L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Durant une bonne partie de mon enfance, j'aimais bien jauger l'habileté manuelle d'un homme à sa manière plus ou moins élégante de se rouler une cigarette. Le geste n'était pas aussi évident qu'on le croyait lorsqu'on se contentait d'être un observateur. Le gamin pressé que j'étais ne parvint jamais à obtenir un résultat parfait. Le papier Job que l'on allait acheter se révélait en effet extrêmement récalcitrant, et la méthode était très importante. Il fallait tenir le support dans la main gauche, pour ensuite puiser dans le paquet de tabac la dose nécessaire de la main droite, l'étaler sans la renverser, et enfin rouler le tout avant de lécher le rebord. Cette description ne correspond absolument pas à une évaluation de la dextérité nécessaire, car ce qui est simple avec des mots ne l'est jamais par des actes. D'ailleurs, certains avaient fini par adopter une petite boîte magique qui roulait pour eux!
On pouvait, au comptoir des bistrots par exemple, jauger le niveau d'alcoolisation du fumeur sans éthylomètre, en regardant attentivement la forme, plus ou moins broussailleuse, du mégot sur lequel il tirait les bouffées de son second « défaut ». Le seul fait d'avoir à accomplir ce rituel complexe évitait d'ailleurs de fumer de très nombreuses cigarettes dans la journée. Il fallait aussi ne pas avoir honte du résultat, mais dans ce domaine-là, ce n'était qu'une question de pratique assidue et d'entraînement. Par contre, j'ai connu des artistes de la « cibiche » bien roulée. Fine, régulière, bien tournée, parfaitement collée, elle représentait une véritable œuvre d'art. Eux faisaient mon admiration enfantine, car ils bouclaient l'opération avec un tour de main remarquable, et une finition au collage qui relevait de la précision horlogère.
ROULER LES FUMEURS
La mécanisation de la fabrication des cigarettes avait tué cet art de se les "rouler", dont les cantonniers que j'ai connus étaient des as. Une pause « roulage » leur permettait de faire souvent une coupure à l'ombre, au cœur de l'été, plus « longue » que celle consistant à griller du "prêt à fumer" coûteux et américanisé. Lentement, les ventes de paquets de « gris » ont chuté, et les buralistes ne servaient plus, il y a deux ou trois ans, qu'une espèce en voie de disparition : le rouleur des campagnes ! Or, le gouvernement vient de s'apercevoir que le tabac à rouler était devenu, depuis l'augmentation des paquets de cigarettes, le repli économique de nombreuses personnes. Ah ! Ce pouvoir d'achat, où ne va-t-il pas se loger...? D'ici à ce que l'on se remette à fumer des queues d'ail séchées, de la barbe de panouille de maïs, ou de l'eucalyptus, sur prescription médicale... Mais les fabricants et distributeurs ont choisi de faire subir, dans quelques jours (le 15 août), une hausse aux paquets de tabac à rouler. Cette décision a été « validée par les pouvoirs publics », avec un arrêté qui sera publié au journal officiel en urgence. Bercy explique qu'il s'agit d'une « question de santé publique ».
« Le tarif des cigarettes a beaucoup augmenté, et les jeunes, notamment, se sont tournés vers le tabac à rouler » . Il faut donc enrayer le phénomène, ou proposer des revenus un peu plus élevés aux buralistes. D'après le Parisien, la hausse sera applicable pour... le 18 août, bien que le ministère n'ait ni confirmé le montant de la hausse, ni certifié la date du 18 août 2008. Mais on le sait bien, il n'y a jamais de fumée sans feu !
PLUS RIEN DU TABAC
En ce qui concerne la consommation de tabac, on oublie beaucoup trop souvent de rappeler que tout n'est, en fait, qu'une question de profit, ce qui n'était pas le cas avant la dernière guerre mondiale. En France, en 1926, la SEITA est créée pour gérer le monopole de la vente du tabac à rouler. Les bénéfices de la société sont versés à la caisse autonome pour l'amortissement des emprunts d'État, car il fallait aussi désendetter la République à cette époque. En 1939 la production, recensée ou occulte, dépasse largement les 2700 millions de tonnes; elle a plus que doublé en quarante ans, et la production de cigarettes est passée de 10 milliards en 1923 à 19 milliards en 1940. L'organisation, par les industriels du tabac, de la distribution gratuite... de cigarettes aux militaires, pendant les deux guerres, va également généraliser la consommation. Mais elle n'a vraiment commencé à prendre de l'ampleur que depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale, avec l'arrivée des « américaines ». La cigarette filtre, inventée en 1930, arrivera dans les foyers français en 1950, et cette invention va initier la consommation de masse de cette drogue au niveau mondial, en simplifiant sa prise. La consommation de tabac devient alors planétaire et très rentable : des milliards de dollars de bénéfices s'accumulent.
Nul ne précise que si le « gris » était nocif, il ne conduisait pas à l'accoutumance. En pratique, les cigarettes commerciales ne sont pas composées intégralement de tabac, mais mélangées avec une quantité importante d'additifs variés, afin d'en réguler la combustion, maintenir l'uniformité de goût, rehausser les caractéristiques gustatives (l'industrie cigarettière fait un usage massif de cacao à cet effet, entre autres), conserver plus longtemps, et même complètement changer les qualités de la fumée (dans le cas de nouveaux produits de niche, dits "cigarettes sans fumée", par exemple).
Quelques cigarettes, comme les « cigarettes de girofle », ou simplement « girofles », sont constituées d'un mélange de tabac et de clous de girofle, pour donner un effet euphorisant léger. En plus des additifs, les fibres de tabac sont amalgamées, à des degrés divers, avec de la poussière de tabac, produite lors du traitement, et avec les nervures broyées des feuilles (tabac reconstitué). On est bien loin du cantonnier roulant « sa » cigarette au bord du chemin, après avoir aiguisé sa faux !
UN TABAC DE PLUS EN PLUS PRISE
On va donc devoir augmenter très vite le tabac à priser, qui fut le premier mode de consommation. Il se présente sous la forme d'une fine poudre de tabac. Il est souvent aromatisé. Il en existe de nombreuses variantes de par le monde. Il a été introduit en France par Catherine de Médicis pour soigner différents maux, dont les migraines, et sera encore utilisé jusqu'au milieu du XXème siècle comme médicament d'appoint. Son mode de consommation est l'aspiration par les voies nasales. Il ne semble pas y avoir de pathologies graves liées à ce mode de consommation du tabac qui est rejeté en se mouchant, sinon une irritation des parois nasales en cas d'abus. De fait, l'Union Européenne a déclassé la dangerosité de ce produit le 30 septembre 2002. Les boîtes de tabac à priser ne comportent plus d'avertissement sur l'aspect cancérigène du produit, et se limitent à une information sur l'addiction potentielle ou les maladies cardio-vasculaires.
Bercy va devoir trouver d'autres arguments que celui de la santé publique pour augmenter les prix, car l'usage du tabac à priser revient en force, suite aux limitations imposées aux fumeurs. On ne peut que suggérer à Christine Lagarde de taxer les éternuements ou les mouchoirs en papier, puisque l'on ne sera désormais plus dérangé par la fumée d'un « rouleur », mais on le sera par les expulsions sonores de son produit fétiche. Un passage à tabac que la loi ne pourra pas réglementer.
Ah ! Au fait, je n'ai jamais fumé depuis 40 ans, au cas où vous m'auriez pris pour l'un de ces terroristes, défendant une théorie fumeuse pour son seul plaisir. Je me roule dans le seul plaisir de voir les autres se battre avec leur tabac et leur papier à cigarettes.
Mais je déblogue...