Lorsque, dans quelques-unes de ces chroniques quotidiennes, je parle de " droitisation " de la France, je soulève parfois des commentaires acerbes ou
sceptiques de la part des optimistes de service. Ils s’appuient sur les récentes manifestations, la mobilisation contre le CPE , leurs souvenirs des défilés anti FN d’il y a quatre ans. Ils croient au sursaut citoyen, au vote massif pour la gauche des déçus de " l’Umpisme ", à une sorte de purification idéologique de tous les miasmes réactionnaires, racistes ou populistes. Ils pratiquent la méthode Coué de la politique, celle qui consiste à éviter les analyses pour se contenter d’imprécations médiatiques, déconnectées d’une réalité qu’ils ne veulent pas ou ne souhaitent pas voir ou entendre. Or, les récents sondages (dont on dit qu’ils ne contentent que ceux qui les commandent) viennent de démontrer l’ancrage fort des idées et du représentant emblématique du Front national. Ils ne semblaient pas tellement s’émouvoir de ces prises de position plaçant le vote FN à déjà 10 %, alors qu’en 2002 il était à un niveau beaucoup plus faible. Par pur calcul électoraliste, Mitterrand leur avait en effet appris qu’un vote fort pour l’extrême droite affaiblit d’autant la Droite. Enfin, la tactique a été bonne jusqu’au 21 avril 2002, lorsqu'on a brutalement pris conscience de la dangerosité du procédé quand la Gauche est incapable de se mobiliser fortement.
SI CERTAINS N’AIMENT PAS LA FRANCE…
Le seul qui ait immédiatement réagi sans vergogne et sans aucun complexe n’est autre que le Roquet de Neuilly. Sarko n’a pas laissé aux exégètes le soin de rechercher les causes de ce renforcement de l’impact des idées frontistes. S'exprimant samedi à Paris, devant les nouveaux adhérents de l'UMP, il a lancé, lui le Ministre de l’Intérieur, garant des libertés républicaines : "Si certains n'aiment pas la France, qu'ils ne se gênent pas pour la quitter". Il a également annoncé son intention d'aller chercher "un par un" les électeurs du Front national et de la "gauche populaire, Parti communiste en tête ", conscient que les déçus de la gauche caviar se réfugient, eux aussi, dans l’extrémisme de droite, comme ce fut le cas dans de nombreux scrutins antérieurs.
Tablant sur une année 2006 "passionnante", le président de l'UMP a promis qu'il ne "fuirait pas le débat" sur l'immigration, évoquant notamment un durcissement des conditions du regroupement familial. "Il y a encore quelques années, prononcer le mot et déjà vous étiez un raciste", s'est-il exclamé sous les ovations de militants ravis. "Je n'accepte pas cette pensée unique qui empêche de parler des problèmes (...) Ne pas avoir le courage de parler, c'est faire le lit des extrêmes". Une position tellement proche de celle de ses concurrents sur les territoires délimités par son propos, qu’elle a provoqué l’ire de…Philippe de Villiers, accusant Sarkozy de plagier son slogan "La France, tu l'aimes ou tu la quittes". En fait, par cette critique, il a décerné au Roquet son brevet nationaliste de chien de garde, et en plus il a enfoncé le clou du lien possible, au second tour, dans 14 mois, entre l’Ump et le MPF.
L’INCAPACITE DE LA CLASSE POLITIQUE …
Dans un entretien (1), Jean-Yves Camus, chercheur associé à l'IRIS, spécialiste de l'extrême droite, pose remarquablement le problème : " …il y a un vivier d'extrême droite et il y a un niveau élevé de sentiments xénophobes dans ce pays. Ce constat est avant tout la conséquence de l'incapacité de la classe politique à tirer les conclusions du 21 avril 2002 et du 29 mai 2005. Ceci s'explique également par le sentiment très répandu que les carrières des politiques français sont extrêmement longues, qu'ils sont inflexibles. C'est enfin l'impression que la classe politique n'est plus décisionnaire. A force d'entendre que toutes les décisions se prennent à Bruxelles, les électeurs concluent que les politiques français sont inutiles …"
Qu’ajouter de plus à cette réflexion d’une criante vérité, et que bien évidemment personne n’entendra car elle remettrait en cause ses propres ambitions. Et si j’ajoute que ces remarques, que je partage sans aucune modification, se confirment chaque jour, on aura une idée précise de la gravité du contexte sur lequel il faudrait une " oxygénation " considérable des pratiques actuelles, en donnant enfin la parole aux gens du terrain. " La distance qu'ils mettent entre la classe politique et eux est véritablement énorme. A force de se sentir ringardisés, de s'entendre dire que leur choix est impertinent, les électeurs se tournent vers celui qui représente selon eux ces thématiques-là. Jean-Marie Le Pen est le candidat de ceux qui s'opposent ". Lors de leurs interventions publiques, les plus ardents défenseurs de Lionel Jospin (une de mes amies m’a interdit de l’appeler Yoyo) ou ceux qui prônaient le OUI au traité européen, ne cessent de stigmatiser l’ignorance de ce peuple qui n’a pas reconnu les bienfaits d’un programme non socialiste et qui, par dessus le marché, a refusé d’entrer les yeux fermés dans un système libéral outrancier. En France, on garde un mauvais souvenir de l’école, quand le maître n’arrête pas de vous marteler que vous ne comprenez rien à rien, qu’il est inutile de vous expliquer quoi que ce soit… Pour exorciser ce sentiment coupable de nullité collective, le choix est vite fait : on se tourne vers celui qui maltraite les donneurs de leçons. Et plus ces derniers insisteront, et plus ils renforceront la fuite des plus fragiles vers des horizons incertains.
SURFER SUR LES ANGOISSES, LES CONTESTATIONS.
Sarko n’a pas attendu longtemps pour s’engouffrer dans la brèche . Il n’a pas besoin de raisonner sur la base d’un idéal ou même d’un programme, mais simplement de surfer sur les angoisses, les contestations, les conflits en se prononçant dans le sens de l’opinion dominante. Le contexte mondial renforce la crainte de l’autre et, pourquoi ne pas clairement le dire, de tous ceux qui se réclament de l’Islam. Les déclarations iraniennes, la crise pétrolière, la situation entre Israël et la Palestine, les appels à la Croisade de Ben Laden, constituent des événements qui influent sur l’inconscient des gens. Et ce, d’autant plus fort qu’ils sont isolés, vulnérables, et sous forte influence télévisuelle. Le Roquet, spécialisé dans les effets d’annonce, va multiplier les " phrases chocs " sur l’immigration, de telle manière qu’il accrédite fortement ce principe très populaire dont Coluche avait fait un sketch : " retenez moi où je fais un malheur ! ".
Une manière comme une autre de ne pas être jugé sur des résultats mais seulement sur des intentions. Rares sont en effet les remarques formulées à l’égard du bilan réel de Sarkozy. Quelques statistiques plus ou moins fiables, mais concrètement, il n’a réglé aucun des problèmes de fond auquel il a été confronté. Crise des banlieues : rien n’a fondamentalement changé ! Décentralisation des responsabilités mais pas des crédits : le fossé entre les besoins et les crédits se transforme en abîme ! C.P.E. : dialogue social promis et retrait simple, sans pour autant écouter les propositions ! Immigration : coups d’éclats mais aucune maîtrise réelle ! Tout est à l’avenant, mais l’essentiel demeure le relais médiatique qu’ont ses propos.
Il convoque la presse comme Ministre. Si cela ne marche pas, il l’invite comme président de l’Ump à assister à ses réunions nationales diverses. S’il arpente la France profonde sous l’œil des caméras, il leur paie le voyage pour être certain que leur rédaction acceptera de les laisser partir. Lui aussi sait que beaucoup plus que le savoir faire, c’est le faire savoir qui compte désormais en politique…
Mais je déblogue…
(1) permanent.nouvelobs.com