Ce soir, le Parti socialiste bouclera la première étape de la compétition la plus longue qu’il ait organisée entre des candidats à une élection nationale dans son histoire. Généralement les zélateurs de l’opinion dominante s’accordent sur un point : la démarche démocratique a été exemplaire. Il faut lucidement mettre un bémol à cette affirmation reposant, comme beaucoup, sur les apparences. En effet, pour juger d’une réalité il vaut mieux la vivre de l’intérieur que la contempler de l’extérieur. Mais dans le fond, le résultat risque d’être le même !
C’est ainsi qu’à de rares exceptions près, les affluences dans les sections, à la base, pour des débats supposés serrés entre militants, auront été singulièrement décevantes. Il n’y a pas eu la foule… sauf dans les trois grandes messes spectacles et dans les one (wo) man show savamment préparés, quand il fallait, non pas confronter des points de vue, mais surtout se comporter en fans idolâtres. On peut se demander vraiment si la consigne royale n’aura pas été depuis des semaines d’éviter au maximum ces affrontements qui altéraient l’icône
patiemment construite dans les médias. L’obsession aura été dans un camp celle des micros et des caméras mais pas celle de la production d’arguments et, dans l’autre camp, celle de déboulonner une statue drapée dans la virginité politique, avec le souci de ne jamais utiliser le bazooka. En effet, dès que les auteurs d’un crime potentiel de lèse majesté fourbissaient leurs arguments les plus tranchants, ils étaient menacés d’excommunication. L’acte d’accusation fut sans cesse le même dans les réunions démocratiques auxquelles j’ai « collaboré » : trahison face à l’ennemi en refusant la meilleur chance de le vaincre, anti-féminisme coupable primaire, comportement déloyal consistant à déformer des propos pourtant avérés, conservatisme avéré en prônant le rassemblement à gauche… Quatre chefs de mise en examen potentiels, que toutes celles et tous ceux qui ont osé la moindre critique supposée « déroyale » ont partout entendu, supporté, admis avec des variantes selon les réunions croupions. En toutes circonstances, il ne s’agissait que de croire ou de ne pas croire en la chance royale de l’emporter face à Sarkozy. Et chaque jour ou presque, une version supposée rationnelle de l’évangile selon Saint IFOP, Saint IPSOS, Saint CSA, Saint Médiamétrie… venait attester du bon choix à faire ! En dehors des sondages, point de salut ! L'Elysée vous est fermé !
UN FORT TAUX DE CONVAINCUS
En ce qui me concerne personnellement, à chacune de mes « sorties », j’ai constaté à peine 15 % à 20 % de participation avec un fort taux de convaincus par les pressions extérieures au débat parmi ceux qui avaient accepté le débat. Chaque fois, j’ai essayé de faire profil bas, pour ne pas être cloué au pilori. J’avoue m’être toujours autocensuré, comme le font les préposés à une oraison funèbre, pour éviter de me faire écrabouiller par les adeptes l
es plus virulents, et éviter la honte de me faire huer. Il était en effet paradoxalement difficile de ne parler que des idées alors que les autres en faisaient essentiellement une affaire de culte de la personnalité. Et comme je n’ai pas encore pu m’accoutumer à ce que la forme l’emporte sur le fond, je reconnais m’être écrasé ! On ne blasphème pas, au risque d’être vite accusé de n’être devenu qu’un "mécréant " ou un Albigeois égaré au royaume des Saints(es). Encore une fois, c’est en ouvrant les portes de ces débats-là aux médias, et pas celles de studios où tout fut corseté, figé, aseptisé, BCBG… que l’on aurait réellement pu juger de la réalité de la démarche. Je suis certain qu’en organisant une confrontation entre des militants « ordinaires », n’ayant rien à perdre, on aurait eu une toute autre vision de la réalité du terrain. Je suis également de ceux qui pensent que chaque candidat aurait du être soumis individuellement à une interview par deux ou trois journalistes de qualité (il en existe), qui auraient mis en évidence leur personnalité et leurs idées. Ce n’est en effet que dans l’adversité que l’on peut juger du talent utile du postulant, car il lui faudra une véritable solidité pour tenir bon dans la tempête qui s’annonce.
VERITABLE MUTATION IDEOLOGIQUE
Ce soir, je ne suis pas certain que ce soit la victoire d’un camp militant sur un autre mais, pour la première fois, celle du médiatique sur le politique. Si s’ouvre une voie royale, dès le premier tour de clé, les « sondeurs de sympathisants » auront imposé leur loi, ce qui préjuge d’une véritable mutation idéologique. Il deviendra, en effet, désormais inévitable de passer par la case « people » pour avoir une chance d’effectuer une carrière politique. Or, comme elle est maîtrisée par la droite profiteuse, on découvrira que ce sont ces « propriétaires » médiatiques qui définiront eux-mêmes le profil de celle ou celui qui peut s’y installer !
En fait, ce soir les sympathisants socialistes sauront si, grâce à leur sympathie échantillonnée par l’IFOP et portée par un certain nombre d’adhérent(e)s, ils ont désormais les moyens de contourner le bloc militant. Une certaine forme d’américanisation de la vie socialiste entrera sur la pointe des escarpins dans le PS. Le système des « primaires » va probablement s’étendre dans les années futures, au nom du résultat de cette première au sein du PS.
D’ailleurs, cette idée de préférer la désignation par une opinion réputée dominante en temps réel fait son chemin à droite. Il est certain que Michèle Alliot-Marie et Jacques Chirac vont tenter d’utiliser la même stratégie consistant à passer par l’opinion publique, réputée mesurée par les sondages, pour, le moment venu, imposer leur candidature au nom… de l’efficacité politique ! « Si vous voulez battre la Gauche, je suis le seul recours possible ! » Ce fut l'argument massue de cette période de débats.
SOCIALISME DE MEDIATISATION
On découvrant les résultats, certains analystes pourront constater si le PS a réalisé la mue dont ils rêvent : passage en douceur du socialisme de conviction vers le socialisme de médiatisation. Car, quel que soit le résultat, il reflètera cette rupture interne entre ces deux visions de l’avenir de la gauche. L’une réputée dogmatique et idéologique, et une autre pragmatique et prospec
tive. Dans les débats, j’ai en effet parfois eu la douloureuse impression de n’être qu’un archaïque, attaché à des valeurs familiales ringardes. Je l’ai remarqué dans le sourire ironique de quelques membres d’un auditoire, dans des soupirs accentués, dans des yeux qui se lèvent au ciel mais, certainement par courtoisie, jamais dans des propos structurés. Face à des « impressions », des « sentiments, des « concepts », des « idéogrammes », il est bien difficile de se montrer convaincant. Comment expliquer que la foi ne suffit pas, que les « pèlerinages » les plus vertueux ne constituent pas des gages de réussite au moment des « combats », que les sans culotte peuvent donner la pâtée aux supposés professionnels ? Le dialogue entre convertis et agnostiques n’a jamais été facile. Mieux, on en arrive à y perdre son latin !
Pour reprendre un extrait de Candide, on résumera quoiqu’il arrive, vers 22 heures, le bilan de l’affrontement : « Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque »… Le socialisme de précaution risque, en effet, bel et bien de l’emporter sur le socialisme de persuasion. Il vaut mieux ne pas trop rêver… au nom d’un pseudo réalisme qui n’éveillera pas systématiquement les consciences des « gens », car désormais on ne parle plus de peuple mais des gens. Ce qui fait peuple !
Mais je déblogue… Royalement !