L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Que vaut la culture dans une société de l’efficacité, du profit, du rentable ? Elle est considérée apparemment comme bien dérisoire et inutile, quand on parle formation, insertion économique ou réduction des dépenses publiques. Un trou dans la chaussée, un trottoir abandonné, une subvention non accordée paraissent des sujets infiniment plus préoccupants pour les citoyens, que l’absence d’apprentissages culturels ou de propositions de spectacles diversifiés.
La santé s’est installée sur la plus haute marche du podium des préoccupations des Françaises et des Français, devant l’éducation et le social. Le reste devient anecdotique, alors qu’il se révèle le principal facteur d’exclusion. Hier, j’avais convié, au titre de Président de l’Amicale des Maires du canton de Créon (le plus grand de France en nombre de communes avec 28), mes collègues à une rencontre de travail autour du développement culturel. La fréquentation constitue un révélateur de la mobilisation des élus locaux pour ce secteur de la vie quotidienne, puisque seulement 17 communes étaient présentes pour dialoguer avec les vices présidentes ayant en charge ce thème au Conseil Général et au Conseil Régional.
LA PLUS FORTE INEGALITE
La lecture, le cinéma, la musique, la danse, le théâtre, les nouvelles technologies, les arts plastiques… ne sont visiblement pas au cœur des préoccupations. Or, il n’y a pas une seule étude sincère et véritable qui ne souligne que, la première et la plus forte des inégalités, repose sur cet accès à une forme très basique de culture. Le fossé se creuse même à une vitesse folle entre les adolescents, et devient irrémédiable chez les 20-25 ans.
Nul ne peut ignorer que, face à la recherche d’emploi, les fameux entretiens d’embauche reposent très souvent sur la capacité à communiquer avec ensuite une importance de plus en plus forte pour ce que l’on appelle la " culture générale ". Et là l’échec plonge les candidat(e)s dans le désespoir car ils ne sont pas préparés à parler d’autre chose que de la… Star Ac’ ou autres " pipoleries " désolantes. Or, c’est une évidence : l’instruction ne suffit plus! Les diplômes ne constituent plus des gages de réussite sociale. Il faut désormais convaincre, séduire, démontrer son esprit créatif et davantage posséder une grande adaptabilité, afin de se frayer une place dans une entreprise ou une collectivité territoriale.
Les fameux " chasseurs de têtes " ne se contentent pas du C.V. exhaustif, ils lorgnent sur les loisirs, sur l’engagement associatif ou sur les options culturelles passées ou présentes. Ils ne le disent pas, mais ils le font !
La culture est trop souvent conçue ou pensée comme un acte élitiste. Une femme ou un homme " réputé cultivé(e) " est confondu(e) avec l’érudit, alors qu’il (elle) ne doit être, dans le fond, que capable d'apprécier librement tout acte de création humaine. Il n’y a donc pas de critères pour identifier ce qui est " culturellement correct ", et ce qui ne l’est pas. Et pour cela, il faut que les gens aient rencontré, dans leur parcours personnel, les opportunités de se cultiver. Si par malheur ils n’ont jamais trouvé dans leur vie un livre, vu un film ailleurs qu’à la télé, écouté un concert, visité une exposition artistique ou rencontré un artiste, ils auront le plus grand mal à s’inscrire dans une réelle citoyenneté. Chaque fois que la culuture recule, le fanatisme et l'intolérance font deux pas en avant
PROJETS CULTURELS STRUCTURES
A l’échelle d’une commune ou d’une communauté de communes, hors zones urbaines, il devient donc urgent de construire des projets culturels structurés, et d’affirmer une stratégie de développement. Il peut reposer sur trois niveaux complémentaires : celui des apprentissages. Celui de la communication des pratiques collectives issues de ces apprentissages. Celui de l’accès aux spectacles professionnels. En effet, sans pratique dès l’enfance, il est difficile à l’adulte de devenir autre chose qu’un " consommateur ", manipulable par l’apparence culturelle, utilisée par les " vendeurs de soupe " du show-biz.
Si l’on prend comme référence la musique, la collectivité se doit d’abord de proposer, à un tarif abordable, une " école " cohérente, professionnelle et diversifiée. Ensuite, il lui appartient de veiller aux possibilités d’inscrire ces apprentissages dans des orchestres multiples, de telle manière que la transmission collective des "savoirs" aux autres soit possible (le Jeune Orchestre Symphonique de l’Entre Deux Mers en est l’exemple parfait). Enfin, tout au long de l’année, des opportunités de découverte de spectacles de qualité, au plus près de tout le monde, sont à organiser. C’est ce volet qui souvent pose problème. La télévision omnipotente phagocyte en effet les esprits, tuant les tentatives de programmation culturelle durable.
CREER, PARTICIPER, SE PASSIONNER
Pour les " danses ", pour les arts plastiques, pour le théâtre, pour les " musiques ", pour le cinéma, la photo, la lecture… il est pourtant indispensable de créer, de participer et de se passionner ! Créon et le Créonnais mettent en œuvre cette politique, bâtie comme une " rame à trois modules ", invitant les enfants, les jeunes, les familles, les générations différentes à prendre le " train culturel ". Méthodiquement, les " rails " ont été posés, sans se contenter de proposer des " gares " que sont ces lieux plus ou moins prestigieux d’accueil des professionnels. Les effets ne sont pas quantifiables, et donc, il faut se contenter du sentiment ingrat de seulement croire en son utilité.
La démocratisation ne repose pas exclusivement sur les tarifs, même s’ils sont parfois décisifs, mais surtout sur la volonté des familles de sortir du quotidien télévisuel. La croissance juteuse des locations de DVD, et l’explosion constatée, pour les récentes fêtes de fin d’année, des achats d’écrans plats, ne constituent pas des éléments positifs pour l’avenir d’une culture diversifiée.
Monique Dagnaud, sociologue, ancien membre du CSA, directrice de recherche au CNRS, résume parfaitement la situation présente : " En cinquante ans, la télévision a bouleversé le rapport des enfants au monde. Auparavant, l'univers des adultes leur était peu ou prou dissimulé, il ne se dévoilait qu'à mesure qu'ils grandissaient. Aujourd'hui, avec la télévision, les enfants se trouvent confrontés très tôt au milieu des " grands ", avec sa complexité, ses violences, sa sexualité, ses excès. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ils regardent peu les émissions destinées à la jeunesse, comme les dessins animés. On estime que 80 % du temps passé devant la télévision par les enfants de 4 à 10 ans, l'est devant des programmes " tout public ". 25 à 30 % des 8-12 ans sont encore devant la télé à 20 h 30. Ils voient donc, très jeunes, des séries, des films ou les informations, qui sont autant d'incursions dans le monde des adultes... La banalisation de la violence peut donner à certains d'entre eux, abandonnés à la seule culture télévisuelle, le sentiment que le monde est ainsi fait ".
Dans l’immédiat, nous glissons, jour après jour, vers la pseudo "culture" américaine, et nous nous éloignons à petits pas de celle de Mozart, de Gérard Philippe, de Picasso ou de Béjart. Mais nous avons en France de superbes trottoirs!
Mais je déblogue…