Dans toute l'Histoire connue de l'Humanité, les baisers ont tenu un rôle fondamental. On leur attribue la traduction de tous les sentiments et de toutes les arrières pensées depuis que Judas a inscrit le sien dans l'évangile. Pour ma part, je retiens cette séquence extraordinaire de mon film préféré « Cinéma Paradiso » quand, dans la boîte intacte, Salvatore découvre toutes les séquences de baisers que le curé a expurgées des films diffusés par Alfredo. Le comble de la tartufferie. Malheureusement, cette marque d'affection, sincère ou feinte, a été banalisée alors qu'elle a représenté une étape essentielle de la vie amoureuse. On se souvient de son premier baiser conquérant, passionné, maladroit ou timide... et on oublie ceux qui manquaient de sincérité. N'empêche que, depuis hier soir, le baiser est devenu un acte politique fort. Alors que des dizaines de caméras tentaient de saisir celui que Martine donnerait à Ségolène ou que Ségolène refuserait à Martine, les "messieurs je sais tout" qui déversent leurs commentaires impartiaux mais critiques sur le PS étaient à l'affût, et la France retenait son souffle. Un véritable thriller, retransmis en direct sur maintes télévisions avec un arrière goût de festival de Cannes, où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Là, tous disséquaient ce qui devait être l'événement capital, en cette période électorale. Le temps était compté, car bien évidemment il ne s'agissait que d'une supercherie destinée à tromper l'opinion sur la réconciliation entre les deux « femmes ennemies » du PS. Ce n'est pas à l'UMP que l'on trouverait pareille situation, puisque tout le monde baise les souliers à talonnettes du maître des clés des réformes ! Quand François Fillon, le « collaborateur » du Chef de l'Etat qui fut républicain, serre la main de son « patron », c'est un signe fort d'amitié, d'estime et de reconnaissance, alors que quand Ségolène et Martine se retrouvent, on y voit la main du diable médiatique... une sorte d'embrassade à la Pyrrhus !
Si toutes les télés, les radios, les journaux, ne vous le ressassent pas assez , François Fillon va s'en charger, lui qui a « pris toute la France à la gorge ».
« Je crois savoir qu'à cette heure Martine Aubry et Ségolène Royal font meeting commun près de Nantes. Il a fallu des semaines pour savoir si ces deux personnalités allaient tenir une réunion ensemble et si elles allaient se serrer la main », a ironisé le Premier ministre lors d'un meeting à Mulsanne, petite ville près du Mans. Il a oublié que le suspense fut moins grand quand Nicolas Sarkozy a eu à serrer sur son cœur Poutine, Kadhafi, Bongo, Bush... et consorts ! Il est vrai que si les caméras sont aussi nombreuses pour fixer ces grands moments de gloire, ce n'est que par souci de montrer ce que peut représenter la sincérité en politique !
« Je ne doute pas qu'un vent de fraternité et d'amitié souffle sur la réunion de ce soir. Mais derrière les apparences, chacun sait que le Parti socialiste est divisé, et surtout, sur la question de l'Europe, il est sans idées » aurait pu tout aussi bien commenter le Premier Ministre actuel, comme il l'a fait hier sur le meeting du PS. Bien évidemment, les commentaires sont libres, et il faut admettre qu'ils soient ironiques.
LE PETIT BOUT DE LA LORGNETTE
Martine Aubry et Ségolène Royal ont donc scellé hier soir leurs retrouvailles à Rezé, près de Nantes, six mois après les déchirements de Reims et 12 jours avant les Européennes, appelant toutes deux à la participation et faisant assaut d'amabilités et d'hommages réciproques. Et voici la vision journalistique « officielle » d'une réunion sur les européennes : les deux dirigeantes PS avaient fait une entrée de stars, vêtues d'une veste blanche, dans la halle de la Trocardière, devant environ 3.000 personnes enthousiastes. Une avalanche de belles phrases politiques extrêmement importantes, que l'on destine à ridiculiser les échanges : « Ma chère Martine, notre première secrétaire », a lancé la présidente de Poitou-Charentes, parlant de son « bonheur » et de « Martine vaillante dans cette campagne ». La première secrétaire a parlé du « vrai bonheur » de retrouver le PS « tel qu'(elle) l'aime, soudé, combatif, mobilisé aussi ». Rendant un vibrant hommage à l'Afrique, que nous aimons « Ségolène et moi », elle a assuré que le PS a été fier quand Ségolène a dit à Dakar ce qu'elle pensait du discours de Nicolas Sarkozy. Ouf! on est sauvé, on approche de l'Europe... Enfin presque, selon les comptes rendus destinés à toute la presse nationale et régionale.
Martine Aubry a offert à Ségolène Royal une statue africaine du Burkina-Faso, une « femme debout », en disant « On aime nous opposer. C'est vrai que nous sommes différentes. Après tout, ce n'est pas gênant. Nous avons l'essentiel en commun. Nous sommes indéfectiblement socialistes, et nous sommes des femmes, nous savons nous serrer les coudes quand c'est nécessaire ». On est toujours dans l'essentiel pour mobiliser l'électorat pour le 7 juin. Et l'on sent bien que le journaliste tient la plume dans l'intérêt même de la vie politique... et qu'il a été envoyé là pour parler de l'essentiel.
Comme Martine Aubry a rendu notamment hommage au « combat » de Mme Royal, on y voit de la flagornerie latente. Surtout quand elle dit : « je sais sa volonté de renouveler la politique française et elle a raison, il faut bouger les rangs et les choses, y compris dans notre parti . Ségolène, tu as porté nos couleurs, tu as combattu Sarkozy en disant : il vous ment. Aujourd'hui, tous les Français savent que tu as eu raison ». De tels propos, qui tombent pourtant sous le bon sens, ne peuvent pas être sincères, alors qu'il ne s'agit que d'un constat objectif de la situation actuelle.
EUROPE ABSENTE
En fait, dans toutes les descriptions du meeting, on sent un fort relent de misogynie. Vous savez, cette impression détestable que les histoires de « bonnes femmes » ne reposent que sur des futilités et des mesquineries. Ainsi, on a droit à moult détails sur les « cadeaux », qui sont censés ici ne plus entretenir l'amitié mais la haine. Ségolène Royal a offert à sa « rivale » une porcelaine de Deshoulières, entreprise en difficulté de la Vienne. Ensuite, elle a parlé environ 30 minutes (c'était là l'essentiel, puisque c'est ce qu'elle avait à dire qui était le plus intéressant !) et a lancé « un appel vibrant à la participation électorale ". Dans le fond, si elle avait apporté un cadeau de ces usines-là on en aurait davantage causé dans les postes. Avec le leitmotiv « l'Europe sociale a besoin de vous », l'ex-candidate à la présidentielle a fustigé « les logiques féroces du capitalisme financier » qui a conduit à plus de 3 000 licenciements par jour en France actuellement. Martine Aubry a ciblé pour sa part ses attaques contre Nicolas Sarkozy et le député Frédéric Lefebvre, porte-parole de l'UMP: « Si vous voulez savoir ce que pense Nicolas Sarkozy, regardez M.Lefebvre ! Il dit tout haut ce que Nicolas Sarkozy pense tout bas », évoquant l'amendement déposé par M. Lefebvre sur le télétravail lors de congés maladie. A la fin du meeting, Mme Royal est montée sur scène. Elle a reçu la statuette. Roses rouges et embrassades. Fermez le ban ! Le récit politique d'un meeting sur les européennes est terminé ! C'est la réalité médiatique actuelle, avec cette excuse de Jean Michel Apathie, exégète permanent des comportements des grands de ce monde, répondant sur le plateau de Canal + à un José Bové excédé par cette attitude : « ce n'est pas de notre faute si cette rencontre a lieu ». Certes, mais il est coupable de la transformer en simples minauderies entre femmes politiques, fâchées et réconciliées pour la forme. Que dirait-il si un jour Dominique de Villepin allait serrer, en public, la paluche de Nicolas Sarkozy ?
OABAMA EN RENFORT
La personnalisation outrancière de la vie politique, qui permet de substituer la forme au fond, va conduire à terme la démocratie dans une impasse. Le désintérêt pour les réunions publiques, pour les débats, pour les propos tenus par des responsables de l'action collective n'a pas d'autres raisons que ces présentations récurrentes des enjeux de personnes. Elle est lassante, puisque les arguments ne servent plus à rien. La couleur de la cravate ou la longueur de la jupe, la coupe de la robe ou celle du veston, le menu du repas ou la longueur de l'étreinte, sont devenus largement supérieurs aux idées défendues. On ne se déplace plus pour le menu fretin politique, qui d'ailleurs ne court plus de préau d'école en préau d'école. Il faut du spectacle, toujours plus de spectacle. Il faut du pain et des jeux. Il est indispensable de monter des coups, de faire venir des vedettes, pour « faire du monde ». A-t-on parlé avec autant de détails des autres meetings socialistes ? Il serait intéressant de mesurer l'impact médiatique de chacun d'entre eux depuis le début de la campagne, et de comptabiliser, ce matin, les minutes d'antenne ou la place accordées à celui de Rezé ! Il y a fort à parier que maintenant, à l'Elysée, on va chercher, pour la dernière semaine, une parade. On envisagera que Carla Sarkozy se rende sur le terrain en robe de grand couturier moulante, et en compagnie de « Chouchou », pour rassurer l'électorat de Gala ou Voici.
Tenez par exemple, la venue le 6 juin, veille du scrutin, de Obama (à ce propos, pour que les retombées soient meilleures, on a éliminé la Reine d'Angleterre des photos) va accentuer cette exploitation manifeste de l'image en politique. Avouez que c'est une coïncidence incroyable que celle qui permet au Président des Etats-Unis de venir apporter, de fait, son image à un scrutin européen. On rendra compte des tenues féminines, des poignées de mains, des envolées sur ces soldats morts pour libérer l'Europe, mais on oubliera celles et ceux qui ne peuvent plus manger à leur faim, qui luttent contre un sort défavorable, qui, après être tombés au champ du déshonneur du capitalisme financier, ont leur nom sur le monument aux morts de l'économie libérale... Il sera trop tard, alors, pour les opposants de se retrouver sur une estrade : le tour sera joué et le lendemain soir, 7 juin, sur le plateau des télévisions ruisselantes de bonheur, Lefebvre exultera : les réformes sarkozystes peuvent continuer, puisque le Peuple se sera massivement réconcilié avec son Président !
Mais je déblogue...