Chaque métier génère des risques. Que ce soit le marin pêcheur, le sapeur-pompier, l’assistante maternelle, le professeur de collège, le banquier, le conducteur d’engins, l’aide ménagère ou le chauffeur routier… tous ne peuvent pas affirmer qu’un jour leur responsabilité ou leur vie ne seront pas en jeu. A tout moment, dès que nous quittons notre canapé, nous prenons le chemin d’un danger potentiel. Le problème, c’est que notre culte du risque zéro voudrait que quelqu’un qui s’engage dans l’armée ne soit jamais exposé dans une guerre, ou que quelqu’un qui fait un choix délicat de vie soit préservé de tout incident ou accident. Il faudrait que tout soit soft, et sans aucune vision d’un avenir incertain. Le policier, par exemple, ne souhaite jamais être confronté à la violence, alors que par essence même, son boulot consiste à affronter cette dure réalité. Il sait pourtant, selon
le milieu dans lequel il évolue, que le danger fait partie de son environnement et que, malheureusement, ce phénomène n’est pas en régression. Il faut retenir que chaque incident relatif à cette nécessité d’aller au devant des porteurs de ce ferment de révolte que la société refuse d’admettre, déchaîne des réactions surréalistes. Que l’on réagisse vivement quand un enseignant, dont ce n’est absolument pas la mission, est agressé car ce n’est pas dans son engagement initial à servir la collectivité, paraît logique. Impossible de rester également insensible à la détresse de familles qui voient disparaître en mer un père, un fils ou un ami, entraînés par le fond par un sous-marin anonyme. Je ne nie pas la peine que doivent éprouver les parents ou les proches d’un charpentier tombé d’un toit, d’un terrassier enseveli dans une tranchée ou d’un agriculteur écrasé par son tracteur renversé. Je ne pleure pas, en revanche, sur le sort d’un rugbyman professionnel qui prend une pigne sous la mêlée, pas plus que sur celui d'un CRS qui reçoit un projectile. Il est en revanche véritablement impossible de rester de marbre quand une personne âgée, une femme, un enfant, perdent la vie à cause d’une agression, indigne de notre degré de civilisation.
NIER LES OBLIGATIONS D’UNE PROFESSION
La tendance actuelle consiste pourtant à nier les obligations d’une profession ou d’une autre, destinée à assurer la protection des personnes parfois au prix de sa vie. C’est pourtant dans le contrat initial. Si un soldat professionnel ne sait pas qu’il sera un jour exposé à une blessure ou même à la mort, il n’a pas eu conscience de l’engagement qui était le sien. Une profession mérite ses obligations et doit donc être dédommagée en fonction de ces réalités, mais en aucune façon elle ne doit être surprotégée plus qu’une autre, au prétexte que son exercice comporte des risques.
Je suis de ceux qui pensent que la responsabilité est à double sens, et qu’elle ne se résume pas à l’analyse simpliste de faits divers inévitables dans un contexte de violence organisée grandissante. Quand deux ouvriers tombent d’un échafaudage, quand deux routiers meurent dans un accident de la route, quand deux gardiens de prison récoltent la tuberculose, quand deux enseignants sont insultés ou agressés dans un collège, on ne voit pas le Ministre de l’Intérieur solliciter une aggravation des peines liés à cette forme de violence. Il n’annonce pas que les patrons, les conducteurs, les élèves vont être encore plus sanctionnés, parce que les métiers victimes d’incidents sont en péril.
Je suis désolé d’affirmer que le rôle des policiers et notamment les CRS consiste essentiellement à faire respecter la loi, quel qu’en soit le prix ou les obligations, ou alors ils véhiculent le renoncement social dont nous souffrons de plus en plus tous les jours. Un policier qui ne prend pas de risques n’avait pas compris qu'en prendre, c’était une obligation de son métier.
MUTATION PROFONDE DE LA PERCEPTION DE LA VIOLENCE En cette fin de semaine, les événements démontrent amplement qu’il y a une mutation profonde de cette appréciation de la violence. Elle est parfaitement condamnable et dangereuse. Elle est révélée par une médiatisation aggravée, mais elle ne change pas. Tenez, ce week-end, il y a eu une violente altercation à La Sauve Majeure, cité paisible à 4 kilomètres de Créon, sans que télé, radio et presse écrite en parlent. Il est vrai qu’au pied de l’abbaye on n’a pas encore vu de banlieue à problèmes. A Limoges, hier, deux gardiens de la paix ont été légèrement blessés au centre ville, lors d'une manifestation contre… une visite du ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, et deux jeunes de 17 et 18 ans ont été interpellés. Où était la violence ? Qui en est responsable ? Difficile à déterminer.
Dans la nuit de dimanche à lundi, des jeunes ont agressé des pompiers et des policiers à plusieurs reprises en lançant des pierres et des cocktails molotov, à Villefranche sur Saône. Il n'y a pas eu de blessés ni d'interpellations mais les faits ont été relayés par les agences de presse.
Dimanche plusieurs policiers ont essuyé des jets de projectiles à Tours, alors qu'ils tentaient de mettre fin à un rodéo moto dans un quartier sensible. Deux policiers ont été légèrement blessés. Un jeune de 14 ans a été mis en examen… Samedi, d’autres policiers avaient été pris à partie, alors qu'ils étaient en intervention à Ris Orangis. Un groupe de jeunes a jeté des pierres sur les forces de l'ordre. Deux mineurs et deux majeurs ont été interpellés.
Une adjointe de sécurité a été blessée à la tête lorsqu'une patrouille de police a été agressée dans une rue entre Antony (Hauts-de-Seine) et Massy (Essonne). Un mineur de 15 ans a été interpellé. Vendredi, trois fonctionnaires de police ont été attaqués dans la Cité Orgemont à Epinay sur Seine par un groupe de 30 à 50 personnes. Un policier a été blessé dans ce qui apparaît, selon les premiers éléments de l'enquête, comme un "guet-apens".
TRISTES REALITES QU QUOTIDIEN
Chaque fin de semaine apporte son lot de tristes réalités de responsables de l’ordre mis à mal dans l’exercice de leur métier. Comme il m’arrive fréquemment de me faire insulter, menacer de recours au tribunal, ou de pressions diverses quand je ne laisse pas faire tel ou tel comportement répréhensible. Allez donc, par exemple, dire à un jeune qui roule dans les rues de Créon, sur la roue arrière de son scooter acheté à crédit par papa et maman, qu’il constitue un danger, vous entendrez tout et le reste, et même si vous portez plainte, le Procureur classera l’affaire sans suite. Ce n’est pas en aggravant les peines, en révisant le code pénal, en accentuant la répression, que l’on changera le cours des choses, car c’est mettre un pansement protecteur sur une jambe de bois. La violence est enracinée dans la société.
Elle commence par une infime parcelle du comportement collectif. La mère de famille qui, à Créon, tourne à gauche alors que c’est interdit, avec ses enfants dans sa voiture pour économiser cent mètres, donne un signe fort d’irrespect à sa progéniture. Celle qui se gare sur une place réservée aux handicapés à l’école maternelle, légitime l’illégalité. Un enfant laissé libre comme l’air qui remonte les sens interdits avec son vélo relèvera tôt ou tard d’incident avec les gendarmes. Le père ou la mère qui insultent le personnel communal parce qu’il demande aux enfants de ramasser les papiers dans la cour de l’école conforte ce sentiment de toute puissance que l’on sent monter chez les jeunes. L’adolescent qui est arrêté, à trois reprises, avec une moto non autorisée à rouler sur la route, et qui repart fier chez lui avec l’engin que le Procureur n’a pas voulu saisir, et qui, quelques jours plus tard, se fait arrêter avec un scooter non assuré, a un sentiment fort d’impunité. Un élève que l’on change de collège ou de lycée parce que les profs sont injustes ou " trop sévères ", sera un jour ou l’autre violent à sa manière.
La difficulté essentielle réside dans cette approche socialement répandue que tout acte rigoureux est un acte de violence physique ou mentale répréhensible. Les représentants des forces de l’ordre semblent le découvrir avec amertume, alors que les enseignants le savent depuis déjà des mois.
RESONANCE NATIONALE DES MEDIAS
En relayant tous ces incidents et en leur donnant une résonance nationale, les médias mettent en avant des agressions condamnables, dont l’importance est pourtant toute relative. Il y a un seul blessé réel (et c’est condamnable) mais surtout une cascade de réactions disproportionnées, dont l’impact est déconnecté des obligations des métiers mandatés pour faire respecter les règles sociales républicaines.
En définitive, il suffit de replacer ces faits dans le contexte général de la délinquance. Entre les mois d' octobre 2005 et septembre 2006, les violences contre les personnes ont connu une augmentation de 6,23%, selon le bilan officiel de l'Observatoire national de la délinquance. Au total, entre octobre 20
05 et septembre 2006, les services de police et de gendarmerie ont constaté 426.848 actes de violences, contre 401.804 au cours de la période précédente. Ces mauvais chiffres constituent cependant un léger "ralentissement" de l'augmentation des violences. Et ça suffit au bonheur des médias et de Sarkozy... Comment veut-on que celles et ceux qui représentent l’ordre échappent à ces évolutions persistantes ? Un policier, quel qu’il soit, n’est en rien protégé ou exempté d’être confronté à ce comportement social dramatique, car il n’est là que pour pallier les carences d’un système social incapable de se mettre en cause.
Violence des jeux vidéo, violence permanente de la télévision, violence de l’exclusion sociale, violence des situations familiales, violence psychologique de l’inactivité, violence de la réussite hors des normes, violence induite par le renoncement à l’exercice de l’autorité sous toutes ses formes. Autant ne pas trop en parler, et focaliser sur les pavés jetés sur celles et ceux qui représentent cet ordre non établi, que bien des gens transgressent avec les sentiment qu’il n’est fait que pour les autres.
Mais je déblogue…