L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Ce matin, bon nombre de salariés retrouveront le chemin du bureau, de l'usine ou du chantier. Ils constateront une fois encore que le meilleur des vacances c'est quand on ne les a pas encore prises, car tous les espoirs sont encore permis. Désormais, on va revenir aux réalités, et elles ne sont pas des plus réjouissantes. Loin s'en faut. Depuis un an, la France se gargarise de déclarations plus euphorisantes les unes que les autres, à partir d'un concept simple : dormez tranquilles, le gouvernement veille et réforme ! Il n'y a pas d'autre issue que celle de briser tous les repères antérieurs, afin d'installer définitivement dans ce pays le libéralisme, celui qui s'effondre aux Etats-Unis mais qui devrait, chez nous, effectuer le miracle de la résurrection économique. En fait, toutes les mesures prises s'avèrent plombées par la première d'entre elles : le paquet fiscal. François Fillon, le premier collaborateur du Président, a les pieds coulés dans le béton des promesses présidentielles à ses amis du CAC 40, alors qu'il lui faut traverser un détroit tempétueux. Il pourra, aujourd'hui, réunir une cellule de « crise » interministérielle - alors qu'il explique partout que justement il n'y a pas de crise - , il ne possède aucune marge de manœuvre. Il n'a rien d'autre à mettre sur la table que des... mots pour soigner les maux des ménages, qui vont recevoir les factures de la rentrée avec angoisse. Il est dans la situation du gars qui est au bord du précipice, et qui explique à celles et ceux qui attendent une aide de sa part : « même pas peur ! ». François Fillon, qui n'a aucun pouvoir sur les déclarations sarkozystes, va devoir faire preuve d'une sacrée imagination pour ne pas perdre la bataille des mots, celle qui, en fait, masque la situation concrète.
En effet, jamais les mots n'ont eu une aussi grande importance dans le monde politique, puisque la déliquescence idéologique du PS évite tout combat sur les idées. Par exemple, les travailleurs, de retour de vacances, ont tout intérêt à feuilleter le petit Robert ou le toujours petit Larousse de leur enfant, pour s'imprégner de la signification exacte du mot « récession ». On va se le jeter à la figure dans un camp et dans l'autre. Les ministres vont en nier l'existence, et l'opposition va, à juste titre, en rappeler le sens profond.
Il ne s'agit pas que d'une querelle sémantique, mais bel et bien d'une évolution sociale décisive. Les uns ont tout intérêt à ce que le mot ne passe pas à la moulinette médiatique, pour être ressassé comme un moulin à prières des amis du Dalaï Lama. Il doit être repoussé, même si son contenu apparaît comme inéluctable dans le quotidien des gens. Ce qu'ils vont constater, en tant que consommateurs, ne devrait pas laisser les citoyens indifférents.
RECESSION CERTAINE
Une récession économique est une diminution passagère de la production. Aux Etats-Unis, la récession est définie de manière officieuse par une diminution du PIB pendant deux trimestres consécutifs. S'il n'y a qu'un trimestre de baisse de la production, puis une reprise au trimestre suivant, on ne peut parler de récession économique. La notion est à distinguer du ralentissement économique, durant lequel la croissance du PIB diminue mais reste positive (l'économie continue de croître, mais plus lentement) et de la dépression, où la diminution du PIB est durable, et le cycle économique ne se redresse pas naturellement.
Aux États-Unis, où le rôle stabilisateur de l'État est amoindri par principe, comme il l'est devenu chez nous, il se produit une récession tous les 5 à 10 ans. Les dernières ont été celles de 1991 et 2001 et des prévisionnistes les plus fiables en annoncent l'arrivée d'une nouvelle en... 2008. Les craintes d'une nouvelle récession se font jour, suite à la publication de statistiques peu favorables pour décembre 2007 et à la crise des subprimes qui n'a pas encore été surmontée.
Depuis 1950, la France n'a connu que deux récessions, en 1974 à l'arrivée de Giscard et en 1993 avec Edouard Balladur à la tête d'un gouvernement de cohabitation. Les vacanciers qui rentrent doivent comprendre que deux trimestres consécutifs sur le type du second, et ce sont des milliers d'emplois qui vont disparaître, faute de consommation, de construction et d'investissements... et que les chiffres du chômage, même préventivement truqués avec la nouvelle réglementation sur les deux offres acceptables, vont virer au rouge. La récession, ce n'est donc pas qu'un mot !
ET LES AUTRES ?
Il existe des pays dans lesquels on ne tourne plus autour du pot comme chez nous. Il est vrai qu'en France, les querelles byzantines permettent d'éviter d'agir. «Il est très probable que le Japon soit entré en récession» : ce constat a été officiellement formulé il y a quelques jours par le bureau du gouvernement japonais, qui partage désormais les sombres pronostics de nombreux économistes, notamment ceux de BNP Paribas, qui annoncent une contraction du PIB de l'Archipel de 0,3 à 0,6 % au deuxième trimestre.
Comme chez nous, depuis des mois, les voyants de l'économie passent au rouge les uns après les autres. Grande absente de la reprise qui s'est déclenchée en 2003, la consommation est restée au point mort. En France, c'est une réalité, mais Christine Lagarde, qui a chaussé les lunettes de la mauvaise foi, confirme que son seul discours, c'est que demain on rasera gratis puisque tout ira pour le mieux, grâce aux réformes. L'embellie a profité aux entreprises qui, après réduction des coûts, ont engrangé des bénéfices records à chaque exercice (est-ce différent sur notre territoire ?). Mais pas aux salariés, dont les salaires se sont tassés sur la même période tandis que les prix, eux, recommençaient à grimper.
On est exactement dans la même stratégie, qui échoue partout, puisque les profits réalisés par les actionnaires ne sont jamais restitués à l'économie, mais réinvestis dans les bulles financières spéculatives. Cet écart entre les revenus, protégés par le bouclier fiscal offert aux uns, et rongés par l'inflation pour les autres, enclenche un pessimisme grandissant parmi les ménages. La récession devient alors une machine infernale, sauf à inverser le processus visant à n'acheter que des produits à bas prix venant d'importations massives de pays extérieurs dans lesquels les salaires son encore plus étranglés que chez nous. La balance commerciale plongej et donc la production s'effondre. Le Japon le reconnaît. La France continue à le nier. La réunion de Matignon consistera surtout à conforter ce langage, expurgé des mots qui fâchent.
PLAN DE RIGUEUR
Le poids des mots se retrouvera dans l'acceptation ou la négation de l'expression « plan de rigueur ». Impossible pour le conciliabule ministériel d'utiliser ce vocable. Il n'y pas et il n'y aura pas de plan de rigueur. Pourtant, ça en a l'odeur, la saveur et la couleur, mais ce n'est pas un plan de rigueur ! Regardons un peu : réduction drastique du nombre des emplois dans la fonction publique, réduction des engagements de crédits dans tous les Ministères, restriction des aides aux collectivités locales, sucrer les budgets 2009 dans tous les secteurs, ponctionner les mutuelles pour tenter de colmater les fuites de la Sécurité sociale, diminuer de l'indemnisation des chômeurs, transferer massivement les responsabilités de l'Etat sur les collectivités locales : aucune de ses mesures n'est annoncée comme ayant été incluse dans un « plan », mais mises en synergie, elles en constituent bien un "inavoué". Les vacanciers ministériels,qui effectuent un retour anticipé, vont devoir avancer masqués !
Quand, dans quelques jours, les parents vont occuper les écoles pour réclamer les enseignants qui manquent, quand ils vont constater en fin d'année les effets des franchises médicales, quand ils recevront leur feuille d'impôts locaux, quand ils verront baisser, par de subtils effets de seuil, les aides au logement ou à la garde d'enfants, quand ils constateront la faiblesse ridicule de l'augmentation des retraites, quand ils constateront qu'ils ne peuvent pas faire d'heures supplémentaires défiscalisées, ils n'auront pas besoin d'un dictionnaire pour comprendre la portée des mots. Ils subiront, et écouteront, ce soir aux 20 heures, Fillon déclamer sa volonté de « réformer » pour casser encore plus et créer un climat d'insécurité sociale, condamnant des millions des salariés au silence forcé.
Les seules certitudes que l'on peut avoir, c'est que plus les mots sont difficiles à formuler, et plus les solutions s'éloignent, car le camouflage n'est qu'une technique de guerre qui n'a jamais rien résolu.
En fait, la France sera, en fin d'année 2008, en situation de récession et un plan de rigueur encore plus drastique que celui que nous connaissons devra être mis en œuvre. Les plus faibles deviendront encore plus faibles, et les plus forts toujours plus forts. La fracture sociale deviendra béante, et les maux actuels ne sont rien au regard de ce qui nous attend. Entre ces deux mots, vous ne pourrez même pas choisir le moindre.
Mais je déblogue...