L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
« Une chanson, c'est peu de chose, mais quand ça se pose
Au creux d'une oreille, ça reste là, allez savoir pourquoi.
Ça n'est souvent qu'une rengaine mais ça se promène sur les joies, les peines.
Allez savoir, allez donc savoir pourquoi… »
Vous connaissez peut-être la suite. En fait, cet art, qui a connu son développement au XX° siècle, doit être considéré, justement pas sa facilité d’accès, comme réellement le plus populaire de tous. La chansonnette, si elle ne peut pas être poussée partout, entre surtout dans nos esprits à l’insu de notre plein gré et quasiment en permanence. Au réveil, dans les lieux de vente, dans certains espaces publics, dans la voiture, à la maison, par la télé et plus encore avec le soutien permanent des dizaines de radios. Elle est devenue une compagne de vie quotidienne à laquelle parfois on ne fait plus du tout attention… ou que l’on recherche ardemment. Dans le tram, dans la rue, dans les cours de collège ou de lycée, les jeunes s’enferment même avec elle dans un monde dont ils ignorent les contours extérieurs pour le limiter à leurs écouteurs plus ou moins visibles.
Revendicative, lascive, agitée, tonitruante, susurrée, inaudible, nostalgique, poétique, naïve, idiote… elle meuble, sur mesure ou de force, ce silence que nous ne supportons plus. La société n’admet plus les vertus du silence dont on soutient parfois qu'il est pourtant parlant. Il lui faut obligatoirement disparaître, car il ressemble trop à la mort que nul ne songe à laisser s’insinuer dans de grandes pauses blanches.
La chanson ou la musique ne sont plus des conquêtes passionnées, elles émargent dans la liste des produits de consommation courante. Il devient donc très commun de les fabriquer, quasiment sur commande, comme on invente un dentifrice, une automobile, un vêtement ou une machine à laver. Le musicien et le parolier ne se risquent plus guère à laisser vagabonder leur imagination, mais ils bâtissent note après note, mot après mot, un « tube » potentiel.
C’est ainsi que d’éminents spécialistes de la ritournelle bas de gamme ont déjà conçu les airs qui doivent marquer l’été 2006. Le plus éminent de ces arrangeurs de refrains simplistes pour soirées populaires n’est autre que ¨Patrick Sébastien, qui s’est construit une fortune sur des créations dans le style de la "danse des canards". Je suis certain que même la grippe aviaire n’en viendra jamais à bout…
Pour ajouter à la nouvelle manière de construire un produit artistique, les fabricants ont imaginé qu’il fallait même créer de toutes pièces le porteur du message. On recherche donc désormais, par enquête d’opinion préalable, le profil de la chanteuse ou du chanteur qui correspondra le mieux à l’attente du public potentiel.
La trouvaille a consisté à ne plus payer des sommes folles pour la promo de telle ou telle vedette potentielle, mais de faire payer au public lui même cette campagne de pub via les numéros d’appel pour départager des candidats à une gloire éphémère.
Hier soir, le service, qui n’a absolument plus grand chose de public, mais auquel nous apportons notre contribution via la redevance télé, a ainsi tenté de jouer dans la cour des grands.
On était très loin des fastes et des ors de la Star Ac’, car il ne faut pas rêver. Le poussiéreux concours de l’Eurovision, inimitable ancêtre multinational des Star Ac destinées à lancer un duo « chanson-chanteur ou chanteuse » a été relooké à la Française et, même lui, s’est transformé en tire-lire pour fans de proximité. En définitive, ils ont eu l’incroyable audace de ressusciter, sous la houlette rassurante de ce nouveau Jean Nohain qu’est devenu Michel Drucker, le « radio crochet ».
La France s’est trouvée une voix, un visage et un refrain pour "vendre sa culture" sur tous les écrans européens. Il paraît d’ailleurs que le ridicule du ridicule serait atteint par Monaco,dont la représentante sortira une chanson dont le texte n’a même pas la fraîcheur des comptines de maternelle… Ainsi va désormais la création, qui se colle dans le sillage de l’économie de marché, et qui doit donc dégager des profits pour être crédible.
L’assemblée nationale a d’ailleurs, elle-même, été secouée par les spasmes de cette approche du monde artistique en mutation accélérée. Ce ne fut pas quand Jean Lassalle, folklorique député pyrénéen, y entonna un vibrant air de sa terre natale, mais lorsque l’on y évoqua le droit de copier les œuvres via Internet. Le véritable débat tournait sur la notion de propriété, donc de rapport financier et pas sur celle véritablement de la création et de l’accessibilité à cette création.
Par exemple, nul n’a évoqué que, faute de paiement de la redevance désormais adossée à la taxe d’habitation, les paroliers, musiciens, et chanteurs ne pourraient probablement pas avoir la même notoriété, puisque ce sont les contribuables eux-mêmes qui leur offrent, par leur financement des réseaux "publics" de télé et de radio, les supports pour qu’ils diffusent leurs œuvres. Ils paient aussi, ensuite, les cachets confortables qu’ils exigent quand ils se produisent sur un plateau.
Sans ces supports de notoriété financés par le contribuable, auraient-ils nécessairement le même succès ? Rares (mais ils existent) sont celles et ceux qui font carrière sans l’onction télévisuelle. Rares (mais ils existent) sont celles et ceux d’entre eux qui s’imposent uniquement par la scène et le bouche à oreille. Rares sont celles et ceux qui ne rêvent pas, quelle que soit leur niveau de vedettariat, de passer, pour leur image ou leur promo, chez Drucker, Sébastien ou Naguy ; et ne parlons pas de TF1 que le bon Français fait vivre via la pub incluse dans le coût des produits payés ensuite à la consommation.
Quelques 1 600 artistes ont enregistré "Yesterday", la plus populaire des chansons que Paul McCartney ait composée. Bien avisé, Michael Jackson avait acquis, dès 1985, le catalogue ATV, qui comprend entre autres 250 chansons des Beatles, pour près de 50 millions de dollars. Il possède une fortune sûre et garantie.
L’économie de la chanson est sans nul doute un peu schizophrène. Elle allie ce star system, avec ses rémunérations extravagantes et ses mythes, et les carrières souvent discontinues d’artistes à la marge. Elle résume et amplifie nombre des caractéristiques des industries culturelles. La coexistence est inégalement pacifique entre majors et petites structures industrielles, tandis que l’innovation est rejetée à la frange. La diversité de façade va de pair avec une forte concentration des succès.
Les marchés reposent sur des prescripteurs, comme celui des médicaments est lié aux médecins. Parmi ceux-ci, la radio joue un rôle majeur, et les évolutions économiques de la chanson sont indissociables du développement de ce média.
Les concours foisonnent, affichent le pari de la "réconciliation de la concurrence et de la justice". Pourtant, la qualité des sélections pose souvent question. Les carrières sont marquées par une culture de la loterie, où quelques heureux gagnants ramassent la mise, d’autant que la rémunération des auteurs et interprètes se fait au prorata des ventes et de la notoriété. Nombre de jeunes surestiment la probabilité de réussir, tentant leur chance, dans l’espoir de rejoindre ce star system.
Une chose est cependant sûre : je sais que je n’y aurai jamais ma place car je chante faux (selon ma femme, le seul public qui ait accepté de m’écouter), et je ne crois pas être un bon exemple de consommateur de chanson éphémère. Tant pis, je me contente de quelques rengaines… qui appartiennent à mon passé, celui où j’étais encore un fan incrédule.
Mais je déblogue…