Dans les expressions françaises, il y en quelques-unes qui ont plus ou moins bonne réputation. Elles traînent même des connotations sulfureuses ou au moins ambiguës. Il en va ainsi de celle ci : " faire des affaires ! " Quand dans une conversation vous indiquez à votre interlocuteur que " vous faites des affaires " le caractère vague de cette indication n’est pas fait pour le rassurer. Il soupçonnera inévitablement un coté trouble à votre activité. D’ailleurs, dès que le mot " affaire "apparaît, il complique singulièrement l’approche que l’on peut avoir d’une situation. Le profit se montre inexorablement derrière ce mot, et pas nécessairement le " profit " économique, mais celui "moral" tout aussi important. Si on affirme de quelqu’un qu’il a le " sens des affaires " ceci laisse également présumer chez lui une forte capacité à exploiter toutes les opportunités qui se présentent.
En fait, comme pour beaucoup d’autres domaines, la politique s’est emparée du concept et, désormais, il existe dans certains ministères, ou auprès des femmes ou hommes importants, des " monteurs d’affaires ". Ils ont en charge ce que certains appellent les coups tordus destinés à discréditer les adversaires potentiels. La plupart d’entre eux viennent du milieu médiatique, ou plus rarement, des services secrets. Leur technique est absolument identique : effectuer des enquêtes (bien évidemment les fiches des RG sont utiles en pareille circonstance), accumuler des preuves, attendre le bon moment, faire filtrer l’info dans un journal bien choisi, laisser arriver le démenti, et en remettre une couche pour achever l’ouvrage… En général il vaut mieux opter pour un journal national paraissant en fin de semaine afin que la " nouvelle " soit ressassée par les JT du week-end : le taux de pénétration augmente durant ces deux jours, et surtout les actifs sont présents devant leur poste. "L'affaire" est plus rentable!
LE POISON DU DISCREDIT
Aucune femme, aucun homme voulant un pouvoir ne peut se passer de cette cellule de renseignements qui peut distiller le poison du discrédit de manière plus ou moins efficace. L’existence de liens avec un journaliste dit " d’investigation " parait rapidement indispensable, car il suffira d’orienter son parcours vers les bonnes sources, sans pour autant lui " dicter " les faits à relever. Ensuite, ce n'est qu'une question de flair et d'écoute.
Cette véritable manipulation médiatique reste un art très prisé. Elle existe depuis belle lurette, mais elle n’a jamais eu autant d’ampleur qu’au cours des 30 dernières années. Désormais, on ne se contente pas d'exploiter les " affaires ", on les monte de toutes pièces, on les ressuscite, on les amplifie, on les fait disparaître au gré des événements.
Au cours de mes années de journalisme, j’ai au moins eu trois dossiers brûlants à traiter. J’ai publié deux papiers qui firent sensation en 81 et 82 dans l'hebdomadaire "Bordeaux Actualités", avec des preuves irréfutables fournies par des gens lassés des agissements de personnalités au-dessus de tout soupçon. La troisième n’est jamais sortie, car on m’avait privé des éléments dont j’avais besoin pour étayer mes affirmations. Les articles sur Urba et la banqueroute des Girondins, passèrent quasiment inaperçus, pour ressortir des mois plus tard et devenir des " affaires nationales ". Il ne faut pas avoir raison trop tôt. Le moment des révélations est au moins aussi important que les révélations elles mêmes.
CETTE PRATIQUE N’A PAS PRIS UNE RIDE
Ce week-end, les affirmations sur l’identité du poseur de bombes du Rainbow Warrior a démontré que cette pratique n’a pas pris une ride. Elle vient, dans une année fertile en révélations savamment dosées et entretenues. L’histoire " courant clair " mériterait une étude approfondie, car elle témoigne d’un système sophistiqué de divulgations programmées, dont on ne peut pas lucidement croire qu’elles ne sont que le fruit d’un travail d’enquête des journalistes. Il faut
obligatoirement d'abord un informateur, plus ou moins spontané, pour ensuite pouvoir lâcher ses éléments de preuve à la personne idoine par … estime, par amitié, mais surtout par intérêt. Il est extrêmement rare qu’une "affaire" vienne à la surface spontanément. En règle générale, en cherchant à qui elle profite, on identifie aisément l’auteur de la fuite. Habilement, certains jouent au billard à 3 ou 4 bandes pour se protéger, et utilisent des réseaux " hostiles " mais... " alliés " pour arriver à mettre leur adversaire en difficulté. Plus les circuits se compliquent, et plus ils protègeront la source. Ensuite, il est fondamental de bien choisir le support de diffsuion de l'affaire. Si l’on veut, par exemple, lancer une polémique durable, le choix du " Canard enchaîné " s’avère idéal. Ses journalistes savent à merveille ne jamais trop révéler d'un seul coup, afin de faire mijoter le client durant des semaines. Et on est certain qu’ils auront soigneusement étudié le dossier pour se prémunir de toute attaque frontale. En général, ils ne s’occupent que " d’affaires " de haut niveau, avec une redoutable efficacité. Le Canard constitue le seul véritable espace de liberté encore fiable.
Pour s’assurer d’une prise en compte de poids d’une affaire potentielle, il vaut mieux passer par " Le Monde ". Mais, attention, ce support de communication est réservé à une élite. Il n’a donc pas un impact électoral très fort car souvent il s’agit de sujets extrêmement compliqués et les autres journaux n’aiment guère reprendre une info venant d’un concurrent. Néanmoins, Le Monde donne un label de solidité, de professionnalisme aux révélations publiées.
Il reste l’assimilation entre " affaires " et " faits divers ". Elle frappe le grand public, car elle condamne par avance les auteurs de la faute, qui sont vite comparés à des délinquants ordinaires. Elle s’opère souvent via " le Parisien Aujourd’hui en France " qui s'est fait une spécialité du scoop destructeur. Ce n’est donc pas un hasard si la relance de l’affaire du Rainbow Warior est passée par ce quotidien… alors qu’elle traînait dans les blogs, qu’elle a été publiée par Le Point il y a plusieurs mois, et que rien n’avait véritablement bougé.
les hebdos (notamment Le Point) ne sont pas mal non plus comme outils. Ils possèdent des accointances avec les réseaux policiers et judiciaires assez construits pour garantir une médiatisation efficace d'une "affaire". L'avantage considérable d'un hebdo, c'est que ses informations ne meurent pas rapidement et son inconvénient c'est qu'il n'est pas toujours très lu dans les couches populaires. C'est un relais de confirmation, pas un relais de révélation.
UN TERRIBLE EFFET DESTRUCTEUR Le " faiseur d’affaires " va donc travailler avec finesse sur ce panel de vulgarisateurs pour obtenir, sur la durée, un terrible effet destructeur. Clearstream fut une conjonction extrêmement habile de plusieurs fuites répandues sur tous les médias. L’impact a été extrêmement fort car elle a déferlé dans tous les publics : le " spécialisé " du Canard, le " valorisant " du Monde, le " généraliste " du Parisien, le "bien pensant " du Point ou du "Nouvel Obs"… En fait, ce fut " l’affaire " idéale, car mêlant politique, droit commun, argent, pouvoir, avec des comportements étonnants de la part de personnalités réputées soumises au secret.
Personne ne peut échapper à ce syndrome de " l’affaire ". Les accoucheurs travaillent en permanence sur tous les dossiers

, fouillant le passé des uns, cherchant quel sera leur avenir, montant des opérations confidentielles, posant des bombes à retardement, enclenchant des processus délicats à manier. Pompidou avait eu l’affaire Markovitch. Chaban sa feuille d'impôts. Giscard a pris les diamants et les avions renifleurs sur la tête. Mitterrand n’a pas échappé au retour du faux attentat de l’Observatoire, et a été secoué par de multiples dégâts collatéraux liés à son entourage. Chirac s’est englué dans ses errances financières à la Mairie de Paris et une multitude de coups tordus, tant et si bien qu'il est devenu une mine pour les "affairistes". Maintenant, les présidentiables du PS vont découvrir que l’on est toujours rattrapé par son passé ou son présent.
Pour l’instant, il n’y a que le " maître des fiches " ayant ses meilleurs copains dans la presse, qui puisse dormir tranquille. Il contrôle absolument toute la filière et, sauf énorme surprise venant du Canard enchaîné, il sera protégé. Toutes les tentatives se sont avérées vaines et bizarrement se retournent contre ceux qui osent fouiller dans la proximité du " sinistre de la Place Bauveau ". Ils sont karchérisés !
Mais Sarkozy a tort, cependant, de croire que les électrices et les électeurs ne flairent pas " les affaires tordues " les "coups trop bien montés", les "aubaines trop visibles".Tous ne croient plus à l’opération du Saint Esprit dans la naissance de certaines attaques peu fines, et à ces anges Gabriel médiatiques qui ne font naître que le doute. Mais attention tout de même, le plus modeste homme public n'est pas à l'abri. Il n'y a jamais de petits profits, et même si les fiches ne sont plus cartonnées elles sont bien tenues à jour.
Mais je déblogue…
JE VOUS AVAIS PREVENUS MAIS VOUS NE M'AVIEZ PAS CRU...
(voir la chronique "Un Fabius génétiquement modifié")