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L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

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CONTRAT PREMIERE ELECTION

Il faut convenir que désormais, la confiance que l’on peut avoir dans l’Etat républicain ne tient plus qu’à un fil. De partout monte une suspicion dangereuse sur la valeur des engagements souscrits par ceux qui sont en capacité de le représenter. En effet, les citoyens ne distinguent plus réellement ce qui relève de la politique de ce qui  relève du fondement même du pays : l’Etat. Le mélange des genres fait que maintenant, il n’y a plus qu’un papier à cigarette d’écart entre les deux visions. Cette confusion totale a ses racines dans une évolution de plus en plus prégnante dont on ne mesure pas les conséquences.
Durant des décennies, les grands fonctionnaires ayant en charge la gestion des décisions prises par les politiques sont restés dans leur rôle, même si sous De Gaulle et durant la crise algérienne, ils ont commencé à afficher des signes ostentatoires d’appartenance à une mouvance. La loyauté devenait en effet une impérieuse nécessité, et c’est à l’ORTF qu’a été lancé l’engagement manifeste pour un parti ou un Président. La télé et la radio ont donné le mauvais exemple.

En fait, tout s’est accéléré avec le passage par capillarité des gens formés pour être impartiaux et dans l’ombre, vers l’esprit partisan et la lumière des estrades ou des Congrès. Il fut une époque où les Inspecteurs des finances passaient le Rubicon. L’ENA s’est ensuite peu à peu muée d’école des cadres de la République, en vivier à députés, ministres ou présidentiables. Maintenant la crème des juges, possesseurs d’une part des secrets d’Etat entre également dans l’arène.
Chaque fois, ils déboulent avec la certitude de détenir des vérités ou des principes leur permettant de mépriser ces représentants issus du Peuple ("ces connards de députés" aurait lancé De Villepin) et ne possédant pas les repères des hautes sphères de l’Etat. Pour faire carrière, il faut donc quasiment obligatoirement avoir servi l’un de ces pairs, qui vous adoube, en vous confiant le soin de partir en conquête. Les membres de tous les cabinets participent à des répartitions de rôles futurs, comme le faisaient les seigneurs du Moyen âge en adoubant les chevaliers.

TROUVER UN CPE : CONTRAT PREMIERE ELECTION

Tout le monde sait bien évidemment que la promotion Voltaire de l’Ecole nationale d’Administration a ainsi vu Dominique Galouzeau de Villepin user les fonds de son costume, sur les mêmes bancs que ceux de Ségolène Royal et François Hollande. Crin Blanc est sorti 25° ce qui lui permettra de choisir le quai d’Orsay, comme papa, alors qu’Hollande terminera 11° et Ségolène… 95°. Aucun des trois, comme bon nombre de leurs condisciples, n’effectuera beaucoup de temps dans la gestion des affaires pour le compte de la République. A l’image des jeunes footballeurs issus d’un centre de formation, ils cherchent vite à dénicher un C.P.E : contrat première élection!
Stagiaires dans des directions discrètes, ils finissent par décrocher le transfert en seconde division (Maire, conseiller général, conseiller régional) ou directement en Ligue 1 (député, directeur de cabinet…). On ne leur demande pas de posséder une grande expérience de terrain, mais tout bonnement de mettre en œuvre ce qu’ils ont appris… aux frais de l’Etat. Paradoxe extraordinaire, l'ENA assure une sorte de coup d’Etat permanent en velours, consistant à former par cohortes entières, des hommes et des femmes, sur le même modèle de pensée, mais qui devront tôt ou tard choisir un maillot de grands clubs différents et rivaux ! 
La sortie de l’ENA, c’est un peu la foire aux Yearlings de Deauville. Il faut avoir l’œil, détecter le plus prometteur des pur-sang, lui offrir un entraîneur de choix, et attendre qu’il vous remporte un jour ou l’autre le Prix du président de la République ! C’est ainsi que, parfois, on met au chaud, dans son "écurie" (on appelle cela un cabinet), de jeunes espoirs pour au bon moment les engager dans des compétitions adaptées à leurs talents. Souvent, il ne choisit pas son domicile en fonction de la qualité de vie que l’on trouve dans la commune, mais il va délibérément s’installer en un lieu pouvant être conquis, dans un avenir plus ou moins proche. On se concerte, on examine les cartes, on scrute l’age des tenants du titre, on observe les concurrents potentiels et l’on se parachute deux ou trois ans avant, discrètement, sur le territoire choisi. En voici une exemple!

L’AVENTURE DU PASSAGE

Henri Emmanuelli, un soir où il avait goûté au vin de Saint-Émilion, à Créon, narrait avec une extraordinaire faconde, cette aventure du passage de la société civile vers les responsabilités électives. Au sein d’un groupe réduit, il raconta avec une verve désopilante comment François Mitterrand l’avait piégé, lors des législatives de 1971. Repéré comme étant l’un de ces "poulains" prometteurs qu’adorait dénicher le rusé nouveau Premier secrétaire du P.S., il fut ainsi convoqué par celui qui n’était alors que président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale.
Emmanuelli, au poste de directeur adjoint à la Compagnie Financière de Banque, avait adhéré discrètement à la Convention des Institutions Républicaines quand, début 1973, il reçut un coup de fil lui demandant de passer voir à l’Assemblée celui qui distribuait les investitures. Intimidé , Henri Emmanuelli, considéré à 27 ans comme un espoir, s’entendit proposer une candidature au poste de député de la 2° circonscription du Lot et Garonne, face à un monument du PC, Hubert Ruffe , huit fois élu député de Marmande entre 1945 et 1881 ! La campagne, réduite au strict minimum, fut cocasse, et malgré un bon score, Emmanuelli sera battu. Il servit seulement de monnaie d’échange pour les désistements du second tour en France, entre un PC encore fort et le PS naissant.

Lorsque, deux ans plus tard, le téléphone sonna à nouveau, et que Mitterrand lui proposa un canton sûr de… la Nièvre, Henri Emmanuelli, très méfiant, voudrait refuser l’offre. Il saura le décliner, quelques temps plus tard, grâce à André Laignel, croisé par hasard dans un couloir de l’Assemblée, qui lui conseilla habilement de refuser, en donnant surtout une raison solide à Mitterrand. Le futur député trouvera comme excuse sa volonté d’aller conquérir une circonscription des Landes, celle de Soustons, où se trouve Latche…  « J’ai vu passer dans le regard acéré de Mitterrand un mélange d’étonnement et de déception, racontait alors le Président actuel du conseil général. J’ai compris plus tard qu’il avait pensé à cette circonscription pour son fils Gilbert ». Dans "la distribution des  cocardes" pour les voitures  comme disait Mitterrand, Emmanuelli avait su repérer la sienne. Il l’a conquise le 19 mars 1978 !

CALIFES A LA PLACE  DES CALIFES

Nombreux sont ceux qui rêvent d’un tel parcours. Il leur faut absolument dégotter la bonne opportunité et, dans les cabinets, ils cherchent le territoire idéal pour s’installer comme chef à la place du chef qui les aura aidés. Pas besoin d’aller très loin pour vérifier que la tendance s’amplifie et que maintenant, on achète sa "charge élective" en servant le mieux possible les ambitions d’un autre. Dans les plus modestes cabinets, on ne rêve que de devenir Califes à la place des Califes ! L’année 2006 est décisive à ce sujet. Tout " conseiller d’un président " sait que la rentrée de septembre sera décisive et qu’il faut donc être prêt(e) pour entrer en piste. Les partants sont tapis dans l’ombre et attendent leur heure pour bondir.
Depuis sa création, l’ENA a fourni pas moins de sept Premiers ministres (Chirac, Fabius, Rocard, Balladur, Juppé, Jospin, de Villepin)  et deux présidents de la Cinquième République (Giscard, Chirac). Actuellement 8 ministres ou secrétaires d’Etat du gouvernement de Crin Blanc sont issus de cette école et, record absolu dans l’histoire de la République… 24 directeurs des cabinets ministériels actuels sur 32 ont partagé la même culture d’Enarchie. Toujours mieux : 85 % des directeurs des services de Bercy appartiennent à la même amicale des anciens élèves !
Alors que les employés et les ouvriers représentent plus de la moitié de la population active, seuls 5,5% des députés proviennent de leurs rangs (certains ont même arrêté depuis longtemps). Les élus d’origine ouvrière ne représentent même que 0,5 % des députés, contre 30 % de la population active !

Comment voulez, vous, éviter, dans ce système, que naisse l'idée du CPE?
Mais je déblogue…

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