L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
La venue du pape Benoît XVI au collège des Bernardins aujourd'hui, à l'occasion de sa visite à Paris, ne provoque pas seulement le déploiement d'un important dispositif policier, car tout le monde sait que ce type de déplacement s'effectue indirectement aux frais du contribuable. On estime en effet que plus de 9 000 policiers, gendarmes, spécialistes de la sécurité seront mobilisés lors de ce déplacement purement et strictement religieux. Difficile d'affirmer que la Dalaï Lama, même considéré, comme son homologue catholique, comme un « chef d'état » ait suscité pareil remue-ménage. Le Président de la République, fidèle à ses déclarations antérieures sur le curé et l'instituteur, illustrant parfaitement l'abandon de la laïcité, se déplacera, contrairement à tous les principes républicains, et se rendra à l'aéroport pour accueillir lui-même, avec son épouse en tailleur « Kennedy » soigneusement choisi, le Pape à sa descente d'avion. Il donne un signe fort sur son positionnement et sur celui des gens qui le soutiennent, sur son indépendance à l'égard de toutes les formes de croyances individuelles. La tâche des rédacteurs du fichier Edvige en sera facilitée quand ils arriveront la case religion, pour le chef de l'Etat. Et, en ce qui concerne le choix entre l'instit' et le prêtre, il n'y a pas de doute. Même si c'est un détail, le gouvernement en a apporté la preuve formelle : l'école maternelle publique de la rue de Poissy, située 27, rue de Poissy, juste en face du collège des Bernardins (un édifice du XIIe siècle, ancien lieu d'étude et de recherche chrétien, qu'a souhaité visiter le Pape), sera fermée, aujourd'hui, à partir de 13h30.
« Aucun enfant et aucun personnel ne seront présents dans l'établissement », vendredi après-midi, a-t-on appris auprès de l'administration de l'école de... la mairie de Paris. «Seule la gardienne sera présente afin d'ouvrir aux policiers, si nécessaire », a-t-il été précisé sans que, dans le fond, on s'étonne d'une telle mesure. Le plus navrant, c'est qu'aucun service minimum n'est prévu pour les enfants, et les parents devront donc les prendre en charge eux-mêmes. Une preuve supplémentaire de l'absurdité de ce service qui prévoit, dans son article 2, qu'il s'applique en cas d'absence imprévisible de l'enseignant, mais pas quand le Pape vient faire un tour dans une rue de Paris. Ce fait est révélateur de la réalité de la France, qui considère que l'école n'a plus aucune importance face à des faits ponctuels de la vie collective.
Nicolas Sarkozy a souvent abordé le sujet de la valeur de la religion en ce début de siècle, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'à chaque fois, il a jeté de l'huile sur le feu : «les racines chrétiennes de la France», la «redoutable absence» de Dieu, la «laïcité positive» ou la religion «comme un atout». Notre président se sent en mission comme son ami George W. Bush. Il cherche à substituer à une culture politique laïque, une culture de « croisade » permanente contre les forces du mal représentées par celles et ceux qui doutent de la valeur du libéralisme. Cette visite va, une fois encore, être exploitée médiatiquement pour que l'image présidentielle d'un président soit sanctifiée par les valeurs ancestrales portées par un homme dont on connaît le passé et les positions. Benoît XVI est certes celui qui encourage des pratiques liturgiques surannées et fait revenir le latin à la messe, mais son message est plus complexe que la manière dont il est présenté. Gageons qu'il sera certainement plus surprenant et nuancé que notre président, qui ne saura pas se retenir et qui en fera forcément beaucoup trop, puisque depuis quelques semaines il s'évertue à multiplier les actes en faveur du « sabre » (Afghanistan) et du «goupillon» (visite papale).
LES VEPRES REVIENNENT
En fait, ce voyage pontifical sera l'occasion de « renvoyer l'ascenseur » après le déplacement à Rome, en décembre 2007, d'un chef de l'Etat ayant volontairement déclenché la polémique en prenant ses distances avec la « laïcité à la française », plaidant pour une « laïcité positive » dont on sait en fait qu'elle correspond à un abandon de la neutralité de l'Etat. Ces propos, critiqués, avaient loué à plusieurs reprises ce concept, qui arrange bien les affaires d'une religion catholique de moins en moins présente en France. Paradoxalement, Benoît XVI risque d'être plus modéré que son hôte lors d'une intervention d'une quarantaine de minutes devant 700 invités du monde de la culture au collège des Bernardins, un magnifique édifice cistercien, racheté et restauré par le diocèse de Paris, qui vient de rouvrir ses portes après cinq ans de travaux. Cette première journée s'achèvera par la célébration des vêpres à Notre-Dame (on ne pratiquait plus la tradition des vêpres depuis des lustres), suivie d'une adresse aux jeunes. Tandis qu'une veillée précédera une procession aux Invalides, où sera célébrée la messe demain.
Les télés, les micros, attendront quelques paroles chaleureuses à l'égard de celui qui a déjà beaucoup donné en faveur des religions. Et bien évidemment, Président, Premier Ministre, et ministres seront aux rendez-vous qu'ils avaient parfois soigneusement évités lors du séjour, beaucoup plus long, du Dalaï Lama, afin de ne pas contrarier les Chinois...Ce comportement à géométrie variable illustre parfaitement la sincérité des comportements, et leur adaptabilité aux contingences nationales ou internationales. Dans une tribune publiée hier par "Le Monde", Jean-Luc Mélenchon dénonçait « un mélange des genres entre religion et politique très significatif » avec « la débauche ostentatoire des moyens officiels mis à disposition, l'occupation agressive de l'espace public, le harcèlement médiatique télévisuel ». Pour lui, « le pape et le président ont en commun une stratégie de reconfessionnalisation institutionnelle de la société française ». Il suffira de regarder la télévision publique ce week-end pour s'en convaincre.
DANS LA CONTINUITE
En fait, c'est bel et bien le Chanoine de Latran qui sera l'hôte de son supérieur «hiérarchique » durant 72 heures. Il sait ce qu'il fait, et d'ailleurs ce ne sera une surprise pour personne. Reprenant des thèmes "rôdés" dans un livre publié en 2004, alors qu'il était ministre de l'Intérieur, le chef de l'Etat a pris officiellement ses distances avec la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qu'il juge « épuisée » et menacée par « le fanatisme » (sic).
Insistant sur les « racines chrétiennes de la France » (on avait déjà eu droit à cette référence dans le débat sur le Traité constitutionnel européen) , il lui préfère une laïcité qui, « tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas les religions comme un danger, mais un atout », allant jusqu'à juger de l'intérêt de la République d'avoir « beaucoup d'hommes et de femmes » qui « croient ». En Arabie saoudite, Nicolas Sarkozy en avait remis une couche, exaltant l'héritage « civilisateur » des religions, avant d'évoquer « Dieu qui n'asservit pas l'homme mais qui le libère », « Dieu transcendant (tiens donc, d'autres lui ont piqué l'idée), qui est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme », ou encore « Dieu qui est le rempart contre l'orgueil démesuré et la folie des hommes" (cf Bush ou Poutine !). Il juge aussi que « le drame du XXe siècle n'est pas né d'un excès de l'idée de Dieu, mais de sa redoutable absence ». Préparez vous donc à déguster des tartines de Pape, de courbettes de la France durant ce week-end, qui placera la croyance au-dessus de la raison. Mais ne sommes nous pas toutes et tous coupables, en acceptant que la République se dissolve quotidiennement pour transformer les citoyens en consommateurs, convertis et passifs, avec la bénédiction muette d'un monde politique ayant peur de son ombre !
Mais je déblogue...