L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Il y a parfois des événements qui permettraient à des politiques motivés de démontrer la qualité de leur argumentation, surtout quand elle vise à préserver les libertés individuelles de chacune et chacun d'entre nous. Le privilège de la réalité, c'est de constituer la meilleure preuve pour conforter les craintes que peuvent avoir les uns ou les autres sur une proposition fallacieuse. Ainsi, il semble que la mise en place du fichier edvige, beaucoup plus dangereux que tout ce qui existait avant, n'affole pas tant que cela les citoyens ne jouant pas un rôle social particulier. L'argument qui voudrait que ce recensement de tout ce qui bouge soit indispensable pour la sécurité de notre République fait son petit bonhomme de chemin. De quoi se plaignent ces femmes et ces hommes qui savent depuis belle lurette que les Renseignements généraux tiennent déjà des fiches en bristol avec une foultitude de précisions permettant, le moment venu, d'organiser une petite manipulation par médias interposés. Une petite fuite généreuse pour le sort d'un adversaire, mieux, une confidence faite à son adversaire, un petit rapport transmis à une autorité de tutelle, restent des méthodes d'actualité.
Le fichier edvige institutionnalise et industrialise ce qui se pratique déjà ! Depuis l'origine, les Renseignements Généraux avaient pour but de surveiller et d'enquêter sur les mouvements sociaux, terroristes, extrémistes, et sur les violences urbaines. Ce travail d'analyse permettait d'alerter les autorités sur l'Etat de la société. La Direction de la Surveillance du Territoire (DST) était spécialisée dans le contre-espionnage et la lutte contre le terrorisme. Historiquement, ces organismes avaient des missions différentes, mais avec les redécoupages successifs de leurs compétences, la DST et les RG ont fini par faire doublon dans certains domaines.
Le pouvoir exécutif a donc décidé, récemment, de fusionner les RG et la DST pour créer un service de Renseignement plus efficace... et de le doter d'un « outil » digne de celui de la Stasi aux plus grands moments de l'Allemagne de l'Est. Il est vrai que les terroristes, les racistes, les vandales, les assassins d'enfants se recrutent chez les élus locaux, les syndicalistes, les militants associatifs, les responsables politiques, les fonctionnaires d'autorité, les cadres d'entreprises... et qu'il y a lieu de les recenser, de les surveiller, de les filer, de les écouter, afin que leur fiche informatique soit aussi complète que possible. La fusion RG/DST donne lieu à un « redécoupage » des services de renseignement. Désormais, la nouvelle DCRI, composée de 5000 fonctionnaires, comprend quatre départements : le contre-espionnage (effectué auparavant par la DST), la lutte contre le terrorisme (DST et RG s'en occupaient sans véritable coordination), l'intelligence économique (veille assurée par les RG auparavant), la contestation sociale (manifestations, mouvements sociaux, sectes)... et chaque secteur alimentera edvige ou s'approvisionnera sur edvige le moment venu. Rappelons que la ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, n'était pas favorable à cette fusion, considérant que les fonctionnaires de ces différents services de Renseignement avaient des cultures de travail trop différentes. Mais cette fusion était souhaitée (on se demande vraiment pourquoi) par... Nicolas Sarkozy au nom de l'efficacité. C'est donc Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée, qui en a dessiné les contours pour rationaliser ces services et en confier la direction à un « proche ».
UNE ATTAQUE ANGOISSANTE
L'un des problèmes essentiels réside, matériellement, dans les garanties que pourra fournir l'Etat sur la confidentialité de ce fichier et donc de l'usage qui en serait fait par des gens bien intentionnés. Un fichier informatique réputé inviolable finit toujours par parler à l'insu de son plein gré. Hier, on en a eu un exemple terriblement significatif. Le Cern a beau rassembler la crème des scientifiques mondiaux, son réseau ne semble pas à la pointe de la sécurité informatique. Selon la presse britannique, des hackers ont réussi à pirater le serveur Web du Centre le jour même de la mise en route du fameux Grand collisionneur de hadrons LHC.
Les pirates n'auraient pas cherché à faire des dégâts, juste laisser une trace. Et quelle trace ! Ils ont réussi à insérer une page Web signée "The Greek Security Team" sur laquelle on peut lire que ses concepteurs du site sont des "écoliers". Les plaisantins, selon les termes rapportés par le Times et le Daily Telegraph, se moquent également de la sécurité informatique du site du Cern ! Si l'incident semble mineur, il prouve que l'accès au réseau du Cern, lieu ultra-secret et réputé ultra-protégé, est un jeu d'enfant. Inquiétant, vu les expériences menées par les scientifiques, même si pirater le site Web du Cern ne veut pas dire pénétrer les arcanes du LHC !...
Rappelons que l'accélérateur devrait permettre aux physiciens de reproduire des conditions proches de celles du Big Bang en faisant entrer en collision des protons, faisant jaillir des particules élémentaires encore jamais observées. Côté informatique, le LHC bat donc tous les records.
Le nouveau réseau, conçu par les ingénieurs du Centre, baptisé tout simplement "grid", explose toutes les vitesses de connexion connues à ce jour. Pas moins de 55.000 serveurs sont déjà au service de ce réseau. Dans deux ans, leur nombre devrait avoir atteint 200.000. Un réseau de fibres optiques relie les 11 centres de recherches du CERN répartis entre les Etats-Unis, le Canada, l'Europe et le reste du monde, et il semble que la carapace ne soit pas aussi solide qu'on pourrait le croire. Alors, notre pauvre fichier edvige, garanti à l'abri de toute intrusion, top-secret absolu, mais accessible à des centaines de personnes, devient vulnérable aux hackers professionnels que possède désormais toute structure institutionnelle. Ce n'est un mystère pour personne : le petit jeu de l'espionnage se pratique à une grande échelle dans tous les secteurs de la vie économique, publique ou professionnelle.
PIRATAGE PERMANENT
Au Canada, cette semaine, un étudiant de 20 ans de l'Université Carleton, Mansour Moufid, a été accusé de méfait, à la suite d'un piratage informatique survenu la semaine dernière. Il aurait utilisé différents procédés pour se procurer des informations personnelles sur 37 étudiants de l'établissement. Il aurait, par la suite, envoyé un document anonyme aux dirigeants de l'Université pour les aviser du piratage. A la police, Mansour Moufid a dit vouloir prouver qu'il y avait des brèches dans le système informatique de l'établissement... et il l'a prouvé. Toujours au Canada, le pirate informatique israélien Ehud Tenenbaum, connu dans les années 90 sous le pseudonyme de Analyzer, a été arrêté, avec trois autres personnes, pour escroquerie et piratage bancaire. Il est accusé, avec ses amis, d'avoir pénétré une société de Calgary, Direct Cash Management, et d'avoir réussi a retirer 1.8 millions de dollars canadiens (1.184.694 euros). « Analyser » et ses petits camarades semblent avoir joué avec une base de données, afin de détourner l'argent de cette société proposant des cartes bancaires prépayées. L'enquête, qui aura duré 7 mois, a été orchestrée par la police canadienne et les services secrets américains. Tenenbaum et les trois autres suspects auraient inséré de fausses informations dans la base de données de DCM, pour créditer des comptes factices. Les quatre hommes auraient ensuite retiré l'argent ainsi crédité, dans des distributeurs automatiques de Montréal et d'autres villes canadiennes. Là encore, le fichier était inviolable !
La Cour européenne des droits de l'homme a autorisé jeudi la Grande-Bretagne à extrader vers les Etats-Unis Gary McKinnon, un britannique accusé d'avoir pénétré illégalement... 97 systèmes informatiques du gouvernement américain, dont ceux du Pentagone et de la Nasa. Cet informaticien de 42 ans, dont les intrusions sur une période de douze mois en 2002 auraient causé 700.000 dollars de dégâts, risque jusqu'à 1,75 millions de dollars d'amende, et 70 ans de prison, pour être allé dans des sanctuaires des services secrets des USA. Et les exemples se multiplient, sans que personne ne se pose la véritable question : plus on multiplie les fichiers, et plus on suscite des risques de déviance de leur utilisation !
MEFIEZ VOUS DE MOI
On pourra certainement déceler plus que de la maladresse dans l'amalgame touchant les individus visés par ce fichier. Voir réunis au sein d'une même base de données des « personnes physiques ou morales ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique, ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif » (titre 1 de l'article 1) et des « individus, groupes, organisations et personnes morales qui, en raison de leur activité, individuelle ou collective, sont susceptibles de porter atteinte à l'ordre public » (titre 2 de l'article 1) pourrait soulever, chez des observateur mal intentionnés, quelques interrogations politiquement incorrectes. Un candidat, heureux ou malheureux, à une élection, une personne jouant un « rôle économique, social ou religieux significatif » seraient-ils potentiellement « susceptibles de porter atteinte à l'ordre public » ?...
J'en suis arrivé à me poser naïvement cette question : un modeste élu de base qui tiendrait un blog, serait-il susceptible de troubler l'ordre public ? L'interrogation mérite d'être posée. Il est vrai que dans ce domaine là comme dans beaucoup d'autres, il existe déjà des fiches soigneusement garnies. La durée de conservation des fiches, la nécessité absolue d'une traçabilité des accès aux données, la question de l'extension du fichage « à l'environnement de la personne, notamment à celles entretenant ou ayant entretenu des relations directes et non fortuites avec elle » posent des problèmes fondamentaux. Méfiez- vous donc en mettant des commentaires sur ce blog. Ils pourraient vous conduire chez edvige malgré vous ! D'ailleurs, au moins cinq personnes se sont déjà désabonnées, en m'indiquant qu'ils ne voulaient plus, professionnellement, recevoir les chroniques sur leur mail professionnel ! Elles ont au moins le sens de l'anticipation !
Mais je déblogue...