La campagne interne du Parti socialiste vient de débuter. Elle sera longue (plus d’un mois) et ne constituera pas nécessairement une sinécure pour tous les étages de ce parti, qui pratique le " je t’aime moi non plus… " avec une délectation particulière. En 30 ans d’appartenance à cette structure à géométrie variable je n’ai véritablement jamais rencontré une situation aussi complexe que l'actuelle, car la plupart du temps, le choix était couru d’avance.
Il s’agissait, antérieurement, de confirmer par un vote plus ou moins massif, des décisions prises au sommet. Les différences ne portaient que sur des idées, des orientations mais, rarement, sur des personnes. Les options les concernant avaient été prises auparavant et n’avaient besoin que d’une approbation massive afin de conforter, à l’extérieur, une unité parfois très peu solide à l’intérieur. Il faut donc reconnaître que le contexte de ces prochaines semaines n’a jamais été aussi compliqué. En effet, il ne s’agit plus de vérifier si la désignation effectuée fin novembre s’imposera à l’opinion ou, si après avoir imposé son dictat, elle laissera le PS face à son choix.
PERSONNE A CONVAINCRE
Aujourd’hui, les candidats sont intervenus devant le Parlement du PS. L’exercice est totalement artificiel car il n’y a personne à convaincre puisque chaque membre a depuis longtemps choisi son camp. Peu d’espoir de faire changer l’un d’entre eux d’un iota. D’ailleurs ils sont plus ou moins tous dans une " armée ", prête à partir en campagne avec un grade actuel ou futur plus ou moins élevé. Il leur faut maintenant aller, sabre au clair, parcourir le champ de bataille pour recruter des " sans culotte " sur la base de l’étonnante ressemblance entre les premières syllabes de militant et de militaire… Le travail est ardu, car il faut éviter de placer trop en avant l’ambition, car ce doit être exclusivement une affaire de conviction. Et la marge est aussi mince que la lame du rasoir idéologique.
Jusqu’à maintenant, les forces en présence étaient aisément identifiables, comme au sein du conseil national, et il est évident que les prévisions du résultat étaient aisées. Chaque personne portait en lui ses certitudes qu’il acceptait de confronter avec celles des autres mais faire bouger les lignes relevaient parfois
de l’art du cubisme. Il faudra oublier cette constante historique car, malgré une colère royale mémorable, le nombre des débats éclairera beaucoup plus qu’antérieurement la véritable stature des candidats. Cette nouveauté va grandement influer sur l’issue du scrutin. D’ailleurs le système médiatique traditionnel, écarté de cette phase de démocratie participative, va s’en donner à cœur joie pour éviter le déshonneur d’une défaite. Les unes de cette fin de semaine sur tout ce que la France compte d’hebdos bien pensants ne laissent planer aucun doute à ce sujet. Or, si l’on en croit François Hollande, le temps des sondages tout puissants est totalement révolu. Il a fait en effet valoir, avec une conviction que personne ne saurait remettre en cause, que, au titre du "respect des militants et de leur vote", il ne fallait pas "considérer aujourd'hui que le vote est acquis, au nom des sondages. Des sondages que je ne considère pas comme une indication de notre propre parti", a-t-il proclamé devant une salle qui l’a évidemment cru !
LES CICATRICES DU DESASTRE
Depuis la réunion du conseil national, les socialistes ne sont pourtant plus seuls face à eux-mêmes. Ils portent désormais les espoirs de changement d’une gauche dont on aurait tort d’imaginer qu’elle a effacé les cicatrices du désastre du 21 avril 2002. Elles sont certes moins vives, mais elles demeurent bien présentes, et le baume mis par les élections antérieures récentes n’ont pas estompé la douleur. Le paradoxe, c’est que personne ne semble vouloir réellement effectuer une inspection de ces plaies mal refermées et éviter de faire les gestes qui peuvent les réouvrir. Il y a, en fait, une forte différence entre la perception qu’en ont les " ausculteurs " d’opinion et les " radiologues " intérieurs. La preuve : la position de Jospin devrait rendre prudents les auteurs de diagnostics prématurés.
En effet, c’est bel et bien parce qu’il a fini par admettre que les électrices et électeurs socialistes ne lui pardonneraient pas sa non-assistance à personne en danger, qu’il a préféré se muer en professeur honoraire et émérite. Il sait que certains ont un souvenir douloureux de sa position dramatique, résumée en une phrase " mon programme n’est pas socialiste ! ".
Ainsi, lors du conseil national, le trio en lice a tout fait pour éviter ce faux-pas qui avait plongé toute la gauche dans une grande perplexité, et avait profondément déplu aux militants. La campagne interne, il ne faudrait pas que "comme les militants vont voter, à ce moment-là on sorte le petit livre rose du PS", Laurent Fabius a été extrêmement net sur ce sujet, car il sait que c’est ce qui a provoqué la perte de Lionel Jospin. " Il ne faudrait pas que, comme les militants vont voter, à ce moment-là on sorte le petit livre rose du PS pour s'en affranchir une fois la désignation opérée".
La première rénovation de la politique, c'est de "dire la même chose quand on est loin des militants que quand on est près", a-t-il lancé comme une mise en garde à l’égard des tenants de la démocratie participative, soucieux d’associer les citoyens à la mise en œuvre des décisions à prendre. Ajoutez à cela que DSK a précisé prudemment, en voyant arriver la flèche : " il faut prendre tout notre projet, évidemment pas le renier, mais même pas le rogner ". Il lui sera délicat de faire le grand écart entre une opinion à séduire vers le centre et un programme qui prend le chemin inverse, mais il sera quasiment impossible de concilier l’originalité d’une démarche indépendante avec le respect des décisions prises par des militants, soucieux de voir leur volonté respectée.
UNE ARME A DOUBLE TRANCHANT
L’utilisation de la pression externe, pour influer sur un résultat interne, constitue une arme à double tranchant. Cette technique extrêmement connue de communication, prend en effet en otage l’électrice ou l’électeur " spécialisé " qui se sent oublié ou même méprisé. Cette vision très royale de la situation (l’image l’emporte finalement sur tout le reste) connaît depuis la réunion nationale de ce jour une nette inflexion puisque, régulièrement accusée de contourner le PS avec ses comités Désirs d'avenir, on a entendu une promesse solennelle effectuée par la prétendante au titre de présidentiable : si elle est désignée par les militants, " le siège de la campagne sera le siège du PS! ". Une concession de...
fond destinée à démontrer provisoirement un retour potentiel au bercail alors que désormais le réseau parallèle est en place. Il est vrai que, quand on a le soutien de la majorité des secrétaires fédéraux, il est malvenu de leur expliquer que leur légitimité ne repose sur rien, et que désormais le contrôle du parti est pris par des comités, habités par le désir d’un autre avenir que celui du PS dans sa globalité. Remarquez que ces comptes là se règleront plus tard, quand il s’agira de lancer dans la course les pauvres candidats aux législatives ou aux municipales.
Le premier grand oral en circuit fermé a ressemblé à une partie d’échecs où l’on a tenté de colmater les brèches. Le militant redevient aujourd’hui une cible intéressante, objet de tous les désirs. Il reste à savoir s’il saura résister à la séduction, et préférer la conviction. Au conseil national, après celui des ambitions affirmées ou contrariées, ce fut le temps des explications… de gravures. Ce n’est pas très bon pour l’image !
Mais je déblogue…