L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Il est à peu près certain que dans le face à face entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, l’avenir de l "Europe va s’inviter autour de la table et il serait étonnant que l’adhésion de la Turquie ne surgisse pas au détour d’une question. Ce pays qui a tant préoccupé l’an passé la classe politique française vient en effet d’entrer de plain-pied dans la campagne des présidentielles françaises alors que les médias hexagonaux se gavent ce matin de " pipoleries " consistant à comparer les présences de certains grands intellectuels du show-bizz (Johnny, Bigard, Clavier, Doc Gynéco…) au meeting sarkoziste avec ceux annoncés à Charlety pour demain. Il est vrai que ce qui s’est passé à Istambul, en comparaison avec cette brochette de grands artistes modeleurs de la culture actuelle, n’offre pas grand intérêt. Et pourtant…
La Turquie est en effet en passe de se choisir son Président de la République ce qui dans le contexte actuel revêt une importance fondamentale pour l’avenir même de l’Europe compte tenu de la position stratégique de ce pays sur l’échiquier mondial actuel. Les Turcs ne s’exprimant pas au suffrage universel pour effectuer ce choix vont sûrement basculer dans le camp de la nouvelle donne politique du proche et du Moyen Orient mêlant religion et politique.
Après un premier tour de scrutin vendredi au Parlement, qui n'a pas permis de désigner le nouveau chef de l'Etat à cause du boycottage des députés de l'opposition, un deuxième vote sera en principe organisé mercredi. Le Premier ministre Tayyip Erdogan, qui a finalement renoncé à se présenter à la présidence, et son poulain Abdullah Gül démentent vouloir faire de la Turquie un Etat islamiste. Ils rappellent qu'ils sont au pouvoir depuis près de cinq ans, période marquée par une forte croissance économique, et qu'ils ont engagé les discussions en vue de l'adhésion du pays à l'Union européenne, signe de leur volonté d'ouverture. Mais leurs discours ne semblent pas convaincre dans un pays où la laïcité demeure une valeur fondatrice de l’émancipation du pays.
Issu de la mouvance islamiste, Abdullah Gül, ministre turc des Affaires étrangères, n'entend pas en effet retirer sa candidature à l'élection présidentielle, malgré les pressions de l'armée et une nouvelle manifestation monstre de partisans de la laïcité dimanche à Istanbul. "Le processus (d'élection d'un président) a débuté et va se poursuivre (...). Il n'est pas question que ma candidature soit retirée", a-t-il dit à des journalistes à la télévision ce qui ne laisse planer aucun doute sur l’issue du scrutin qui n’a été que retardée par les parlementaires de l’opposition.
Le Parti républicain du peuple (CHP), principale formation laïque d'opposition, a ainsi saisi la Cour constitutionnelle pour obtenir l'invalidation du premier tour de scrutin vendredi dernier. Cette demande sera examinée aujourd’hui mais on ignore si la décision sera rendue instantanément. Si la Cour donne raison au CHP, Tayyip Erdogan devra convoquer des élections législatives anticipées dans un délai de 90 jours. Le chef de l'Etat sortant, le laïque Ahmet Necdet Sezer, conserverait ses fonctions à titre provisoire dans l'attente de l'élection de son successeur par la nouvelle assemblée. Si en revanche elle donne raison au gouvernement, Abdullah Gül devrait l'emporter au troisième tour, fixé au 9 mai, car alors, il n'aura besoin que de la majorité simple, soit 276 voix, ce que l'AKP peut obtenir sans aucun problème et il en serait terminé du principe ayant permis à Mutafa Kémal, le premier président d’ancrer la Turquie dans la modernité.
DES LAICARDS DEPASSES
Le résultat de la démarche de l’opposition risque d’avoir une importance dépassant largement les frontières turques car rares, très rares, sont les peuples qui s’emparent de la laïcité pour en faire un principe fondateur de leur vie commune. Même en France il semble parfois que l’impact du concept soit en perte de vitesse constante sous la forte influence de la marchandisation du service public d’éducation, la promotion sarkoziste du communautarisme, le rôle souterrain des sectes diverses et variées (au fait quels ont les positions de l’Eglise de Scientologie vis à vis de Sarkozy ?), la montée constante des intégrismes de tous bords. D’ailleurs j’ai souvenir de m’être fait traiter dans une commentaire de L’AUTRE QUOTIDIEN de " laïcard dépassé " en rappelant des principes simples de vie en commun propres à l’état républicain.
En constatant qu’à Istambul, hier, plus d'un million de personnes se sont rassemblées pour clamer leur crainte que l'élection d'Abdullah Gül, le candidat de l'AKP (Parti pour la justice et le développement), qui dispose de la majorité à l'assemblée, ne marque le début de la fin pour la Turquie moderne voulue par Mustafa Kemal, son premier président. Les protestataires agitaient des drapeaux turcs et des affiches portant des slogans anti-gouvernementaux.
"La Turquie est laïque et le restera", a scandé le cortège qui a défilé dans les rues de la première ville du pays. "Tous unis contre la loi de la charia", ont répété les manifestants, en faisant référence à la loi coranique qu'ils refusent de voir imposer un jour en Turquie. "Nous sommes ici pour protéger la République. Nous ne faisons pas confiance à ce gouvernement, nous savons d'où il vient. Ils veulent mettre en place une République islamique" a déclaré l’un des instigateurs de ce mouvement de fond dans un état pourtant parfois méprisé par le reste d’une Europe ayant tendance à voir la paille dans l’œil de ses voisins afin d’éviter que l’on repère la poutre dans le sien.
Les militaires turcs, qui ont mené quatre coups d'Etat en cinquante ans et se considèrent comme les garants sourcilleux des institutions laïques, ont également fait part de leur "inquiétude", dans un communiqué en forme de mise en garde… ce qui constitue tout de même un extraordinaire paradoxe. L’alliance du sabre et du goupillon pour mener des guerres saintes semble réservée à ce grand pays démocratique que sont les… Etats Unis d’Amérique
FAIRE SAUTER UN VERROU DECISIF
La Turquie posera cette semaine un véritable problème à l’équilibre du monde. Si elle sombre dans le politique religieusement correct elle fera sauter un verrou décisif ouvrant la porte à d’autres événements de ce type. Il est certain qu’il sera ensuite difficile en Extrême Orient par exemple d’éviter des affrontements ou des ambitions reposant exactement sur le même concept. Jamais la laïcité n’a revêtu une telle importance à l’échelle de la planète. Jamais elle n’a été autant malmenée au prétexte qu’elle serait le refuge d’antireligieux fanatiques et arriérés. Jamais la laïcité n’aura autant été le vrai antidote au terrorisme. Jamais elle n’aura pourrant constitué une base moderne des démocraties de demain. Jamais la France n’aura eu autant besoin de rappeler qu’il s’agit au même titre que l’égalité, la liberté et la fraternité de l’un des piliers de son système social. Même si en Turquie la réalité est différente de la nôtre il faut admettre que l’ambition initiale de Mutafa Kémal ressemblait beaucoup à celle des Républicains du XIX° siècle puisqu’il faut souligner que le mot turc Laiklik vient directement du français.
La Turquie, depuis sa Constitution de 1921 (article 2), est en effet un État laïc ; Elle est le seul pays laïc dans le monde musulman. Cependant, la séparation entre les Églises et l'État n'est pas réciproque comme en France ou aux États-Unis. Si les Églises ne peuvent avoir d'influence sur l'État (interdiction du port du voile à l'école publique...), l'État, au contraire, peut se permettre d'édicter des règles en matière de religion. Autre divergence de conceptions, alors qu'en France, la laïcité est une exigence formelle et un principe traditionnel (corollaire, notamment, de la liberté de croyance), elle est en Turquie une exigence d'ordre public, comme l'a rappelé la Cour européenne des droits de l'homme dans l'affaire Leyla Sahin contre Turquie (2004-2005).
Il sera intéressant de constater à combien de reprises les mots de laïque ou de laïcité seront prononcés dans le débat de mercredi soir et surtout par qui car l’une des véritables divergences entre les deux candidats passent par leur capacité à faire vivre ce concept dans une société dans laquelle l’indépendance de penser est battue en brèche. D’ailleurs il serait éminemment souhaitable de rappeler que pour beaucoup il ne s’agit pas seulement de préserver l’indépendance de l’Etat vis à vis de la religion. Les présences conjuguées de Martin Bouygues et du fiston Lagardère à la grande messe sarkoziste témoignent d’un danger latent beaucoup plus angoissant pour la République. Tous les " papes " ou les " imams " ne sont pas identifiables ! Mais probablement seront nous aussi forts que les Turcs, un jour, quand il sera trop tard, pour aller dans les rues de Paris protester contre la confiscation de cette liberté absolue donnée par la raison et pas par la croyance.
Mais je déblogue…