Le bonheur n’est pas toujours nécessairement dans le pré. Il ne se trouve pas davantage dans la solitude, même si parfois une cure de désert peut procurer une immense joie. Il se joue des limites, et peut donc surgir à chaque instant, de germes oubliés sur le bord du chemin de la vie. Plus il se révèle inattendu, et plus il a de prix. Hier soir, par un mois d’août
préhivernal, j’ai, par exemple, trouvé une étincelle de ce plaisir inassouvi pour moi qu'est le partage. Depuis des mois, j’attendais ce moment qui rassemblerait au cœur de la ville bastide des dizaines de Créonnaises et de Créonnais de tous les âges, désireux d’offrir de leur temps et de leur amitié pour les fêtes de celle qui deviendra leur Rosière. Il est arrivé et, à chaque instant, il m’a réchauffé le cœur comme les quatre bouts de bois de l’Auvergnat de Brassens. Je ne conçois pas, en effet, de vie collective sans participation, à son rythme, avec ses moyens, avec sa passion, de la population d’un quartier, d’un village, d’une ville. Or, de 7 à 77 ans, ils étaient là, hier soir, plus d’une centaine, heureux de construire le spectacle " Il était une fois les Rosières ". Encore une fois, grâce à eux, les fêtes ne seront pas, à Créon, une importation clé en mains, inspirée de la toute puissante télé, mais une véritable création collective dans laquelle chacune et chacun aura sa part. Modeste ou décisive, mais ils y auront leur part. Je suis en effet viscéralement attaché à ces rencontres sur un projet collectif, car c’est ce qui manque le plus à la société actuelle : bâtir ensemble un acte de communication vers les autres, et se soumettre à leur appréciation.
J’ai voulu, depuis maintenant un quart de siècle, cette osmose entre les " anciens " bénévoles qui, parfois depuis des décennies, se dévouent afin que perdure l’animation de leur cité et des habitants récents ou même extérieurs. Je suis bêtement heureux quand, par hasard, une superbe alchimie transforme, grâce à la pierre philosophale de la citoyenneté, le plomb de l’indifférence en or de la participation.
Je l'ai été, quand sur la place, dans une froidure de Toussaint, alors que s’annoncent deux soirs pourris risquant de gâcher tous leurs efforts, ces gens heureux ont répété dans la bonne humeur, dans l’insouciance et dans l’esprit festif que j’apprécie tant. Seul, le coude à coude, l’indispensable solidarité, autorisent cette ambiance faite à la fois d’indulgence et de sérieux. Même si la durabilité de tels comportements ne saurait être garantie, elle dépasse l’instant de la rencontre, car il faut des répétitions, du dialogue et de la continuité dans l’action pour parvenir à un résultat intéressant. Et ils s’y sont astreints librement, comme dans tous les projets créonnais.
Depuis des années, je m’évertue, par le fait associatif, à cristalliser les énergies les plus vives. Pas plus tard que ce matin, une dame s’est naturellement présentée au secrétariat de la Mairie pour me demander un rendez-vous. Comme je m'inquiétais du motif de sa demande, elle m’a avoué s’ennuyer mortellement, et ne pas avoir d’objectif réel dans sa vie. Elle sollicitait de ma part une piste pour pouvoir s’investir au service des autres, afin de conjurer la longueur inutile de ses journées. Malheureusement, alors que je lui proposais de s’associer à une démarche collective, elle a refusé pour insister sur sa volonté de servir des personnes aussi seules qu’elle… comme si solitude plus solitude donnait une clé pour un avenir plus souriant. Reflet réaliste de la déviance sociale actuelle.
INELUCTABLE MONTEE DE LA MARGINALISATION
Le problème essentiel de la vie "rurbaine" réside dans cette inéluctable montée d’une forme rarement analysée de margina
lisation, découlant des choix de vie. Comment arriver à persuader des jeunes et moins jeunes que le salut ne repose pas sur la culte de la maison, du gazon et forcément de la télévision… du DVD ou d'internet ? L’ennemi finissant par être, tôt ou tard, le voisin ou " l’autre ", il y a toujours un fossé entre les voisins qui finit trop souvent par ressembler à un précipice infranchissable. On s’isole dans une tour qui n’a rien de l’ivoire. On se réfugie dans la fuite égocentrique. On élargit électroniquement son horizon Les associations de lotissement deviennent par exemple des structures où s’expriment les pires égoïsmes. La préoccupation essentielle devient en effet rapidement la manière dont, collectivement, on peut se débarrasser de la gestion des espaces communs. Rares, très rares sont les projets solidaires d’amélioration, ou au moins de conservation, de l’environnement proche. Peu de tentatives de rassemblements conviviaux. Refus rapide de participer financièrement à la gestion du patrimoine commun. Condamnation inévitable des rares bonnes volontés " élues ". Critiques véhémentes sur le fait que d’autres peuvent obtenir, à proximité, un droit à construire qu’il a fallu leur accorder rapidement. Une synthèse rapide conduit à conclure à une véritable déliquescence de la citoyenneté personnelle dans ces juxtapositions de maisons individuelles que l’on a cru libératrices, et qui finalement éloignent. Et c’est pire dans le mitage de l’espace rural en cours. Le Front national s’incruste dans les plus petits villages à cause de cette absence totale de lien social. L’essentiel de l’évasion vers les autres réside dans le trajet domicile travail, ou dans la structuration matérielle (murs d’enceinte fortifiée, haies géantes, portails sécurisés, molosses de garde…) de l’isolement. Plus on devient étranger à son milieu de vie, et plus on est réputé être heureux... durant un certain temps car, tôt ou tard, les fortifications cèdent. Le splendide isolement devient insidieusement vite maladif ou dévastateur.
CONTRIBUER A CHANGER LE MONDE
Hier soir, tard, frigorifiée mais heureuse, cette centaine de Créonnaises et de Créonnais m’a donc offert un brin de cette irremplaçable impression de pouvoir contribuer à changer le monde. Certes, je suis certain que vous allez penser que cette vision du rôle du Maire est " orgueilleuse " ou " utopique ", mais je vous assure qu’elle appartient à ce en quoi je crois. Il n’y a, par les temps qui courent, aucune initiative qui puisse se révéler inutile en matière d’ouverture des uns vers les autres. Le déficit devient considérable. Il pèse sur l’avenir d’une société voulant que la réussite (inutile de se voiler pudiquement la face) repose sur la capacité que l'on a d’appartenir à un réseau. Trouver un emploi sans réseau, se sortir de moments difficiles sans réseau, constituent désormais de véritables défis. Ces soirées tissent, par le seul fait d’une connaissance réciproque enfin possible, un atout nouveau pour des gens enlisés dans l'indifférence des autres.
Avec une soixantaine d’associations ayant une activité réelle sur Créon, ce sont environ 400 personnes, au sein d’un organe exécutif (bureau) et près d’un millier dans une structure délibérante (conseil d’administration), qui gèrent effectivement leur passion, leur solidarité ou leurs loisirs. Au total leur budget cumulé de fonctionnement est largement supérieur à celui de la commune, et le nombre de leurs salariés (environ 90 d’après une enquête récente) dépasse celui de la Mairie…
Je ne gère, par délégation révocable, à Créon, que l’essentiel, alors que les citoyens adeptes d’une authentique démocratie participative, se chargent du plus important, le quotidien. Je suis un chef d’orchestre ayant la chance de toujours trouver des solistes désintéressés ou des organisateurs efficaces.
MAITRISER UNE PART DE LEUR DESTIN
Les fêtes en sont l’illustration. Cette proximité dont je me considère (il n’y a aucune vanité dans ce propos) comme le garant, permet à environ 1600 licenciés sportifs, 900 adhérents "culturels", 400 tenants d’activités sociales, de trouver une manière de maîtriser une part de leur destin. Plus de 450 jeunes de 0 à 18 ans, grâce au carnet de chèques rédu
ction "Créon +", dont nous avons été les initiateurs il y maintenant dix ans, sont identifiés comme engagés dans cette mouvance citoyenne. Le dix-septième forum des associations du samedi 2 septembre en portera témoignage, pour celles et ceux qui voudront aller vers les autres. Il faut savoir que dans la salle de l'espace culturel de Créon en 2006, sur 282 journées ou soirées d'utilisation (répétéitions, concerts, specatcles, repas, réunions), ce sont plus de 6500 personnes qui ont partagé un moment de leur vie. Hier soir, j’étais heureux. C’est vrai. C’est sincère. Il y avait en effet des enfants, des adolescentes (peu de garçons malheureusement), des adultes, des retraités non engagés dans ce processus. Et ma satisfaction prend ses racines dans cette réalité. La préparation des fêtes 2006 et leur mise en place à partir de ce soir 18 heures, moment de leur lancement officiel, auront mobilisé 178 personnes, citoyens qui, a un moment ou un autre, donneront volontairement de leur temps pour leur réussite. Le repas de dimanche, autour de la 100° Rosière, rassemblera plus de 340 convives, et plus d’un millier de spectateurs ont déjà acquis leur billet pour les deux soirées… C’est leur première récompense !
Je suis un fils de l’autogestion. Je demeure convaincu, qu’adaptée à la société actuelle, elle aurait un avenir (l'économie sociale doit devenir une priorité de gauche) et qu’elle serait le véritable garant de l’avenir de la démocratie. C’est dépassé, utopique, absurde dans la mondialisation actuelle : j'en conviens ! Mais je cesserai toute activité publique, encore persuadé que l’on pourrait au moins en débattre, comme lorsque je fus l'un des acteurs de ce laboratoire d’idées qu’était le PSU.
Suis-je bête ! La nostalgie n'a plus d'intérêt!
Mais je déblogue