C'est désormais officiel : je vais changer de parti politique, car il me faut absolument me mettre dans le sens de l'opinion dominante pour être heureux. J'ai beaucoup réfléchi, j'ai pris conseil auprès de mes amis, j'ai longuement analysé les paramètres, j'ai médité hier soir dans une réunion publique en observant bien la nouvelle donne de la démocratie participative : je vais rejoindre le camp des "égolos". Depuis quelques temps j'ai en effet constaté que l'avenir de cette catégorie sociale est probablement le plus florissant de l'échiquier actuel. Certes ce ne sera pas de gaîté de coeur que j'abandonnerai des années de militantisme en faveur de l'intérêt collectif où je n'ai jamais été majoritaire, mais tant pis, il faut bien suivre de temps en temps les sondages.
Cette culture de la minorité (qui risque bien de se poursuivre plusieurs années) ne
m'incite guère plus à me fondre
dans la masse. Ma vocation m'est donc apparue comme évidente :"
l'égologie" doit me convenir. Je sens que je suis au point pour basculer et en devenir le chantre !
Il me suffira, pour me justifier, de me rappeler que, quoique fassent ou proposent les autres au nom de l'intérêt général, je dois être... contre. J'utiliserai sans aucune vergogne les outils, les équipements, les procédures créés mais, prudemment ou vigoureusement, je me déterminerai comme hostile à leur existence. Toute avancée scientifique, tout progrès ne recueilleront, au nom du principe de précaution, que mon hostilité affirmée, car je n'ai aucune raison de faire confiance aux techniciens, ingénieurs qui en sont les concepteurs. Ce ne sont que des menteurs à la solde du grand capital ou des administrations. Ils sont tous bien moins compétents que moi. Surtout s'ils sont fonctionnaires, ou payés pour faire des études, ou donner des certifications. Je n'ai dans ce domaine, je n'aurai plus aucune retenue face à eux, car ils arrivent dans mon programme égologique juste avant les élus locaux. Alors ceux là, je vais enfin pouvoir me les aligner tranquillement. Ces pelés, ces minables, ces galeux, ces incapables, dont je vais très vite me désolidariser pour éviter d'être un jour accusé de complicité. Ils sont d'ailleurs tous plus ou moins corrompus, alors autant que je prenne mes précautions en montrant que moi, je ne mange pas de leur pain noir quotidien.
Depuis déjà de longs mois, je m'entraîne en fréquentant des rencontres au cours desquelles on débat de grands projets divers et variés. Je m'assois discrètement dans les tribunes, pour observer comme jouer à "l'égolo" parfait. La technique compte beaucoup plus que la tactique. Elle réside dans la capacité individuelle à dérouter, par d'étonnants contre pieds, par des dribbles offensifs, par une pression constante sur des adversaires médusés par autant d'audace. La percée en solo ne suffit pourtant pas, car des équipiers se doivent de vous soutenir en joignant parfois leurs gestes à votre parole.
LA CHASSE A L'ELU
Je vais donc entrer en "égologie" en toute sérénité. Je possède des cassettes vidéo, des enregistrements de longues réunions de travail, des heures et des heures d'espionnage. J'y ai appris que "l'égolo" doit d'abord revêtir le maillot d'une équipe pour devenir crédible. Il s'aguerrit ensuite dans des corps à corps de proximité mettant en cause son confort personnel, et va vite constituer autour de lui une association qu'il ira vite affilier à une " fédération " plus ou moins officielle.
Il faut en effet distinguer "l'égolo institutionnel" de "l'égolo amateur". Tous deux pratiquent la chasse à l'élu, mais avec une méthode différente. Le premier utilise ses titres, son expérience, ses références de combats antérieurs et vient souvent au secours du second, inexpérimenté, spontané, sans repères, pour le conforter et lui prouver que leurs préoccupations sont les mêmes. Il arrive parfois qu'ils ne s'aiment guère : "l'égolo occasionnel" reprochant souvent, à l'autre, de l'exploiter et de n'être qu'un "égologue professionnel ". Mais rapidement, grâce au bon vieux principe voulant que, pour solidariser une armée, il faut lui trouver un bon ennemi commun, ils montent vite en première ligne pour mettre en pièces le projet. Peu importe d'ailleurs la qualité de ce dernier. Tout est bon pour " l'égolo professionnel", car il sait tout sur tout! Ce peut être un trait potentiel sur une carte, un plan prévisionnel d'amélioration d'un site, une solution matérielle à une difficulté grave, une proposition conforme aux souhaits de la majorité silencieuse, une action sociale particulière, une réponse à une obligation légale ... Peu importe, le conflit éclate à la moindre proposition.
IL AMPLIFIERA L'APPEL AUX LUTTES
Dès qu'il est déclaré, le recrutement commence. Le porte à porte, ou un tract généralisateur ne présentant que des accusations larges et surtout dramatiques, constitue la base de cette opération importante. Techniquement, il est ainsi impératif de commencer par les personnes les plus proches du lieu concerné. On y trouvera vite en effet "l'égolo choc", celui qui barrera de son corps les routes ou qui fabriquera les pancartes les plus assassines. Il amplifiera l'appel aux luttes. Il généralisera le plus possible les retombées afin d'élargir le cercle des combattants et de se trouver conforté dans sa lutte finale. Il sera encadré par "l'égolo cadre" qui connaît tous les arcanes des procédures, toutes les ficelles administratives, tous les recoins réglementaires. Et tous deux vont recruter.
Le système de la pétition permettant de grossir les rangs, sans risque trop fort d'engagement pour les signataires, constitue un procédé souvent utilisé pour le recrutement. Le texte simplificateur constitue un socle intéressant d'adhésions que l'on ne reverra jamais dans les débats, mais qui permet médiatiquement de peser davantage. L'égolo est en effet obligatoirement un habitué des médias avec lesquels il entretient forcément de bonnes relations, puisqu'il nourrit des polémiques dont les élus font les frais ! Et ça c'est du pain béni pour les journalistes.
LA RAISON NE L'EMPORTE QUE RAREMENT
Peu importe les tentatives faites pour démontrer que tout est fait afin que le projet soit en conformité avec les obligations imposées par les garants de l'intérêt général, il faut en découdre. La raison ne l'emporte que rarement dans ce type de situation, car l'affrontement devient vite une affaire de spécialistes. Quand les arguments de fond ne portent plus, on utilise des arguments de forme : délais insuffisants, réunions trop peu nombreuses et celui qui fait mouche à tous les coups, le fameux " manque d'information ".
A partir de ce catalogue, et en règle générale, ils bâtissent vite autour d'eux, avec parents, amis, un bataillon qu'ils appellent " association de défense " alors que souvent ils devraient préciser " milice d'auto-défense " ce qui serait plus honnête. Parfois très restreinte, cette structure est chargée d'organiser la résistance. Le nombre n'a pas d'importance car ce qui compte c'est la capacité du commando à être sur le terrain. Il est impératif que la bande des égolos soit partout et donne l'impression de masse en pratiquant le harcèlement démocratique.
En règle générale, une demi-douzaine de personnes spécialisées dans les joutes oratoires suffit à bloquer une " armée adverse " peu motivée. Tels des Nostradamus, ils prédisent des cataclysmes, des apocalypses, des catastrophes, et engagent le plus souvent des batailles autour de nombres, de normes, d'études qu'ils expédient par-dessus les tranchées comme des grenades destinées à décimer le camp adverse, lui aussi détenteur des mêmes armes.
Il n'y a jamais de petits motifs ou de raisons faibles de réaction : tout est exploitable en terme "d'égologie". On se retrouve même parfois dans des situations paradoxales, puisque les "égolos" se retrouvent à condamner des réponses à leurs propres demandes, au nom d'arguments donnés par les adversaires résolus de ces solutions. Le slogan de l'égolo est intangible, simple et donc universel : " pas de ça chez moi ! " qui devient au fil des jours " Pas de ça chez nous ! ".
Utilisateur de l'espace qu'il réclame, de tout le confort actuel qu'il condamne, de tous les services collectifs de confort qu'il refuse, souvent d'un niveau social et culturel pour le moins convenable, il se complait à lancer de vibrants : " Aux armes citoyens ! " avec une variante dont il sait qu'elle terrorise certains élus locaux : " Aux urnes citoyens !.. . ". S'il a essuyé de cuisants échecs dans les combats électoraux, il a une tendance revancharde qui décuple ses forces et lui permet de clamer sa défiance forte à l'égard de ce suffrage universel ayant confié le pouvoir de décision à d'autres que lui.
DIALOGUE,EXPLICATION, CONCERTATION
Il est important de reconnaître que, parmi eux, se trouve souvent un type d'égolos constitué de gens sincères, convaincus, honnêtes dans leurs craintes ou leurs démarches. Ces femmes et ces hommes acceptent le dialogue, l'explication, la concertation. Ils sont rares, mais ils faut vite les repérer afin qu'ils servent de ferments positifs. Il ont le sentiment, après discussion calme et sérieuse, de s'être fait avoir en s'étant engagé un peu trop vite dans un conflit dont ils n'avaient pas tous les éléments d'appréciation. Ils ne se déjugent jamais et ne retirent pas, par exemple, leur nom d'une pétition ou d'un comité de soutien, mais il faut savoir que, dans d'autres circonstances, ils seront plus méfiants avant de signer. Les autres les regardent comme des traîtres, acquis à la cause de l'ennemi.
Dès lundi, je me mets donc à " l'égologie " militante. Tenez il paraît que la DDE va refaire la rue qui passe devant chez moi. C'est une décision absurde qui a été prise sans concertation, sans aucune annonce officielle, à la va vite, et sans que j'en connaisse la nature. Le Maire n'en a même pas parlé, car il ne l'a su officiellement que vendredi après-midi (du moins c'est ce qu'il dit). Je vais donc immédiatement solliciter des signatures, écrire aux autorités compétentes et laisser ma voiture en travers de la rue pour attirer l'attention des autres" égolos" potentiels de mon quartier. Un mouvement égologique de contestation s'impose !
Mais je déblogue?
NDLR : Toutes ressemblances avec des personnes existantes ou ayant existé ne seraient bien évidemment que pure coïncidence.