L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
En allant vers Bordeaux hier matin pour une énième réunion de travail, j'écoutais, comme je le fais chaque fois que je le peux, France Infos, radio perroquet du pouvoir en place, puisqu'elle peut ressasser inlassablement les mêmes analyses, qu'elle finit par transformer en vérités absolues. Un reporter contait la délectation du clan Sarkozy en visite en Normandie sur le chantier de la première centrale nucléaire française de nouvelle génération (EPR) de Flamanville, où le chef de l'Etat a laissé filtrer qu'il songeait à une troisième unité EPR. Et cette fois-ci, le président n'aura pas eu à entendre les sifflets et les objections : près de 600 gendarmes et policiers avaient été mobilisés, qui ont bouclé un périmètre d'un kilomètre autour du chantier.
En outre, une zone d'exclusion de quatre milles nautiques avait même été délimitée en mer, afin que la péroraison présidentielle ne soit pas troublée par les manifestants. Dans son entourage, tout le monde était donc en épectase. Motif : le taux d'audience de la prestation théâtralisée de leur mentor ! Les fiches de Médiamétrie passaient de mains en mains et on commentait un exploit présidentiel supplémentaire, effectué avec des journalistes faire valoir, triés sur le volet. La cour ne tarissait pas d'éloges sur une prestation jugée phénoménale. Tenez vous bien, il avait même réussi à capturer à 20 h 35 les téléspectateurs de « plus belle la vie ». C'est dire si tout le pays attendait les annonces présidentielles ! Le pic d'audience de l'intervention du président a en effet été observé à la fin du feuilleton quotidien de France 3, car on a alors constaté un transfert d'audience.
Arte a réalisé le même soir une bonne performance avec un thriller français de Francis Girod, « Un ami parfait », regardé par 1,26 millions de personnes, soit une part d'audience de 5%. France 3 a réuni 3,3 millions de téléspectateurs, soit une part d'audience de 13,4%, avec le film « La relève » de Clint Eastwood. Face à deux titres symboliques, le comédien français numéro un a joué, il est vrai, dans tous les registres, avec du sang, des larmes, du règlement de comptes, des contes de fées, de la séduction, de l'œil méchant ou roucoulant, un dialogue sans grande surprise, puisque chacun connaissait parfaitement son rôle.
L'intervention télévisée du président Nicolas Sarkozy sur la crise aurait en effet réuni 15,1 millions de téléspectateurs sur TF1, France 2 et M6, selon des chiffres de Médiamétrie. Les chaînes d'information en continu BFM-TV, i-Télé ET LCI, ainsi quTV5-Monde et RTL ont également retransmis l'entretien en direct mais leur taux d'audience n'est pas encore connu ce qui ne va vraisemblablement pas modifier les chiffres obtenus.
La précédente intervention télévisée du président, le 24 avril 2008, n'avait réuni que 11,7 millions de téléspectateurs sur TF1 et France 2. Le 29 novembre 2007, Nicolas Sarkozy avait été écouté par 18,8 millions de personnes, selon Médiamétrie, alors qu'il s'était exprimé pendant 50 minutes lors des journaux télévisés de TF1et France 2.
ECOUTE MAIS PAS ENTENDU
Selon des chiffres communiqués par les chaînes, TF1 a réuni 7,6 millions de personnes, pour une part d'audience de 28,8% ; France 2 a réuni 5,78 millions de personnes avec 21,8% de part d'audience et M6, 1,72 millions avec 6,5% de part d'audience. Impossible de comprendre pourquoi les gens préfèrent regarder le même spectacle sur des chaînes différentes puisque, pour le coup, il n'y pas eu de coupure publicitaire...tant sur le service public que sur la chaîne élyséenne. En fait tout allait pour le mieux dans la pire des crises possible : le public était au rendez-vous, et il s'agissait de souligner l'exploit !
Depuis samedi matin, on doit compulser fiévreusement d'autres résultats parmi les membres de la cellule de communication de l'Elysée. Conformément à ses propres déclarations, les Français ont appliqué le principe suivant énoncé par Nicolas Sarkozy : « Dès que je veux changer quelque chose, toutes les formes du conservatisme se mobilisent... J'étais préparé à ça. J'écoute, mais... je ne tiens pas compte ». Ils ont écouté peut-être nombreux, mais ils ont été aussi très nombreux à ne pas tenir compte de ce qui a été annoncé !
Cinquante-deux pour cent d'entre eux n'ont pas jugé Nicolas Sarkozy convaincant lors de son intervention radiotélévisée, selon un sondage publié dans « Le Parisien/Aujourd'hui en France ». En revanche, 36% des personnes interrogées l'ont trouvé convaincant lors de son intervention, alors que 12% ne se sont pas prononcées. A l'arrivée, c'est à peine un Français sur trois qui a apprécié le monologue présidentiel ! On est loin du triomphe d'audience annoncé lors du voyage en Normandie. La politique de Nicolas Sarkozy est même jugée « pas cohérente » pour 51% des personnes interrogées, « pas juste » pour 56% et « pas efficace » pour 59%. On en arrive 55 % en moyenne qui n'ont pas été convaincus d'une manière ou d'une autre. Ils ont certainement été perplexes devant un flot d'annonces dont ni les conséquences, ni les financements n'ont été étudiés. Inconsciemment ils ne retiennent que ce qui leur paraît personnellement favorable, et ne posent pas la question de connaître la manière dont ce sera mis en œuvre. Ils restent sur le fameux principe voulant que les « promesses n'engagent que ceux qui les écoutent ».
FONCTIONNAIRES PROTEGES
Ils sont ainsi 88% à estimer que l'invite du chef de l'Etat aux partenaires sociaux pour une réunion le 18 février est une bonne chose. Ils plébiscitent également à 73% la proposition d'une suppression de la première tranche de l'impôt sur le revenu, à 57% la suppression de la taxe professionnelle en 2010... sans se rendre compte que ce sont eux qui devront régler l'addition dès 2010 sur leurs impôts locaux ! Le non remplacement d'un fonctionnaire sur deux, engagement réaffirmé jeudi par le président de la République, est, par contre, jugé comme une mauvaise chose pour 57% des personnes interrogées, contre 34% qui l'approuvent ! La « cour » a dû déchanter en recevant ce sondage qui a été certainement modulé, pour ne pas tourner à la catastrophe. D'autant qu'il arrive après une chute de la cote de confiance qui n'arrange pas les affaires.
En intervenant massivement sur le maximum de chaînes, alors que probablement on n'a pas encore atteint le paroxysme de la crise, Nicolas Sarkozy a brûlé une munition importante. Il aura du mal à revenir faire un numéro similaire dans des délais assez courts. La stratégie risque de se révéler dangereuse, puisque tous les spécialistes s'accordent à reconnaître que la crédibilité s'affaiblit pour un responsable, de quelque niveau qu'il soit, lorsqu'il est en difficulté.
Un sujet a été révélateur de cette propension à habiller la réalité pour la rendre plus attrayante. Lors de son intervention télévisée, le président de la République a ainsi juré qu'il avait « tenu promesse» au sujet du site ArcelorMittal de Gandrange, où le géant de l'acier a engagé début 2008 un plan de fermeture partielle prévoyant 575 suppressions de postes. Mis en cause cette semaine par la CFDT, qui a enterré symboliquement les engagements de Nicolas Sarkozy, ce dernier a riposté en accusant ses détracteurs de « mensonge ». Il a affirmé, sans risque d'être contredit par ses interlocuteurs, venus lui servir la soupe, que Lakshmi Mittal, le PDG du groupe sidérurgique, a « scrupuleusement» respecté trois des quatre « engagements » que lui avait réclamés l'Elysée : « Remettre 30 millions d'investissements dans le site », « créer une école de formation » aux métiers de la sidérurgie, mettre «10 millions de sa poche pour revitaliser». Une quatrième promesse, concède le président, n'a pas été tenue. Celle d'un investissement conjoint d'ArcelorMittal et de Poweo pour la construction d'une ou deux centrales électriques (80 emplois) en Moselle. C'est la faute à la conjoncture, explique-t-il... oubliant que quand il y était allé il ne parlait pas de crise mais de croissance exponentielle pour le pays !
LA PLAQUE MAUDITE
Nicolas Sarkozy oublie simplement le premier de ses engagements, qui renforce l'indignation et l'amertume des salariés. Si une solution crédible existe pour Gandrange, avait-il déclaré lors d'une visite sur place le 4 février 2008, « l'Etat préfère investir pour moderniser le site, plutôt que de payer de l'argent pour accompagner des gens soit en préretraite, soit au chômage ». Par ces mots, il avait suscité l'espoir dans bien d'autres endroits que la Moselle.
Les syndicats se sont ensuite échinés, travaux d'experts à l'appui, à démontrer qu'une relance de l'aciérie et du train à billettes, promis à la fermeture, était possible. Cela n'a rien donné, car il a fallu se rendre à l'évidence que l'Etat ne pouvait ni s'opposer à la stratégie industrielle d'ArcelorMittal, ni investir à sa place. La plaque scellée symboliquement a fait au moins autant de mal à la prestation télévisée du chef de l'Etat que tous les commentaires de ses adversaires politiques. Elle a été montrée, pour une fois, sur tous les écrans des Jités et a figuré dans tous les quotidiens.
Ce morceau de marbre mortuaire aura concrétisé la confiance qu'il faut accorder aux effets d'annonce actuels qui se succèdent sans être confirmés par des faits. Les élus locaux vont bientôt sceller sur leurs bâtiments communaux une plaque similaire à la mémoire de la taxe professionnelle... Les enseignants pourront dans leur salle des profs inaugurer un monument aux postes disparus, morts au champ d'honneur de la réforme de l'éducation... Les Françaises et les Français devraient porter un badge avec simplement « victime du président du pouvoir d'achat »... Sur les écrans de la télévision qui fut publique, il devrait y avoir un bandeau quotidien : « chaîne prise en otage par le Président. Libérez-la »... Et ainsi, dans le quotidien, il existerait un contre-pouvoir palpable, que personne n'ose trop prendre à son compte, car c'est devenu dangereux. Et c'est certainement là le plus inquiétant.
Mais je déblogue...