L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Il arrive que parfois les sondés se transforment en électeurs... et qu'ils démolissent toutes les certitudes. Ainsi, le quotidien « la Voix du Nord » avait publié le résultat supposé des élections municipales d'Hénin Beaumont, avec, comme le veut désormais la tradition, une prédiction catastrophique pour la Gauche... Le sondage réalisé par l'IFOP laissait, effectivement, présager une victoire du FN ! Il faisait, en effet, du Front national la première force en présence dans le paysage. Un FN qui s'écroula partout ailleurs, et qui, faisant son lit d'une gabegie municipale sans précédent et d'un Parti socialiste jadis hégémonique et aujourd'hui localement décrédibilisé, fortifiait, selon cette étude d'opinion, ses racines héninoises. En l'espace d'une année, ce sont près de sept points de plus (de 28,5 à 35 %) que glanait, selon l'IFOP, le FN. Une progression qu'analysait doctement le directeur du Département d'opinion publique de cet éminent institut de sondages : « Ce Front national montant a tout pour surprendre. Il n'est pas seulement fort auprès des segments traditionnels, il est aujourd'hui fort partout. C'est une homogénéité irrationnelle !... Ils ont, je pense, trouvé là "la" campagne idéale. Eux qui aiment cultiver traditionnellement du "tous pourris", avec un maire en prison, jouent sur du velours. » Une marche en avant d'autant plus impressionnante que du front de gauche qui, en 2008, était un véritable roc (43 % !), il ne restait plus grand-chose.
Trois listes de gauche se partageaient aujourd'hui, selon le sondage, les voix de gauche, avec une légère prime à la liste Ferrari (19 %) soutenue par le PS et le PC qui, dans un mouchoir de poche, devait devancer l'Alliance républicaine (18 %). Les deux listes qui ne s'appréciaient guère, c'est le moins que l'on puisse dire, "n'ont plus qu'une poignée de jours pour faire la différence et avoir le privilège de prendre la main à gauche en vue du second tour". Il n'y a eu aucun combat, et l'unité l'a emporté sur toutes les autres considérations. Le tableau était pourtant lugubre : l'électorat républicain explosait et l'Union paraissait, selon ce grand quotidien régional, totalement impossible puisque les Verts de Régine Calzia, retrouvant juste les 10 % d'intentions de vote des européennes, misaient eux aussi sur un ultime coup de reins salvateur dans la lignée des Européennes. Les venues conjointes de José Bové et Noël Mamère paraissaient à cet égard décisives. On allait vers une triangulaire.
SONDAGE APPROXIMATIF
Le sondage ne donnait aucune chance à Pierre Darchicourt, dès le scrutin initial, qui misait sur un retour d'affection des Héninois, huit ans après sa mise à l'écart de mars 2001 par celui qui a plongé la Mairie dans le gouffre. Avec une barre mise à 5 %, le retour s'annonçait plus pénible qu'espéré pour l'ex-socialiste qui, selon l'IFOP, devait devancer juste de deux points le NPA. Et les certitudes pleuvaient comme si les jeux étaient faits.
Voici un travail de l'IFOP parfaitement ficelé. Il allait même jusque dans les détails, pour redonner des couleurs à l'UMP qui, « après le cinglant 5,4 % des municipales atteignait la barre des 7 points (avec en sus la présence d'une liste dissidente, créditée, elle, de deux points) ». Le premier tour a été totalement différent et le résultat a absolument infirmé les prédictions de l'IFOP !
En fait, si le FN a bien atteint 39,34 %, son challenger était celui que l'on donnait... battu et donc incapable de se retrouver dans le fauteuil de Maire. Aucune chance pour Pierre Darchicourt (20,19 %), qui devançait cependant la liste officielle du parti du jeune Ferrari. La valeur de la personne qui s'était déjà opposée aux socialistes fossoyeurs, avait été la principale référence pour le choix à Gauche. Le sondage IFOP s'annonçait totalement faux puisqu'il envisageait un écart très faible entre la liste officielle du PS, du PC, du MRC et du MODEM... au second tour. Toute la France haletait, car Marine Le Pen pouvait donc devenir l'héroïne du FN, alors que le navire ressemble étrangement au Titanic ! Dans une cité où le taux de chômage sera quasiment à deux fois le niveau du chiffre truqué national, l'IFOP avait détecté une forte probabilité de succès pour la députée européenne, qui siège avec papa à Strasbourg !
Las, hier soir, l'IFOP s'est pris un râteau avec les résultats du suffrage universel. Les électrices et les électeurs, qui avaient fait un autre choix au premier tour, ne se sont pas dégonflés et se sont réveillés. Hier soir, ils ont eu le plaisir (quelle honte !) de voir sur Soir 3, journal télévisé d'une chaîne du service public, que l'invitée était... Marine Le Pen vaincue, bien installée dans un fauteuil, et que, par contre, le vainqueur était oublié ! Ainsi va la vie politique française ! Pourtant, il n'y a aucune ambiguïté sur le résultat.
Alors que le cumul des voix de Gauche (sans l'UMP) arrivait à 52 %, il atteignait légèrement plus. Finalement, Daniel Duquenne, le candidat (DVG) du Front Républicain (52.38% des voix) a bel et bien remporté la mairie d'Hénin-Beaumont, avec une avance de 500 voix sur Steeve Briois, le candidat du Front National (47.62% des voix, avec une participation qui a atteint le taux de 62.38% des inscrits. L'IFOP n'avait pas prévu cette issue, mais dans le fond, ses erreurs ont été utiles, car elles ont mobilisé les habitants d'une ville, sinistrée socialement, mais qui parviendra, quoi qu'il arrive, à redresser sa situation financière avec une rigueur permanente dans son fonctionnement. En fait, une fois encore, il faut constater que les sondages jouent souvent un rôle peu clair dans la vie publique.
UNE FORTE DESILLUSION
Cette élection reflète surtout une certaine désillusion, dans un milieu ouvrier en désespérance et frappé par la crise. Elle confirme aussi que, comme à Perpignan la semaine dernière, les gens n'ont pas toujours une vision exacte de la gestion municipale. Ils recherchent la sécurité, et plus encore des services de proximité. Les enjeux politiques deviennent complexes quand interfèrent les questions de personne ou les relations humaines. Ces paramètres ont joué dans de nombreux scrutins, et joueront de plus en plus, car l'écart se creuse entre la base et le sommet des partis politiques. C'est aussi l'analyse qui devrait être faite, après le résultat d'Hénin Beaumont, dont les habitants auront, c'est certain, la dent dure contre celles et ceux qui les ont mis sous les feux de l'actualité. Le problème, c'est que l'on ne sait pas à quelle vitesse ils oublieront ce qui vient de leur arriver... Le FN ne progresse que sur les erreurs des autres, et sur le terreau de la démagogie. En tapant sans cesse sur les élus, en les discréditant, en les présentant toutes et tous, sans distinction, comme identiques dans leur comportement, en transformant des comportements individuels en règles générales, on accentue forcément la dégénérescence de la démocratie. Dans les prochaines semaines, on va aggraver le mal en s'appuyant sur cette facilité d'appréciation, pour tailler dans les collectivités territoriales et dans les élus locaux, réputés trop nombreux, peu efficaces, mauvais gestionnaires ! On n'en mesurera les conséquences que trop tard, et la démocratie n'en sortira pas grandie... ou sécurisée. En fait, c'est un nouvel avertissement pour le monde politique institutionnel, qui se complait dans des guerres picrocholines, très éloignées des motivations des électrices et des électeurs. Pour le PS, après la constitution aux européennes de listes dénuées de tout respect des particularismes locaux, c'est une nouvelle alerte, car cette victoire n'est pas la sienne.
PEUT ETRE UNE LEÇON UTILE ?
A gauche, les réactions étaient très mesurées. Se félicitant que les habitants d'Hénin-Beaumont aient « fait le choix de Daniel Duquenne pour porter l'espoir et l'avenir, malgré les grandes difficultés financières et sociales de leur ville », Martine Aubry, première secrétaire du PS, a dit entendre « aussi l'exaspération et la colère qui se sont exprimées lors de cette élection ». Elle aurait pu ajouter que l'Unité ne se décrète pas, mais qu'elle doit s'appuyer sur des pratiques communes et une histoire commune.
«La gauche, notamment le Parti socialiste, doit tirer toutes les leçons de cette élection», a complété Marie-Georges Buffet, secrétaire nationale du PCF. Daniel Duquenne, le prochain maire d'Hénin-Beaumont s'est réjoui dans son premier discours d'avoir « su redonner à Hénin les couleurs de la République ». « Nous avons surmonté nos divergences, nos rancœurs, nos rancunes », a-t-il estimé, appelant à « l'unité et à la diversité ». «Je serai le maire de tous», a-t-il encore déclaré. On ne peut que lui souhaiter d'être capable de donner une leçon, dans ce domaine, à toutes celles et tous ceux qui lui ont tourné le dos pour préférer les consignes à leurs consciences !
Quelques minutes plus tard, le nouveau maire a été agressé par plusieurs individus qui l'ont aspergé de gaz lacrymogène, et il a été obligé de constater que les grands triomphateurs, et les vedettes, pour beaucoup de médias étaient les... battus ! Ils savent bien que rien n'est véritablement réglé, puisque la contestation ne va cesser dans les prochains mois.
« Nous allons d'abord contester les résultats qui nous apparaissent comme ceux du mensonge et du chantage. Quand on fait un chantage aux subventions, on se place en dehors de la loi et de la légitimité du discours politique », a estimé Marine Le Pen. Le FN a précisé que leur adversaire avait laissé prévoir une suppression de toutes les subventions si sa liste gagnait.
Cette élection sera, de toutes les manières, oubliée dès demain, et on passera à un autre enjeu. Ainsi va la vie politique, qui adore le parfum de scandales et celui des résurrections. Les électrices et les électeurs sont plus lucides et savent encore jusqu'où ils ne peuvent pas aller.
Mais je déblogue...