L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
La poursuite du dalaï-lama tourne à la mascarade. De toutes parts, on tente de croiser son chemin, et mieux encore, de tailler une bavette officielle avec celui qui n'est, dans les faits, qu'un chef religieux. Celui que personne ne voulait véritablement rencontrer devient l'objet de tous les désirs ministériels. Rama Yade, la première, a quitté son lieu de vacances pour solliciter une rencontre, puis elle a été suivie de Bernard Kouchner, jamais en retard quand il s'agit de retourner sa veste. Le déplacement du chef spirituel des Tibétains ne devait surtout pas être politique, et c'est la raison pour laquelle le Président de la République ne devait point lui serrer la paluche. J'étais pleinement d'accord avec cette position qui, pour une fois, reposait sur une vision laïque de l'Etat, mais, comme c'est désormais l'habitude, en bons faux-culs, on fait actuellement le contraire ! En fait, tout le monde a remarqué que les J.O. se terminant avant que le dalaï-lama quitte la France, on pourra s'afficher à ses cotés ensuite, sans représailles simultanées en Chine, puisque les manifestations y sont interdites durant l'Olympiade. Alors, la France va commencer à virer de bord durant quelques minutes, en se montrant avec celui qui constitue une caution morale médiatisable sans grands risques.
Le dalaï-lama a en fait réussi à " déterritorialiser " la cause tibétaine, en menant un combat médiatique hors des frontières du pays où il est né. Il a finalement créé un " Tibet spirituel ", dont les nouveaux citoyens seraient les bouddhistes du monde entier. Une sorte d'internationale, beaucoup plus délicate à cerner et... à réprimer. C'est ce qui manquait aux autres dalaï-lamas. Celui-ci concentre en lui trois particularités a priori inconciliables : c'est d'abord un moine passionné par la méditation - il médite cinq heures par jour, quoi qu'il arrive - et il affiche nettement la dimension religieuse de son personnage. Il est également un authentique intellectuel, fasciné par la science et par la lecture, et il aime rencontrer des scientifiques et des chercheurs. Et c'est, enfin, un fin stratège politique, qui pèse chacun des mots qu'il prononce. Il a réussi à concentrer ces trois qualités qui ne sont pas, pour la plupart des gens, conciliables, sur une seule et même personne, et il fournit aux médias, à la demande, l'une de ces facettes.
Il a compris que le monde voulait des images changeantes. Il les lui donne, avec la délectation de ceux qui savent ce qu'ils font. Il doit doucement rigoler quand il constate qu'il a mis à genoux le gouvernement sarkozyste, en répétant que sa démarche n'était pas politique pour un sou neuf, et qu'il se s'offusquait absolument pas du fait que l'on ne veuille pas le recevoir. Il a été bien inspiré, puisqu'on en arrive au résultat contraire : il ne sera reçu par personne; ce sont les autres qui le supplient de... les recevoir. Il aura tenu parole, couvrant de ridicule ces opportunistes sans scrupules. On attend d'ailleurs le communiqué de l'Ump via l'AFP pour expliquer ce revirement, qui a donné à l'événement une dimension dix fois supérieure à celle qu'aurait eu une seule réception au plus haut niveau de l'Etat.
PAS DE TREVE
En fait, ce sont les Chinois qui fixent les règles du jeu, car la France subit leurs humeurs avec une inquiétante passivité. La Chine a appelé la France à gérer " prudemment la question sensible " du Tibet. Extraordinaire. Le Général de Gaulle a dû effectuer un triple saut dans sa tombe. " La position de la Chine sur la question tibétaine est cohérente et claire " et si l'on se fie aux déclarations faites, à huis clos, par le patron des moines tibétains au Sénat, c'est vrai. Jamais la répression n'aura été aussi cohérente et aussi claire, mais elle ne passionne pas davantage nos médias, plus avides de taux d'audience que de parts de vérité. La Chine ne respecte pas plus que les Géorgiens et les Russes, la fameuse trêve olympique. Mais les yeux des caméras sont braqués ailleurs.
La réponse de l'invité " secret " du Président de la docte assemblée, à une question de Robert Badinter, a été très précise : " non ! " Pendant que se déroulent les Jeux, l'oppression du peuple tibétain et la répression continuent, et leur hôte a nettement parlé politique en faisant état " d'une répression terrible, qui ne cesse pas malgré la trêve olympique. Depuis le 10 mars, il y a eu des arrestations, des exécutions et un renforcement terrible de la présence militaire chinoise, avec des casernes nouvelles ". Il a également évoqué, selon un témoin socialiste de l'audition, " une politique de colonisation accélérée, avec peut-être un million de Chinois supplémentaires qui viendraient occuper le Tibet pour noyer et diluer la population tibétaine ". Et têtu comme il l'est, il en parlera à Bernard Kouchner et Rama Yade, qui ont tous deux défendu le contraire, au nom des intérêts bien compris de l'économie française en déliquescence. Un embargo chinois pour délit d'opinion défavorable aurait vite des conséquences sérieuses pour une balance commerciale déjà en berne. Le dalaï- lama ne fait pas de politique, mais il laisse ses hôtes s'en occuper en médiatisant ses prises de position, et en se prenant les pieds dans les tapis diplomatiques destinés à amortir les protestations chinoises.
IMAGES PLANETAIRES
Pourtant, il n'est pas certain qu'il apprécie d'être pourchassé, telle une proie médiatique aux cotés de laquelle il faut poser, comme les " chasseurs " posant pour la postérité devant un superbe tableau de chasse. L'un des premiers à avoir réussi à récupérer un cliché fut... un certain Jack Lang, bras dessus, bras dessous avec le premier moine bouddhiste. Vous l'auriez deviné. Le gouvernement, très bien coaché sur la communication par l'Elysée, ne pouvait absolument pas se passer de telles images planétaires. Son attitude demeure pourtant toujours ambivalente. D'un coté, il faut être avec ce religieux politique, et de l'autre, il faut respecter l'ukase chinois, imposant de ne pas trop en faire. Le Préfet de Loire-Atlantique ne semble pas avoir saisi cette technique du " je t'aime , moi non plus ", puisque, conformément à ce qu'une chronique précédente évoquait, il a fait un geste de zèle, en demandant au Maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, d'enlever le drapeau tibétain flottant sur l'Hôtel de la ville qui va accueillir la semaine prochaine le Dalaï-Lama.
Il est vrai que les socialistes, aussi désunis qu'un jeu de mikado éparpillé sur une table de jeu, ne sont pas les derniers à tenter d'accrocher leur portrait aux cotés de sa Sainteté. Ils n'ont pas encore compris que l'opposition, c'est d'abord prendre une position collective claire, permettant de ne pas... se comporter comme se comportent les autres. Seul Jean-Luc Mélenchon a maintenu le cap, en revenant sur le principe républicain de la laïcité que ses camarades oublient selon les circonstances.
Les rapports entre la religion et le politique sont en effet au cœur des conflits latents sur la planète. Quels que soient les mérites du chef des bouddhistes tibétains, (il en a beaucoup et nul ne songerait à les lui contester) le mélange de deux facettes de la vie sociale a toujours débouché, dans l'Histoire de l'Humanité, sur des comportements critiquables. Les guerres de religion n'ont jamais eu des causes véritablement spirituelles, mais plus prosaïquement des prises de pouvoir politique. Au nom d'un dieu, on n'a pas nécessairement apporté le bonheur aux peuples, et même si, pour Nicolas Sarkozy, un curé est plus fondé à faire progresser le sens moral qu'un instituteur, les faits sont là pour démontrer le contraire !
UNE NOUVELLE BRECHE
Comment refuser aux uns ce que l'on accorde aux autres ? Nul ne sait véritablement quel est le niveau de responsabilité de l'interlocuteur. Comment ne pas discuter des difficultés dans telle ou telle partie du monde, avec le chef des mollahs iraniens, avec le successeur de Ron Hubbard à la tête de l'église de la Scientologie, avec l'empereur de l'ethnie Mossi en Afrique ou le Prélat de l'Opus Deï ? Tous, d'une manière ou d'une autre, se considèrent comme opprimés depuis que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel leur échappent. Et d'ailleurs, souvent, ils tentent par des moyens plus ou moins respectables, de revenir sur un passé qu'ils estiment défavorables à leur conception de la société. Personne n'ose véritablement poser le problème de cette succession de rencontres, programmées pour mercredi, avec le XIV° Dalaï-Lama, car ce n'est pas politiquement correct dans le contexte actuel. On aurait même plutôt tendance à pratiquer la surenchère, et il va y avoir embouteillage de micros et de caméras à la sortie des audiences nantaises.
Certain(e)s n'iront que pour la photo. D'autres se plieront à la tradition voulant qu'eux aient compris un message que personne n'a véritablement compris. Enfin, tous défendront la cause du Tibet avec bravitude ou avec opportunisme. Le dalaï-lama est un homme probablement juste, défendant une juste cause, qui mérite autre chose qu'une valse des prétendants à sa bénédiction médiatique. Il pourra l'accorder à la première dame de France qui lui offrira, n'en doutons pas, en échange son nouveau C.D., et lui annoncera peut-être la bonne nouvelle que tout le pays attend... Il suffirait alors que le Prix Nobel de la Paix le tienne bien en évidence sur la photo, pour que les ventes remontent et que les problèmes du Tibet soient résolus.
"Nous espérons que la France prendra en compte les préoccupations de la Chine et abordera prudemment cette question importante et sensible" précisait la mise en garde chinoise. La France devrait "mener des efforts avec la Chine pour éviter toute perturbation pouvant émerger, et assurer le développement sain et stable des relations franco-chinoises", ajoutait le rédacteur. Il faut donc absolument prévoir un déplacement de la première Dame de France à Pékin, pour qu'il n'y ait pas d'ambiguité.
Mais je déblogue...