Il arrive, dans la vie politique, que des responsables s’emparent d’un concept pour le transformer en programme. C’est ainsi que Jacques Chaban-Delmas avait, par exemple, lancé l’idée d’une " nouvelle société " dans son discours d’investiture du 16 septembre 1969. Il est extrêmement intéressant de le relire car il pourrait être repris mot pour mot près de 40 ans plus tard tant la situation est absolument identique. Cette idée de Chaban ne lui porta pas bonheur car elle fut violemment combattue de l’intérieur. Il est contraint à la démission par le président de la République, Georges Pompidou qui n'apprécie ni son projet jugé trop progressiste (un de ses conseillers fut Jacques Delors), ni certaines maladresses de son Premier ministre qui eut l’outrecuidance de nommer Pierre Desgraupes à la direction de l'information de l'ORTF. Il fut aussi visé par une campagne de presse virulente. Pompidou aurait agi sous l'incitation de ses proches conseillers Marie-France Garraud et Pierre Juillet, adversaires acharnés de la Nouvelle société, qui jouaient un rôle majeur d'éminences grises auprès du président de la République, à l'époque déjà malade. Nicolas Sarkozy a inventé, à son tour, une formule choc. Ou plus exactement sa plume, puisque que chaque Président a un nègre que l’on appelle plus élégamment une " plume ". Il a réussi à faire de la politique au troisième niveau puisque qu’Henri Guaino a piqué au philosophe Edgar Morin ce qu’il a énoncé peu clairement pour la bonne et simple raison qu’il n’en connaissait pas le sens véritable. On a en effet reconnu facilement la patte d'Henri Guaino dans les archaïques discours présidentiels, à la fois par les relents maurassiens, voire pétainistes, de nature patriotique, nationaliste et raciste (Discours de Dakar du 26 juillet 2007) qui s'en dégagent, et par la façon dont il s'approprie sans vergogne et à l'évidence sans les comprendre des concepts élaborés eux par d'authentiques intellectuels humanistes. Il a même réussi à évoquer Jaurés, Blum, Mitterrand durant la campagne présidentielle et dès l’installation de son maître à l’Elysée il a piqué à ce pauvre Guy Mocquet une lettre n’ayant rien à voir avec le Sarkozysme ambiant ! Bref Guaino recherche des mots clés qui placent son mentor à contre temps ou en positions susceptible de faire débat.
DES MOTS VIDES DE SENS
Les vœux télévisés du chef de l'Etat pour 2008 n'échappent pas à la règle. Nicolas Sarkozy, ne quittant pas des yeux le texte de son prompteur, a annoncé aux Français sans sourciller et sans véritablement se rendre compte de ce qu’il annonçait " une politique qui touche davantage encore à l'essentiel, à notre façon d'être dans la société et dans le monde, à notre culture, à notre identité, à nos valeurs, à notre rapport aux autres, c'est-à-dire au fond à tout ce qui fait une civilisation ".
Il a évoqué en vrac le " retard de la France ", les " Droits de l'Homme ", " le goût de l'aventure et du risque ", " l'environnement ", etc, pour appeler de ses vœux rien moins qu'une " nouvelle Renaissance ", " une politique de civilisation " pour la France du XXIe siècle qu'il entend incarner. Qu'on se le dise, le sarkozysme est un nouvel Humanisme et la France sarkozyste de 2008 déploiera sa grandeur dans toutes ses dimensions éthique, esthétique et morale, comme elle a d'ailleurs commencé à le faire en 2007 avec le… Fouquet's, le yacht, les vacances américaines, Bush, de divorce médiatisé, Kadhafi, Vincent Bolloré, Rolex, Gala et Carla Bruni à Eurodisney… Quand on fait le total c’est exact que la politique de la civilisation est en marche. Le tout c’est de savoir de quelle civilisation fait référence le Chef d’un Etat ?
L’auteur originel de ce concept ne semble pas très satisfait des réalités que son emprunteur met derrière ses mots à lui. " Que connaissent-ils de mes thèses ? ", s'interrogeait en effet hier le sociologue et philosophe Edgar Morin. Avec cette expression, le président de la République s'est approprié tout à trac un concept développé dans un livre d'Edgar Morin, " Pour une politique de civilisation ".
" M. Sarkozy a repris le mot, mais que connaissent-ils de mes thèses, lui ou Henri Guaino ? Est-ce une expression reprise au vol ou une référence à mes idées ? Rien dans le contexte dans lequel il l'emploie ne l'indique ",
DES BIENFAITS ET DES MAUX
" Lorsque j'ai parlé de 'politique de civilisation', je partais du constat que si notre civilisation occidentale avait produit des bienfaits, elle avait aussi généré des maux qui sont de plus en plus importants",
Arnaud Montebourg a d’ailleurs dénoncé un " concept nouveau qui ne veut absolument rien dire " hormis " une sorte d'intégration au bloc anglo-saxon " et " une espèce de croisade de l'affrontement des civilisations ". De fait, sous la plume de l’ex-conseiller de Charles Pasqua, Henri Guaino et dans la bouche d'un Nicolas Sarkozy dont le but affiché est d'américaniser la société française, la notion même de " politique de civilisation " sonne assez bizarrement. Il y a comme un paradoxe révoltant entre l'idée même de " civilisation " et la réalité de la politique menée par un Président défendant la culture du résultat beaucoup plus que la culture de la Renaissance.
D’ailleurs il avait donné un échantillon de sa vision de la civilisation lors de son déplacement à Rome pour lire ses SMS en présence du Pape. Rappelez vous : " Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme de l'engagement porté par l'espérance. " Certes, il est possible de le vérifier tous les jours les instituteurs d'aujourd'hui ne sont hélas plus les Hussards noirs de la IIIème République, et l'école de la République faillit de plus en plus à sa mission d'intégration en générant de l’exclusion par l’échec mais il est un peu . Mais de là à sous entendre que ceux qui croient encore à cette mission de l'école laïque sont condamnés à ne pas enseigner à leurs enfants la différence entre le bien et le mal... il y a une appréciation dangereuse de ce que doit devenir notre civilisation.
CIVILISATION ET RELIGION
Ne faut-il pas d’ailleurs se méfier fortement des " politiques " revendiquant une appartenance à une " civilisation " quand on connaît un peu l’Histoire ? Ne sait-on pas que les affrontements sur ce thème entre des conceptions différentes de ce principe ont causé des ravages épouvantables dans le monde ? Ne faut-il pas se méfier des déviations possibles de ces termes qui sont tellement larges qu’ils peuvent englober des réalités différentes ? Une école de pensée définit la civilisation comme une identité culturelle associée pour chaque individu à la plus grande subdivision de l'humanité à laquelle il peut s’identifier. Elle représente donc un groupe plus étendu que la famille, la tribu, la ville de résidence, la région ou encore la nation. Et l’on retombe très vite dans le travers de ce terme puisque les civilisations sont souvent liées à la religion ou à d’autres systèmes de croyance…
En fait la seule certitude que nous ayons, après ces vœux, c’est que la " plume " sarkozyste a de la suite dans les idées puisque le mot " civilisation " dans un discours présidentiel succède au mont " religion ". Au moyen âge ont a fait les Croisades au nom des valeurs d’une " civilisation " opposables à celles d’une autre et on peut trouver chez des " Goebbels " républicains américains actuels des propos très proches de ceux des Croisés sur le monde musulman ! La civilisation occidentale portée par le libéralisme exacerbé cause autant de ravages que bien d’autres mais elle possède ses " défenseurs-profiteurs ".
Peu de gens contestent de toute façon qu'il existe dans toute société du monde des personnes qui sont plus heureuses avec la civilisation et d'autres qui seraient plus heureuses sans elle. D’autant que un autre philosophe, Henri Laborit dans " L’Homme dans la ville " a mis en évidence le fait que la civilisation fonctionne comme une machine servant à juxtaposer sans heurts de grandes inégalités de conditions qui ne seraient pas tolérées dans un autre contexte. A méditer pour en faire une politique et pour apprécier des vœux annonciateurs de lendemains qui ne chanteront pas.
Mais je déblogue…
poursuit le sociologue. " Je m'attachais à voir dans quelle mesure on peut remédier à ces maux sans perdre les bienfaits de notre civilisation. " Edgar Morin explique encore qu'il avait fait des propositions concrètes aux candidats à la présidentielle en fonction de ce diagnostic, et " notamment sur le terrain du rétablissement des solidarités, de la création de maisons de solidarité ou d'un service civil ad hoc ".
" Je ne peux exclure que M. Sarkozy réoriente sa politique dans ce sens, mais il ne l'a pas montré jusqu'à présent et n'en donne aucun signe ", poursuit Edgar Morin. " Si sa reprise du thème de la 'politique de civilisation' pouvait éveiller l'intérêt, notamment de la gauche, non pour l'expression mais pour le fond, ce ne serait que souhaitable. " Ces interrogations elles-mêmes posent le problème du discours présidentiel : une avalanche de poncifs, de phrases en prêt à porter intellectuel donnant un avant-goût des chemins l’enfer social car ils étaient pavés de… bonnes intentions ! Pour le reste ce ne fut que de la bouillie libérale destinée à gaver des supporteurs. commente d'Edgar Morin dans Le Monde avec une certaine lucidité. On attendra la réponse dans les actes mais il y a tout à craindre car en levant le rideau on s’aperçoit que les mots n’ont pas la même signification.