Il existe encore, dans notre société de l’opinion dominante calquée sur les sondages, quelques espaces de respiration, de liberté, de réflexion. Ils se raréfient, car le système médiatique se verrouille, se restreint, se maîtrise, de telle manière que le pouvoir n’échappe pas à celles et ceux qui sont censés le détenir. La réalité rattrape, tôt ou tard, les candidats à l’émancipation, même les plus installés. On a vu, au cours de l’année écoulée, Genestar, le rédacteur en chef réputé intouchable de Paris Match, être lourdé, puis Serge July, contraint à abandonner le navire Libération en perdition. Ces deux exemples sont basés, pour le premier, sur un règlement de compte politico-personnel, et le second sur une absence de maîtrise du nerf de la guerre : l’argent.
Peu à peu, la main mise s’étend, et il est certain que en 2007 nous aurons droit à des modifications substantielles du paysage des médias, sous l’œil bienveillant d’un CSA entièrement dévoué à la droite, avec la prochaine nomination d’un ancien directeur de cabinet de Raffarin au poste de président. Il faudra désormais que les fautes soient honteusement grossières, pour qu’a posteriori, cette instance de régulation esquisse une remontrance, sans conséquence réelle, vis à vis des gestionnaires des chaînes de télé ou des radios. J’ai la preuve qu’au plus modeste niveau, pour des radios associatives réellement infimes en auditoire, la pression politique est déjà en marche. Elle étouffe des démarches démocratiques. Elle ferme les yeux sur des comportements inadmissibles, au prétexte qu’il s’agit de protéger un potentat local. Alors, à un niveau beaucoup plus décisif, quand les enjeux seront importants, il faudra désormais savoir que plus rien ne reposera sur la liberté de s’exprimer.
GACCIO S’EN VA SUR LA POINTE DES PIEDS
L’un des ultimes moments quotidiens où l’on peut espérer respirer autre chose que l’air anesthésiant de l’opinion dominante, vient d’être touché discrètement par cette tendance à la prise de contrôle de tout ce qui risque de déranger. Canal + a en effet confirmé le départ de Bruno Gaccio des Guignols de l'info "à la fin de la saison". L'information, parue jeudi dans Var-Matin et reprise par le site de 20 Minutes, a été confirmée par la chaîne. "Il y a des moments où il faut savoir s’arrêter", a précisé celui qui co-écrit les dialogues des marionnettes politiques depuis 18 ans. Bruno Gaccio a précisé vouloir rester jusqu'en juin afin de couvrir l'élection présidentielle, mais il n’en est pas certain. Le chef de file de l'équipe des Guignols garde toutefois son poste auprès de la fiction française au sein de Canal +. Il est entré en 1992 au sein de la chaîne cryptée pour participer à la création des Guignols. Devenu depuis le leader de l'émission, il avait essuyé il y a peu, une critique de l'équipe, en raison de sa participation à un dîner où était présente… Ségolène Royal.
L’information n’a pas révulsé les autres rédactions, et n’a pas donné lieu à des communiqués de presse de la part des grands noms de la politique hexagonale. Je soupçonne même ces deux milieux d’avoir apprécié à sa juste valeur cette mise à l’écart déguisée mais bien réelle. Gaccio les dérangeait, car il était à l’origine d’un concept (" Les Guignols ") qui les présentaient sous un jour peu valorisant. Le seul fait que les attaques soient venues au cours des années de tous les bords, confirme que l’on ne résiste pas dans un pays comme le nôtre à la pression des pouvoirs de tous ordres. Même si pour l’instant " Les Guignols " ne semblent pas encore menacés, il y a tout lieu de penser que le démantèlement va méthodiquement se poursuivre par étape pour ne pas éveiller les suspicions.
L’annonce de la mise à l’écart de Gaccio, quelques heures avant de sacre de Bonaparte Sarkozy dans la cathédrale de la porte de Versailles, a pourtant tout lieu d’inquiéter toutes celles et tous ceux, fans ou indifférents aux saynètes du 20 heures de Canal + en clair (c’est extrêmement important dans la décision prise) qui ne rêvent que de libéralisation des esprits.
UNE PHILOSOPHIE ATYPIQUE CRITIQUEE
" Nous sommes un cas à part. Nous n'avons pas de carte de presse ni de carte d'humoriste, ni de carte de parti. A peine une carte de crédit. Je ne sais où l'on se situe. Peut-être comme des citoyens en colère contre un monde qui ne tourne pas tout à fait comme on voudrait " expliquait dans un forum, il y a quelques mois, Bruno Gaccio, résumant parfaitement la philosophie atypique de cette émission qui a ses partisans enthousiastes, mais qui génère aussi des opposants farouches. Elle est fortement critiquée par certains qui voient dans Les Guignols une cause du détournement des jeunes du jeu politique, tant ce qu’ils en présentent est criant de vérité, et donc très peu motivant. Ils popularisent aussi, de toutes façons, toujours les mêmes, et donnent ainsi l’impression désastreuse que la démocratie est incapable de se renouveler. Malgré des heures de caricature parfois criante de vérité de Chirac, ils ne l’ont jamais mis en péril, et mieux, on prétend que ce sont eux qui l’ont sauvé aux dernières présidentielles.
Entrer dans les marionnettes devient l’obsession de certains, car c’est une reconnaissance de fait d’une certaine importance dans la vie nationale. La caricature a en effet ceci de bon, c’est qu’elle vous installe dans le gotha des gens qui comptent. Les Guignols finissent à leur manière par renforcer l’image de certains et par lui donner une dimension particulière. Pour d'autres, extrêmement critiques, ils ont donc achevé de théâtraliser le jeu politique, histoire de définitivement dégoûter les gens de la chose. Les individus, même légèrement informés, savent très bien que la parole n'est pas démocratique, et que même si on arrive à la prendre, le micro se coupe faute de moyens ou au prétexte qu’elle n’est pas adaptée à la clientèle attendue.
Pour leurs adversaires, Les Guignols cultivent donc un paradoxe dans ce domaine : comment une émission d'apparence subversive pourrait-elle prendre 14 millions d'€ par an au système , afin de produire… de la parole anti-système ? Pour ces opposants à l’opinion dominante, ils ne font, en fait, que légitimer le jeu et le personnel politique institutionnel ! En effet, qui trouve-t-on dans la galerie des Guignols ? On vous le donne en mille : tout le personnel politique. Ce qui l'est moins, c'est de dire que grâce à eux ces " grands qui nous gouvernent " confisquent totalement le discours public. Il y a un vol manifeste (dont le butin est très bien défendu), que peu de monde ose remettre en cause. La démonstration est simple : essayez de passer à la télé et de parler au nom des gens, vous allez voir comment vous allez être reçus… si vous l'êtes un jour ! Les Guignols masquent, selon leurs adversaires, cette réalité !
UNE SYNTHESE DE L’ACTUALITE
Les Guignols ont pourtant encore bien des mérites. Beaucoup plus que la " popularisation " de certaines personnes, ils donnent une synthèse des événements, bien différente de celle que diffusent les Jités à la même heure. Cette capacité qu’ils ont actuellement à résumer de manière humoristique de tristes vérités, à leur donner une dimension simple mais percutante, les rend irremplaçables. Nul ne peut prétendre qu’ils n’ouvrent pas une porte vers une autre vision de l’actualité pour les téléspectateurs, qui ne possèdent pas nécessairement tous les outils d’analyse. S’ils venaient à disparaître, il n’y aurait absolument plus aucun décodage du monde accessible gratuitement pour des millions de citoyens. Leur force essentielle ne réside pas dans la médiatisation critique des personnes mais plus utilement dans celle des situations dans lesquelles ils se mettent volontairement.
Chaque soir et le dimanche après midi, ils proposent un saisissant condensé pédagogique de ce qui demeure, quelle que soit la position que l’on prenne, la réalité des comportements. Alors, c’est vrai que cette autre présentation dérange beaucoup de monde et qu’à l’approche d’une élection présidentielle qui s’annonce extrêmement serrée il vaudrait mieux mettre sous l’éteignoir des comportements pouvant influencer même très peu sur le résultat.
Bruno Gaccio devient le premier disparu discret de 2007. Il sera suivi de bien d’autres moins connus, qui vont être poussés vers la sortie, au prétexte qu’il faut renouveler les cadres, donner un nouvel élan, relancer une dynamique, enviager leur lassitude. Et même, s’il le faut, ils seront promus à de plus hautes fonctions honorifiques. Le titre de " conseiller " va se porter à merveille. Il va certainement fleurir dans de nombreux espaces médiatiques, mais le problème c’est que ces mutations ne restitueront pas obligatoirement son pouvoir critique irremplaçable au système médiatique. Le fait que Gaccio ait désormais à s’occuper des " fictions " au sein de Canal + constitue le signe avant-coureur du refus de la réalité dérangeante.
Mais je déblogue…