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MAIS JE DEBLOGUE...

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12 novembre 2008 3 12 /11 /novembre /2008 07:17

C'était il y a quatre vingt dix ans. Presque au moment où l'on se rassemblait en France devant les Monuments aux morts, retentissait sur un front d'une longue bataille le son du clairon. Il avait une tonalité probablement particulière. A la onzième heure du onzième jour du onzième mois de l'année : l'Armistice ! Après quatre ans de guerre, les hostilités cessaient. L'Histoire retiendra cette date, commémorée aujourd'hui dans toutes les communes de France; or les armes s'étaient pourtant majoritairement tues quelques jours auparavant, le 7 novembre très précisément. Ce jour là, un homme était entré dans l'Histoire.
Pierre Sellier. C'est son nom. Classe 1912, numéro de matricule 1 222 du bureau de recrutement de Belfort, il était caporal-clairon à la troisième compagnie ...originaire de Beaucourt près de Belfort ! Grimpé sur le marche pied de la première voiture allemande, il ouvrira la route au convoi en jouant le "cessez le feu" au clairon. Un moment dont nous ne pouvons pas, les uns et les autres, mesurer l'impact car il fallait avoir affronté les réalités du conflit le plus inhumain que l'on ait connu pour mesurer l'importance de quelques notes inédites. Un clairon qui résonna certainement, pour ceux qui eurent le privilège de l'entendre, comme un hymne à la joie de la délivrance.
Pierre Sellier entrait dans l'Histoire alors que des millions d'autres de ses compagnons d'infortune étaient disparus dans une tranchée, avaient agonisé dans des trous d'obus, avaient perdu le souffle de leur vie sous les gaz, n'avaient même plus une sépulture pour rester dans les mémoires. Ils appartenaient pourtant, comme lui, à ces cohortes de pères, de fils, de frères, de maris partis défendre une certaine idée de la République, alors que leur bonheur se trouvait souvent à l'ombre de leur clocher, à une table de bistrot, à un établi, ou dans un champ ou un bureau. Ils avaient, eux aussi, laissé derrière eux dans un village, une rue, une ferme, une école, une usine, un commerce, des parents, des femmes et des enfants en sachant que leurs yeux ne seraient faits que pour pleurer. Ils avaient tous fait passer courageusement le devoir avant la peur, le pays avant leur maison, l'intérêt général avant leurs sentiments. Ils avaient tout enduré pour que les autres, là-bas au village ou dans le quartier, puissent continuer à vivre libres.
Il y a 90 ans, le clairon annonçait la fin d'un cauchemar. Il y a 90 ans les cloches égayaient leurs sons dans des cieux d'automne embués par l'incommensurable tristesse de celles et ceux qui ne reverraient jamais un sourire, qui n'entendraient plus une voix rocailleuse ou tendre, qui ne toucheraient plus une peau douce.
Aujourd'hui, la présence de centaines de milliers de personnes devant les monuments, ont témoigné concrètement de leur attachement à ces souvenirs, à cette manifestation de reconnaissance et d'estime, au maintien de ce que l'on appelle encore le souvenir de ce qu'il faut présenter comme l'acte citoyen suprême : le don de soi pour l'intérêt général.
Ces commémorations, parfois snobées ou critiquées car désuètes et obsolètes, permettent de ne pas laisser la poussière de l'oubli estomper totalement des visages, des objets, des écrits. Elle nous rassemble pour des instants de solidarité, autour d'une certaine vision de la vie collective, permettant de dépasser les difficultés du quotidien pour aller à l'essentiel. La guerre 14-18 aura été la première d'un peuple contre un autre peuple, au nom de principes échappant à toute logique humaine raisonnable. A Créon, petite bourgade parmi d'autres, plus de 200 personnes ont eu encore la volonté de défendre cette date de notre Histoire commune. Un vrai bonheur pour un élu adepte de la citoyenneté active, dont une bonne cinquantaine de moins de 18 ans !

BANALISATION RAMPANTE
Vous le savez peut-être, cette commémoration  est menacée par la possibilité d'une « journée unique de la Mémoire » qui réunirait la fin de toutes les guerres. Un rapport, déposé par l'historien André Kaspi, attend une décision ministérielle sur son avenir et sur la délimitation plus restreinte des manifestations de mémoire. Le Ministère des Anciens combattants supprime les « délégués mémoire », affectés dans tous les départements pour maintenir les animations et les actions autour des moments clés de l'histoire récente. Au moment où l'on envisage de supprimer les cours d'Histoire dans les classes de Seconde, nous devons pourtant, plus que jamais, prendre le relais et continuer à ériger sur le chemin du temps les pierres blanches de notre patrimoine commun.
Qu'arriverait-il si la mémoire collective se privait institutionnellement des rendez-vous qui lui permettent de ne pas s'étioler définitivement ? La banalisation de la guerre s'en trouverait accentuée ! Les conséquences disparaîtraient.
Or il y a 90 ans, en retrouvant leurs maisons et leurs proches, les survivants gardaient la blessure inaltérable des moments terribles où l'homme devient véritablement un loup pour l'homme. Certains se muraient dans le silence, et ne parlaient plus jamais de l'horreur dont ils avaient été témoins ou acteurs. D'autres tentaient d'exorciser les angoisses éprouvées, en s'érigeant en héros. Beaucoup se faisaient un devoir de témoigner leur reconnaissance gênée à ceux de leurs compagnons disparus. Il faut sans cesse répéter qu'il n'y a pas de guerre juste. Il n'y a que des guerres forcément injustes pour les victimes qu'elles font.
Il suffit de lire quelques splendides lettres de soldats, envoyées du front, pour comprendre que dans n'importe quel contexte, la guerre 14-18 ne fut que la pure négation de l'humanité. Dans un tel conflit doit-on louer les mérites de ceux qui ont subi, ou bien ceux des soldats qui ont résisté ? Doit-on admirer le courage de ceux qui sont morts sans mot dire, ou celui des révoltés de l'absurdité d'une hécatombe ? Personnellement, sans savoir ce que Nicolas Sarkozy allait dire, je prends résolument la défense des « mutins, des déserteurs, des lâches ». Certains d'entre eux ont courageusement  refusé la fatalité de la chair à canon. D'autres ont humainement voulu manifester leur désapprobation d'entrer dans cette dualité angoissante « tuer ou être tué !» Les propos de Lionel Jospin m'ont toujours inspiré le respect, car ils furent courageux. Mais un adepte des thèses de Jaurés ne pouvait pas avoir raison. Et pourtant..

LE COURAGE DE REFUSER
Voici un extrait d'une lettre écrite en Avril 1917, au cœur de l'offensive de Verdun, par l'un de ceux qui paya de sa vie sa réprobation de cette guerre qui anéantissait les consciences et le jugement. Il révèle la détresse d'un humaniste, face à l'absurdité de la mort programmée des forces vives d'une nation. Il illustre l'horreur injustifiable.
« Les malheureux estropiés que le monde va regarder d'un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d'un bras, d'une jambe en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie. Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque j'avançais les sentiments n'existaient plus, la peur, l'amour, plus rien n'avait de sens. Il importait juste d'aller de l'avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d'accès boisées, étaient rudes. Perdu dans le brouillard, le fusil à l'épaule j'errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s'étendait à mes pieds. J'ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s'emparant de moi. Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l'état major... La semaine dernière, le régiment entier n'a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre.
Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J'ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l'exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d'obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d'aider les combattants à retrouver le goût de l'obéissance, je ne crois pas qu'ils y parviendront.
Comprendras-tu Léonie chérie que je ne suis pas coupable mais victime d'une justice expéditive ? Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l'histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l'aube, agenouillé devant le peloton d'exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t'infliger. Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l'exemple est réhabilitée, mais je n'y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre. ».
Jeanne n'est probablement plus de ce monde et elle n'a pu entendre les propos d'un Président de la République n'osant pas prendre une mesure d'amnistie, qui a été accordée à bien d'autres personnes moins...honorables.
Comment ne pas être terriblement ému en lisant cette lettre probablement écrite au crayon à papier mouillé par la rare salive d'une gorge serrée ? Tous les héros ne reviennent pas nécessairement des guerres. Il faut aussi reconnaître que l'esprit de révolte contre l'indicible, l'inhumain, l'inacceptable dans tous les domaines, paraissent toujours, les jours de victoire, comme critiquables par ceux qui ont tout simplement eu la chance d'échapper à la mort. Et pourtant, il faut parfois que certains se dressent sur le chemin de la guerre pour que d'autres pensent à la paix. Cette paix, à laquelle les Humains aspirent depuis l'origine du monde. Cette paix que l'on invoque quand on a parfois tout fait pour cultiver la haine génératrice des affrontements sanglants.

QUELLE ESPERANCE ?
En ce 90ème anniversaire de la fin de la grande guerre, je ne peux m'empêcher de vous faire partager cette phrase de Georges Bernanos : « L'espérance est la plus grande et la plus difficile victoire qu'un homme puisse remporter sur son âme ».  Elles ont été nombreuses ces femmes qui ont su espérer une fin heureuse pour un être cher. Ils ont été nombreux ces hommes dans une tranchée, de religions, de races, de convictions différentes, à espérer que la mort les épargnerait. L'espérance appartenait véritablement à la victoire sur soi, quand le monde s'écroule autour de vous, quand les bruits, la fureur des armes, le caractère pernicieux des gaz, quand les odeurs pestilentielles, l'horreur des mutilations, l'instantanéité des disparitions condamnaient au désespoir.
Le soir du 11 novembre 1918, les rescapés espéraient tous ne jamais plus entendre le son du canon. Tous espéraient que leurs enfants ne connaîtraient plus l'horreur. Tous voulaient oublier. Tous attendaient des lendemains qui chanteraient.
En fait, ils ne savaient pas, les malheureux, que les hommes restent indéfectiblement des loups pour les autres hommes, quand ils oublient le sens de l'égalité, de la liberté et plus encore de la fraternité. A nous de rappeler qu'il y a plus de 90 ans, des milliers de Français et de Françaises ont donné leur vie pour que d'autres puissent aujourd'hui, librement, égalitairement et fraternellement, se rassembler pour partager une date irremplaçable de notre patrimoine national. Sans cet effort citoyen de mémoire irremplaçable, ils seraient inutilement morts pour une patrie ne reconnaissant leur sacrifice qu'en gravant leur nom dans la pierre, plus ou moins grise, du marbre. Ce marbre froid, sur lequel parfois ont glissé les larmes des proches de ceux qui ont gagné l'éternité sur terre par leur sacrifice. Seul problème : jusqu'à quand osera-t-on s'en souvenir ?
Mais je déblogue...

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Published by Jean-Marie DARMIAN - dans ACTUALITE
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commentaires

Agnès 12/11/2008 17:26

Hier au soir on a regardé ce documentaire difficile mais vraiment passionnant en famille et à la fin ma fille (10 ans) m'a demandé : "C'est vrai, ça a existé ?". On avait parlé de cette guerre toute la matinée! Ce  documentaire permettra au moins d'empêcher l'oubli.

J.J. 12/11/2008 10:24

Merci Jean Marie pour cete page très émouvante et très vraie.Il ya bien sur encore beaucoup de citoyens à ne pas vouloir oublier cette sinistre commémoration, car quelle famille ne garde le souvenir d'un parent, parfois de plusieurs, disparus dans la tourmente ?Je regardais, dimanche je crois, un reportage montrant une jeune fille qui faisait  le pélérinage pour retrouver la tombe d'un grand oncle disparu. Son émotion était vraiment palpable et touchante. Pourtant, de cet homme elle ne connaissait que le souvenir transmis par les siens.Je crois que dans les familles, même si l'on n'a pas connu, et pour cause, tous ces sacrifiés, la douleur a été tellement grande qu'elle s'est transmise à travers les générations et n'est pas près de s'effacer. Peut-être que Jeanne n'a pas entendu les propos du président de la République, mais peut-être ses enfants ou petits enfants l'ont-ils entendu ?