L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
J’aimerai bien connaître le nom du marin pêcheur qui avait interpellé un peu virilement Nicolas Sarkozy lors de son escapade théâtrale au Guilvinec. Demain soir lors du réveillon en mangeant du poisson j’aurai une pensée particulière pour lui car, même si ses propos paraissaient déplacés à l’égard d’un Président de la République, on peut se demander si cet homme exaspéré n’avait pas raison car près de deux mois plus tard il n’a pas été le seul à ne pas trahir la profession qu’il défendait.
L'escale présidentielle avait en effet bien mal débuté le 6 novemnbre dermier avant un départ pour s’aplatir devant Bush dans un périple qu’aucun Président n’avait osé accomplir en terme de vassalisation politqiue de la France. Près de 300 manifestants lui avaient réservé un accueil tendu : sifflets, banderoles hostiles, invectives... Le chef de l'Etat, visiblement nerveux, n'avait pas hésité à apostropher les manifestants, répondant à l'un d'eux alors qu’il était entouré de ses gardes du corps et d’une escouade de policiers: " Toi, si tu as quelque chose à dire, tu as qu'à venir ici! " Et morigénant un autre qui l'insultait: "Toi, tu n'as qu'à descendre!". Cette visite, comme bien d’autres donnait seulement au citoyen-spectateur la vision du président-héros. Les marins pêcheurs ne servaient que de faire valoir à une image présidentielle de mec qui ne se dégonfle pas même si ce qu’il apporte n’est que du vent.
D’ailleurs hier les marins-pêcheurs du Guilvinec réunis hier matin en assemblée générale attendent encore une mise en place dès le mois de janvier d'un nouveau système permettant de compenser l'explosion des cours du gazole. Ils en sont à formuler des vœux pour le nouvel an comme tous les gens qui attendent que la prospérité bascule dans leur camp au passage du nouvel an.
" On espère que le nouveau système sera visible sur les fiches de paie du 20 janvier ". Le mécanisme serait alimenté par une taxe de 2,6 % payée à compter du 1er janvier par les distributeurs sur les ventes de poisson et produits de la mer essentiellement en grande surface (CA au delà de 760.000 euros), soit une rentrée fiscale comprise entre 80 et 100 millions d'euros. En fait il s’agit d’une supercherie puisque les distributeurs augmenteront simplement les prix de vente de 2,6 % ce qui diminuera d’autant le pouvoir d’achat des consommateurs de poisson !
CONTOURNER LES UKASES DE BRUXELLES
Les marins-pêcheurs ont donc suggéré que cette taxe de 2,6% soit utilisée pour rémunérer des "éco-services" rendus par les pêcheurs, nécessitant de " brûler du gazole " tels que le ramassage de déchets en mer ou la surveillance de la qualité des eaux. La gestion du système serait alors confiée, à titre expérimental, à une coopérative littorale. Le nouveau schéma de prise en charge du gazole au delà de 0,30 € le litre devra obtenir l'aval des pouvoirs publics et des… autorités de Bruxelles. Et l’on sait bien que quelle que soit la position française elle ne passera pas le filtre européen s’il s’agit d’une aide directe aux marins pêcheurs au titre de la fameuse concurrence libre et non faussée que le Traité constitutionnel avait posé comme base économique du continent. Il est calculé sur une base nationale de 500 millions de litres de gazole à compenser par an à hauteur de 0,25 €, impliquant ainsi un litre de gazole à 0,55 euro, comme c'est le cas aujourd'hui. En fait il s’agira d’une rémunération pour du travail plus ou moins bien fait et une manière de détourner l’opposition de Bruxelles.
Le sieur Le Moigne, discuté par ses pairs, a donc adressé un courrier au président Nicolas Sarkozy pour lui demander de dépêcher en Cornouaille des experts permettant de valider les propositions des marins-pêcheurs et les rendre " euro-compatibles ". Dans l'attente d'une finalisation, les ports bigoudens vont demander la prolongation au delà du 31 décembre de l'exonération des charges sociales patronales et salariales, ainsi que celle des frais de port à la charge du conseil général. Outre la compensation des surcoûts d'exploitation, le plan du ministre de l'Agriculture et de la Pêche Michel Barnier comporte des mesures pour aller vers une pêche durable (gestion de la ressource), des dispositions sociales comme le salaire minimum, et des règles pour la sécurité comme la balise individuelle, et un dispositif pour la casse des bateaux qui ne sont plus rentables. En Manche et Atlantique, 180 dossiers de casse de bateaux ont déjà été déposés, dont 33 pour le seul littoral bigouden, selon M. Le Moigne.
Quelques dizaines de millions d’euros que l’État devra compenser, autant d’argent qui ne sera pas investi dans la reconversion écologique de l’économie qui est dans le fond le sujet fondamental que le gouvernement n’abord qu’incidemment. L’exonération est de 6 mois, c’est donc provisoire. Et le pétrole n’a pas l’air de vouloir baisser : conjoncture géopolitique et tension structurelle du marché, avec un zeste de spéculation, risquent de donner la nostalgie du "seuil psychologique" de 100 dollars à certains.
LA RESSOURCE NON PRISE EN COMPTE
Quelques caisses sorties des rares bateaux rentrés de la marée montrent toute l’étendue du problème : les morues ne dépassent plus la paire de kilos quand elles pouvaient en faire dix fois plus il y a vingt ans. Des stocks en chute libre, un carburant qui flambe (détaxé comme il l’est, le pétrole augmente aussi vite que le baril), la pêche française est dans la panade. Comme toutes les pêches. Et si Sarkozy a promis de l’argent pour la rendre plus compétitive, plus performante, il ne fait que prolonger le mensonge et le manque de courage qui caractérise tous les gouvernements dès qu’on parle de pêche : la ressource est en voie d’épuisement. Alors certes, la perspective d’un poisson deux fois plus cher qu’aujourd’hui n’est pas réjouissante mais elle est inéluctable. Habitués que nous sommes aux perches du Nil, aux bars, aux saumons, aux daurades d’élevage nous appliquons au poisson la même cécité volontaire qu’à la viande en général et continuons à en manger. Hélas, il va bien falloir se rendre à l’évidence, au risque de vivre dans une société comparable à celle de la surconsommation.
Le comité national des pêches s'était déclaré " satisfait " d'une taxe de 2,6% sur la vente de poissons dans les ports, pour soutenir la pêche après les mesures d'aide annoncées par le chef de l'Etat Nicolas Sarkozy. Mais les marins-pêcheurs, eux, craignent paradoxalement que cette taxe se traduise par une baisse du prix du poisson. Si les mareyeurs, restaurateurs et industriels ne souhaitent pas réduire les marges de leurs bénéfices nous allons avoir des stocks sur les bras et. Cette taxe, qui devrait rapporter 70 à 80 millions en 2008 si le Sénat confirme le taux de 2,6%, est une partie du financement du plan que le ministre de la Pêche doit présenter " d'ici quelques semaines ", indique-t-on au par ailleurs au ministère… L’effet d’annonce ne sera suivi des faits que dans plusieurs mois. Probablement tout de même avant les élections cantonales et municipales.
RIEN D’AUTRE QU’UN EPIOSDE DU FEUILLETON
Cette aventure des marins pêcheurs reflète en définitive les fondements de la politique gouvernementale : la fragmentation de la vie sociale ! Cette technique de gouvernance va s’amplifier car elle permet de désarticuler les réponses collectives à un problème global. Le Président omniprésent soutient les uns en sachant fort bien qu’il s’écoulera beaucoup de temps entre l’annonce et sa mise en œuvre (exonération heures supplémentaires, rachat des RTT, mois unique de caution, marins pêcheurs, céréaliers, victimes…), il s’attaque pour l’exemple à des catégories que l’on isole comme s’ils étaient des malades contagieux (régimes spéciaux, fonctionnaires…), il surfe sur l’événementiel dont il connaît l’impact émotionnel mais néglige le fond dont il mesure la dangerosité. Depuis des mois on replâtre le système avec du stuc en donnant l’impression que le décor a été rénové et surtout restauré par les soins du magicien du verbe et de l’image.
Comme l’a écrit remarquablement dans une chronique essentielle du mois du 8 novembre dernier François Bazin du Nouvel Observateur (le " Sarko Show -1-) " Le quinquennat ne fait à peine que commencer. Il a déjà l'allure d'un feuilleton télévisé conçu comme un rendez-vous quasi quotidien. Cette présidence ressemble presque à une grille de programmes. C'est la méthode tchadienne en plus grand et en plus systématique. Nicolas divorce, Nicolas sauve la planète, Nicolas retourne en Corse, Nicolas rencontre les cheminots, Nicolas affronte les pêcheurs sur le chemin de Washington…(NDLR : depuis on a eu Nicolas drague, Nicolas rencontre le Pape, Nicolas en lune de miel, Nicolas en Egypte) Le chapitre " Nicolas corrige la Constitution " a été renvoyé à plus tard. Trop compliqué. Pas assez concret. Mauvais Audimat en perspective ! Les recettes publicitaires risquaient d'en souffrir à un moment où les taux d'écoute - comprenez les sondages de popularité - piquent légèrement du nez et où l'épisode annoncé à grands cris pendant la campagne présidentielle - Nicolas augmente le pouvoir d'achat - tarde à sortir des cartons élyséens. L'hyperprésidence est la conséquence logique de cette " feuilletonisation ". Un seul héros : c'est la loi du genre. Une seule aventure par épisode : c'est une règle intangible. Pour les scénaristes de cette série télévisée forcément télévisée -, tout cela impose des figures narratives qui ne supportent pas la complexité. Il faut du mouvement. Un mouvement court et simple qui se suffit à lui-même dès lors que le but est accessoire. Le sarkozysme, c'est une suite de dossiers que l'on boucle comme on enfile les épisodes. Les uns à la suite des autres. Parfois bien, parfois mal, parfois à l'arraché ou dans la douleur. Peu importe. Puisque la nouvelle séquence chasse nécessairement l'ancienne. ".
Les marins pêcheurs comme les autres ne l’ont pas compris : ils seront roulés dans la farine de leurs merlus. Ils n’ont été qu’un épisode très bref du feuilleton. C’est du passé !"
Mais je déblogue...