Les socialistes français avaient basé toute leur campagne européenne sur le rejet d'un duo politique dont ils avaient lié le sort : Sarkozy-Barroso. Ils ont fait une grave erreur en pensant que les électrices et les électeurs, s'ils connaissaient le premier allaient construire leur vote sur l'avenir du second. En fait, peu d'entre eux savaient le rôle de Barroso à l'échelle du continent, et surtout en quoi consiste véritablement son poste de président de la commission européenne. Le PS a tablé sur une citoyenneté en déliquescence en France au fil des scrutins. Le Peuple ne se prononce plus que sur des « images d'Epinal » politiques, sur des appréciations affectives, sur des sentiment globaux, mais surtout pas sur des réalités, sur des raisonnements ou sur des appréciations objectives. En effet, quasiment personne ne connaît véritablement le parcours politique de celui auquel on a confié le destin de l'Union européenne et donc la lutte contre la crise.
José Manuel Durão Barroso est un juriste, formé notamment à l'université de Genève, où il fut l'assistant du professeur Dusan Sidjanski à l'Institut universitaire d'études européennes. Jeune homme, il se situe à l'extrême gauche radicale de l'échiquier politique, comme président des étudiants maoïstes (MRPP) lors de la révolution des œillets en 1974. Il a donc un parcours qu'aucun homme de droite français ne tolèrerait pour un... socialiste français, comme ce fut le cas pour ce pauvre Lionel Jospin dont le passage chez les Trotskistes fit grand bruit. Là, en revanche, c'est le silence radio, et les plus radicaux des libéraux admettent volontiers de confier l'Europe à un ex-maoïste, reconverti à l'économie de marché. José Manuel Durão Barroso a ensuite fait son entrée dans le « social opportunisme » en soutenant le socialiste Mario Soares, avant de basculer vers le Parti social-démocrate de centre droit. En 1979, il fonde l'Association universitaire d'études européennes... et devient donc un adversaire de celui qu'il avait aidé antérieurement. Barre à tribord toute !
Son parcours politique commence en effet en 1980, lorsqu'il devient membre du parti social démocrate (PSD). Il est élu président du parti en 1999 et réélu à trois reprises. Il a été vice-président du Parti populaire européen pendant cette même période. Il se veut « modéré, réformateur et anti-étatiste » ce qui le rapproche toujours plus de l'opinion dominante européenne, et lui permet d'effacer ses « erreurs de jeunesse »
Il a été ministre des Affaires étrangères de 1991 à 1995. Mais le gouvernement défait par les socialistes, il quitte le Portugal pour les États-Unis d'Amérique, pour parfaire sa formation à l'université de Georgetown.
ERREUR DE CIBLE
Après avoir gagné les élections législatives de mars 2002, il est chargé de former le gouvernement portugais et de trouver une majorité pour le soutenir. Son parti, le Parti populaire démocrate/Parti social-démocrate (Portugal) PPD/PSD, avec 40,12 % et 102 sièges sur 230, devra cependant s'allier avec le Parti de centre droit du CDS/PP (Portugal) Centre Démocratique Social/Parti populaire qui ont obtenu 8,75 % des voix et 14 sièges. Il occupe ce poste jusqu'à sa nomination à la présidence de la Commission européenne en juillet 2004...où il donnera son sens à la formule « une concurrence libre et non faussée ».
Ce transfuge de l'extrême gauche passé au libéralisme le plus débridé va se construire une image de Président d'une commission européenne technocratique, se réfugiant en permanence derrière la nécessité de rechercher le plus petit dénominateur commun entre 27 pays aux intérêts divergents. Les socialistes, qui ne s'étaient pas opposés à sa nomination, au nom de l'alliance toujours possible avec le centre, semblent avoir changé d'avis, compte tenu du silence étourdissant de l'Europe de Barroso en cette période de crise sociale. Ils ont cru que sa politique serait condamnée par une majorité de Françaises et de Français, alors qu'elle n'est véritablement connue de personne.
Les chefs d'Etat l'aiment bien, car il ne leur fait pas trop d'ombre. Il a donc recueilli encore une fois un consensus mou favorable. S'il a en effet obtenu le soutien des dirigeants de l'UE pour un second mandat à la tête de la Commission européenne, José Manuel Barroso va devoir, à présent, mener une dure bataille pour obtenir la confirmation des eurodéputés, dont certains lui sont très hostiles. L'ancien chef du gouvernement portugais de 53 ans, s'est donc, d'ailleurs, gardé de crier victoire lors du sommet européen qui l'a mis sur les rails pour égaler le record de longévité du socialiste français Jacques Delors, qui régna de 1985 à 1995 sur l'influente Commission. "Ce sera au Parlement de décider", a-t-il sobrement déclaré, ce qui, en langage diplomatique, veut dire qu'il sait qu'il est cuit, sauf à mener des tractations délicates pour répartir le « gâteau » des postes européens.
LES IRLANDIS ARBITRENT
La décision unanime des chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE d'appuyer sa reconduction s'apparente plus à un choix par défaut qu'à un cri du coeur. José Manuel Barroso se voit reprocher tout à trac de manquer de dynamisme, d'avoir tardé à réagir à la crise financière ou d'être trop docile face aux grands Etats de l'UE, ce qui est un doux euphémisme. Le président français Nicolas Sarkozy lui a d'ailleurs rendu un hommage à double tranchant.
Tout en saluant le travail « extrêmement positif » accompli jusqu'ici par José Manuel Barroso, il s'est félicité de « l'inflexion intéressante » du programme du Portugais pour les 5 ans à venir vers des préoccupations chères à la France, comme la politique agricole commune. Le problème, pour le président de la Commission, est aujourd'hui le calendrier. Il souhaite être fixé le plus vite possible sur son sort, avec un vote du Parlement européen dès sa session inaugurale à la mi-juillet. Mais l'entourage de José Manuel Barroso n'exclut plus de devoir prendre son mal en patience jusqu'à l'automne, compte tenu des divisions que suscite le Portugais parmi les eurodéputés, ce qui va, de toutes les manières, mettre la politique européenne en stand-by, en une période où il faudrait des réactions rapides et fortes.
Sa famille politique actuelle encore plus conservatrice que la précedente a certes remporté les dernières élections, mais elle n'a pas, à elle seule, une majorité suffisante et doit nouer des alliances. Qui plus est, José Manuel Barroso entend trouver un « soutien élargi » au sein du Parlement, dépassant donc le seul camp de la droite... et il lorgne donc vers les socialistes qui peuvent fort bien se diviser, une fois encore, sur le sort de cet ex-maoïste reconverti. La deuxième force politique du Parlement refuse, pour l'instant, de se laisser forcer la main. Ses dirigeants veulent attendre, pour se prononcer, d'être fixés à l'automne sur l'issue du nouveau référendum sur le traité de Lisbonne, prévu en Irlande, qui réformera la Commission... car dans l'hypothèse probable où les Irlandais reviendraient sur leur vote négatif, le contexte changerait, et l'Europe s'engagerait sur une autoroute pour le libéralisme ambiant.
LES RECOMPENSES A VENIR
Les gouvernements européens vont, du coup, devoir s'employer à faire pression sur leurs propres eurodéputés. En particulier, les chefs de gouvernement socialistes espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, et portugais José Socrates, qui soutiennent José Manuel Barroso, mais dont les troupes sont beaucoup plus hésitantes. « Ils ont dit qu'ils allaient travailler au corps leurs députés », résume un haut responsable belge qui préfère resté discret. Il faut aller vite, et ne pas laisser s'organiser une éventuelle opposition crédible. José Manuel Barroso redoute, en effet, qu'en cas de report des décisions à l'automne, le délai soit mis à profit par ses adversaires pour tenter de monter une candidature rivale contre lui.
Le chef de file des écologistes au Parlement, Daniel Cohn-Bendit, s'y emploie pourtant avec vigueur, en promouvant l'ancien Premier ministre libéral belge Guy Verhofstadt. Lequel ne cesse de critiquer le bilan de José Manuel Barroso, et a même écrit un bouquin pour le dire. Tout le monde sait que tout se jouera sur la distribution en coulisses des seconds rôles. La présidence de la Commission européenne n'est en effet que l'un des nombreux postes européens de premier plan qui restent à pourvoir dans les mois à venir, et devraient donner lieu à de délicats marchandages. Par exemple, la présidence du Parlement devrait revenir au Polonais Jerzy Buzek, mais il reste à attribuer la fonction de diplomate en chef de l'UE, voire la présidence stable de l'UE en cas d'entrée en vigueur du traité de Lisbonne. Pour ce dernier poste, le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi a relancé vendredi le nom de Tony Blair, en jugeant que l'ex-Premier ministre britannique serait "la personnalité idéale".
On tente de détourner les eurodéputés de leurs louables intentions d'opposition, en allant puiser des voix dans les pays les plus fragiles politiquement. Et pendant ce temps, la démolition continue... Nicolas Sarkozy a vite rappelé le rôle éminent qu'il remplissait au plan européen, surtout après la large majorité de 12 % des électrices et des électeurs qui ont fait confiance à ses listes. Le chef de l'Etat français a tenu à souligner que le soutien politique exprimé par les 27 pays membres de l'UE en faveur d'un deuxième mandat de M. Barroso à la tête de la Commission était « unanime » et partagé, y compris par les
« Premiers ministres socialistes autour de la table ».
Toutefois, a ajouté M. Sarkozy, « je me suis permis de dire à dîner que ce soutien ne devait pas être compris comme un message d'immobilisme » et « que ça devait changer ».
Le président français a également estimé que la confirmation de la nomination de M. Barroso par le Parlement européen, souhaitée dès le mois prochain par le Conseil européen, devrait « bien se passer », malgré la défiance exprimée par les députés socialistes et écologistes qui siègent à Strasbourg. Il a sûrement des indications que ses collègues n'ont pas sur les vertus de l'ouverture... Par exemple, il doit compter sur Bernard Kouchner ou Jack Lang pour aller pêcher des voix dans le camp adverse, et affirmer publiquement qu'il n'y a pas plus socialiste qu'un ex-maoïste converti au libéralisme débridé. Ils savent en effet de quoi ils parlent !
Mais je déblogue...