Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

Publicité

DREYFUS EST TOUJOURS LA

Les hasards des passions font que je suis, actuellement, face à un énorme pensum à lire. Il constitue l’ouvrage de référence sur l’affaire Dreyfus. Fait de textes courts, précis, extrêmement documentés, ce « dictionnaire » écrit sous la direction de Michel Drouin, malheureusement trop volumineux pour être « populaire », devrait constituer, un siècle après la réhabilitation définitive du capitaine le plus célèbre de l’Histoire de France, (ce fut le 12 juillet 1906), une référence pour l’analyse des événements actuels. Il contient et illustre, en effet, deux vices redoutables de notre société réputée républicaine : l’erreur judiciaire et l’antisémitisme. Or, il se trouve que, depuis des semaines, toute l’actualité tourne autour de ces tristes réalités. Au fil des pages, je frémis en suivant, avec une précision scientifique, l’évolution d’un dossier beaucoup plus révélateur qu’on ne le croit de la réalité hexagonale passée et… actuelle.
L’acharnement terrible mis pas des accusateurs, des procureurs, des juges, des hommes politiques, pour faire condamner un innocent et, plus encore, pour ne pas reconnaître ensuite leur erreur, n’est pas sans rappeler des facettes de l’affaire d’Outreau. Le déchaînement autour des juifs, au début d’un XX° siècle du progrès, confinait au nazisme rampant. Le dramatique fait divers ayant frappé Ilan Halimi a surgi dans notre quotidien pour rappeler que, ce que Brecht appelait « la bête immonde », demeure une menace pour l’humanité. La conjugaison de ces deux événements me plonge dans la plus grande perplexité, car elle témoigne du recul indéniable de la raison, de la culture, de l’éducation réelle, et de la tolérance.

IMPITOYABLE CUREE MEDIATIQUE
 Quand je parcours l’horrible séquence de quasiment 12 ans de la vie d’Alfred Dreyfus, j’ai envie de dénoncer encore plus fort, avec plus de véhémence, les ravages de « l’opinion dominante », tant elle a joué un rôle prépondérant dans son calvaire. Cette impitoyable curée médiatique pour d’abord dénoncer, ensuite avilir, et enfin détruire un homme aura constitué la pire des tortures. Quelle souffrance a dû endurer Dreyfus ! ,
Notre société a pourtant renforcé, décuplé, ces pratiques d’acharnement sur des coupables susceptibles d’exorciser les démons silencieux que porte une société durant un laps de temps déterminé. Même s’il n’y avait pas encore le choc des images, il y avait le poids extrême des mots. Des assommoirs !
Comment des journalistes ont-ils pu, chaque matin, se regarder dans une glace, après avoir écrit, le lendemain de la dégradation d’un Capitaine innocent, affrontant ses bourreaux avec un stoïcisme remarquable, les commentaires suivants : « Son attitude à la parade d’exécution achève de le condamner selon moi. Pour s’être prêté aussi docilement, aussi passivement, à un pareil supplice, cet homme ne doit avoir aucune sensibilité morale. Pas un geste de révolte, pas un cri d’horreur, pas une larme, pas un murmure. C’est vrai qu’il a plusieurs fois protesté de son innocence, mais toutes ces protestations sonnaient faux. On n"y sentait aucune chaleur humaine. On aurait dit la voix d’un automate… » écrivit par exemple Marcel Paléologue dans un « Journal de l’affaire Dreyfus ».
« Le voici devant moi à l’instantanée du passage, l’œil sec, le regard perdu vers le passé, sans doute, puisque l’avenir est mort avec l’honneur. Il n’a plus d’âge. Il n’a plus de nom. Il n’a plus de teint. Il est couleur traître. Sa face est terreuse, aplatie et basse, sans apparence de remords, étrangère à coup sûr, épave de ghetto… ». ajouta Léon Daudet dans Le Figaro. « Quand il s’avança vers nous, le képi enfoncé sur le front, le lorgnon sur son nez ethnique, l’œil furieux et sec, toute la face dure et qui bravait, il s’écria, que dis-je ? il ordonna d’une voix insupportable : « Vous direz à la France entière que je suis innocent ! » « Judas, traître ! » ce fut une tempête… »  éructa Maurice Barrés dans Le Figaro. On sait où finirent Léon Daudet et Maurice Barrés sur l’échiquier politique ! Ils ne furent jamais condamnés pour leurs propos atroces, pour leur haine purulente, pour leurs accusations honteuses.

OBSERVATION HUMILIANTE

Actuellement, la justice s’ébroue et se débat afin d’échapper à l’observation humiliante que lui inflige le monde politique, celui qu’elle haït plus que tout. Il dissèque publiquement les dysfonctionnements d’une entité inattaquable. La justice, comme toutes les institutions, a toujours eu horreur que l’on mette en doute la moralité, la fiabilité des siens, car ce serait introduire le doute sur sa qualité collective, conduisant les citoyens à perdre leurs illusions sur l’équité du système judiciaire. Et, par les temps qui courent, les juges , confrontés à une « exigence de résultats », n’ont pas besoin de tels révélateurs, au surplus télévisés, pour en arriver là ! Le monde à l’envers : les stylos, les micros, les caméras, les claviers se tournent vers les juges et non vers les accusés potentiels. Pas facile de passer du rôle d’observateur à celui d’observé !
Dreyfus, malgré toutes ses dénégations, malgré l’absence de preuves « sincères », malgré toutes les manquements à la rigueur dans l’investigation a sans cesse eu, face à lui, une machine collective à broyer. La commission d’enquête parlementaire, censée porter le regard du Peuple sur le fonctionnement d’un pouvoir garant de sa liberté, ne semble pas intéressée par le rôle joué par les médias dans l’affaire d’Outreau. Elle n’a pas prévu d’auditionner les auteurs des « fuites », les relayeurs de rumeurs, les « juges » de la plume, du micro, de la caméra ou du clavier. Elle ne semble pas s’inquiéter de ces connections entre justice et presse, dont on sait désormais l’effet dévastateur. Dreyfus en fut la victime exemplaire. Il n’y a plus de Zola pour sauver l’honneur !

UNE COALITION CONTRE NATURE

Pris en otage par une hiérarchie ravie de se construire des certitudes sur sa loyauté et son patriotisme, le Capitaine, condamné à croupir sur l’Ile du Diable, aura été la victime expiatoire de cet antisémitisme rampant dans la société française. Indubitablement il est toujours là, il rôde, il se reconstitue, en réaction à un autre racisme. L’extrême droite organise quelques dérapages, de temps en temps, pour entretenir la flamme des ses troupes nostalgiques. Le négationnisme sert de socle aux attaques ciblées. Mais maintenant, les antisémites historiques ont reçu en renfort les intégristes, constituant ainsi progressivement une coalition contre nature. Les profanateurs de cimetières juifs rejoignent les lanceurs de cocktails Molotov sur les synagogues, dans une haine sommaire dont les « Barbares » auront été les ignobles disciples. Ils cultivent une haine commune, tout en étant férocement opposés.
D’après les chiffres du ministère de l’Intérieur, qui rejoignent d’ailleurs ceux du CRIF, on avait pourtant constaté une baisse des actes antisémites en France. En effet, on comptabilisait en 2004, 974 actes antisémites, tandis qu’en 2005 on n'en a recensé que 504, soit moins de 48%. Pour près de 50 % des actes antisémites, les  auteurs restent inconnus, et dans 42 % des cas, ils «se rattachent à une problématique  proche orientale », selon la terminologie des Renseignements Généraux. Dans les cas de menaces, 36 % des auteurs connus sont proches de l'extrême droite.
L’atroce mort d’Ilan Halimi ne plaide plus pour la sérénité… La justice devra être à la hauteur ! La presse aussi !
Mais je déblogue…
Chronique publiée le 22 février 2006
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article