L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Il y a quatre vingt dix ans débutait le tragédie, car c’en est une authentique, de Verdun. Qui peut prétendre qu’il s’agit d’un fait digne d’être inscrit dans l’Histoire, comme une illustration de la grandeur de l’Homme ? Qui est en mesure d’assurer que tout ne fut qu’une question d’héroïsme ? Qui peut traduire honnêtement ce que furent les sentiments de ces braves, arrivés des plus petits villages de France, pour servir de chair à canon ? Qui, 90 ans plus tard, peut imaginer l’inimaginable cruauté des destins ?
Toute mon enfance a été marquée par l’omniprésence de cette guerre. Elle imprégnait la vie de Sadirac et me semble, encore et toujours, vivante. Le Maire, le curé, l’ancien instituteur, mes grands-pères, notre voisin, le charpentier, le sacristain : tous portaient dans leur corps et dans leur cœur les stigmates de cette période de leur vie où, d’une manière ou d’une autre, ils n’avaient plus été des Hommes (1). J’aimais les rencontrer. Je les respectais pour leur haine quasi unanime de la guerre, pour leur farouche volonté de dénoncer la faillite de la raison. En dehors du maire, aucun d’eux ne fréquentait le monument aux morts. La longue liste des " sacrifiés " les effrayait car, non seulement ils mettaient un visage sur chaque nom, mais probablement l’image terrible de la fin de ceux qu’ils avaient vu tomber près d’eux.
Les obus, les balles, les gaz, les baïonnettes avaient fauché la jeunesse avec la même dextérité que ces moissonneuses, avalant les épis de blé dans les vastes champs pourtant porteurs de vie. Je pense encore, maintenant qu’ils sont tous morts dans leur lit, qu’ils n’étaient pas fiers d’en être revenus, même avec un bras, ou une jambe en moins. Sur l’écran noir de leur nuits blanches, ils devaient sans cesse se demander quelle main les avaient guidés, au travers des barbelés, des maladies, des rafales, des déluges d’acier. Jamais ils n’ont eu la réponse !
BRUIT, FUREUR, SANG, MORT
Verdun hantait leurs esprits, même s’ils n’y avaient jamais mis leurs godillots. Ils en parlaient avec angoisse, avec respect, avec douleur, avec passion. Les uns avaient honte de ce qui s’était passé. Les autres n’osaient même pas évoquer le bruit, la fureur, le sang, la mort, dont ils avaient connu une part qu’ils estimaient largement inférieure à celle des sacrifiés de ce secteur, où tout fut surhumain dans la souffrance.
Le 21 février 1916, il y a donc exactement 90 ans aujourd’hui, à 7 heures 30 précises, un déluge de feu s'abat sur les forts de Verdun, réputés les plus robustes et les plus infranchissables d’Europe, et sur les tranchées où sont dissimulées trois divisions françaises, heureusement renforcées depuis seulement quelques jours. L'artillerie allemande mobilise… plus d’un millier de canons ou d’obusiers de toutes catégories. Pendant neuf heures, sur un front de quinze kilomètres, elle déverse un feu permanent, avec une intensité jamais encore déployée. On a évalué au total à… deux millions, le nombre des obus qui ravagent le territoire. C'est tellement terrible que, par exemple, la fameuse cote 304 va perdre 7 mètres de hauteur et ne plus culminer qu'à 297 mètres ! Pire qu’un tremblement de terre !
Au milieu de l'après-midi, un grand silence tombe sur le champ de bataille. Court répit, car à 16 heures 45, l'infanterie allemande monte à l'assaut des lignes françaises. Certains soldats sont équipés d'un lance-flammes. C'est la première fois qu'est employée cette arme redoutable. Ainsi commence la première bataille de l'ère industrielle, avec du matériel sophistiqué pour l’époque, et en quantité, avec comme seul objectif : exterminer l'adversaire. La technique au service de la mort prend le pas sur toutes les autres considérations : il faut anéantir, laminer, et non plus seulement dominer, pour conquérir. Les attaques vont se succéder. Des millions d’obus tomberont.
SYMBOLE DE TOUTES LES HORREURS
La bataille de Verdun prendra fin le 15 décembre 1916. Elle durera dix mois. L'avantage reste aux Français, mais au prix d'une terrible hécatombe. Verdun deviendra, pour les poilus, le symbole de toutes les horreurs, car, par relèves successives, toute l'armée française connaîtra l'enfer de la bataille. Du côté français, le total des pertes (morts, blessés et disparus) sera évalué à 379.000 et du côté allemand, à 335.000. Cela fait de la bataille de Verdun la plus meurtrière des batailles de la Grande Guerre de 1914-1918, après l'offensive de la Somme qui, pour un gain dérisoire de 10 kms, fera disparaître de ce monde 400.000 Britanniques tués et blessés, ainsi que 200.000 Français, et 450.000 Allemands...
A tous les commentaire sur ce qui restera pour moi une infâme boucherie humaine, je préfère offrir aux exégètes de la vaillance des Poilus, ces extraits de correspondances authentiques, puisées sur divers sites " privés " consacrés à la mémoire de grands-pères ou d’arrières-grands-pères, ensevelis par l’Histoire. Quand je parle de la guerre, ce sont ces vraies lettres que je préfère. Le reste n’est qu’interprétation du malheur. En voici deux extraits, de soldats écrivant de Verdun :
" N’ALLEZ PAS LA-BAS ! "
" Les compagnies paraissaient squelettiques. Les hommes dans leur capote avaient perdu leur couleur et avaient ce regard de ceux qui en reviennent…En me voyant passer, l'un de ces fantômes que ramenaient les camions, se dressant sur son siège, la bouche contractée, les yeux étincelant dans leur orbite, agite un bras décharné qui montre l'horizon. Et l'on sent que ce geste muet exprime une indicible horreur. Parfois, d'un camion, un poilu se dresse, boueux, défait, terrible, et d'une voix rauque, lance aux camarades qui vont vers la bataille ces mots sinistres "n'allez pas là-bas. ". Nous étions sur le chemin de Verdun et l'imagination travaillait... " Soldat Naegelen.
" Le 27 au soir, le 172e relève le 106e. Le terrain est bouleversé par les trous d'obus ; nous cherchons notre route à l'éclair des éclatements. C'est alors que je me trouve face à face avec un gars du 106e. Je lui demande en criant de toutes mes forces, à cause du bruit des éclatements, des renseignements sur les emplacements. Il répond à ma question péniblement, la voix rauque, la gorge en feu. C'est à peine s'il peut articuler ses mots, tellement il a soif. Alors, je lui offre un peu d'eau de mon bidon, il me répond : " Ah ! non, garde-la, tu en auras besoin "…Ce souvenir ne m'a jamais quitté. Ce brave type savait ce qui m'attendait et ne voulait pas distraire une goutte de cette eau qui m'allait être si utile. Puisse ce frère d'armes lire ces quelques lignes ; ce serait une joie pour moi de pouvoir lui serrer la main." Georges Ferret.
Que voulez-vous ajouter de plus terrible à ces deux extraits tellement humains, tellement poignants dans leur sincérité ? Pourvu que l’on ne se glorifie pas trop de ce 90° anniversaire. Pourvu qu’on lui restitue sa véritable valeur, celle de ces moments de l’Histoire où l’Homme n’est plus qu’un loup pour l’Homme. Dans le regard perdu et toujours embué de larmes, dans les silences des Sadiracais peuplant mes souvenirs d’enfance, dans leur humilité exceptionnellement émouvante, ils m’ont aidé à haïr toutes les guerres.
Quel dommage que les puissants de ce monde ne les aient jamais rencontrés, eux, les oubliés de la mort programmée, ils auraient peut-être eu un zeste d’humanité supplémentaire !
Mais je déblogue…
(1) Dans la SAUTERELLE BLEUE (A paraître chez Aubéron) j’évoque plus longuement tous ces personnages.