Jamais notre société n’a été aussi fragile. Alors que l’on réclame en permanence davantage de sécurité dans tous les domaines, toutes les tentatives s’effondrent au moindre aléas de la vie. Cette semaine, après bien d’autres moments, aura démontré que nous sommes encore loin, très loin, d’un fonctionnement supérieur à celui des décennies passées. Au contraire, aucune personne lucide d’un certain âge, ne peut vous assurer qu’il y a un demi-siècle 10 à 20 centimètres de neige mettaient tout le système social cul par dessus tête. Et pourtant, il faut bien constater que 50 ans plus tard, alors que les villages avaient résisté en 1956 à près d’un mètre de manteau blanc, la nuit de mercredi à jeudi à quasiment stoppé la vie collective.
Ecoles fermées, ce qu’il reste des services publics locaux interrompus (Poste, électricité, téléphone, transports…), des familles affolées par l’absence d’électricité ou l’impossibilité de sortir de leur propre domicile, des routes importantes impraticables : encore une fois

un événement climatique " normal " a démontré l’incapacité que nous avions à réagir collectivement. Des demandes surréalistes sont alors parvenues vers les élus locaux. Et Créon grâce à un énorme effort municipal d’enfouissement des réseaux électriques s’en est bien sortie. Toutes ces injonctions illustraient cette incapacité patente des individus à faire face à des situations imprévues. On se tourne désormais vers une " puissance " publique réputée devoir obligatoirement rétablir illico le cours normal d’une vie réputée paisible. C’est fou combien de contribuables révulsés par le montant élevé de leur feuille d’imposition exigent en ces moments là des investissements démesurés pour répondre à un besoin très occasionnel de " secours ", combien ils se plaignent de l’absence des services publics qu’ils ont laissé quelques mois auparavant démanteler dans l’indifférence!
Par exemple, il faut savoir qu’en notre époque moderne le congélateur est devenu l’équivalent de la cassette d’Harpagon et pour certains il doit supplanter en promptitude de dépannage la maison du malade ou du handicapé. Les naufragés du tout électrique découvrent brutalement qu’ils se sont ligotés à une source d’énergie ayant ses faiblesses. Les automobilistes s’affolent en découvrant une route nécessitant seulement une conduite prudente. Les propriétaires attendent avec impatience que l’on prenne en charge le déneigement de leur devant de porte ou de leur trottoir. D’autres s’inquiètent de voir ployer leurs propres arbres sous le poids d’un manteau blanc ou leurs appentis improvisés menacer ruines. Les plus malins se précipitent en Mairie pour obtenir une attestation du Maire précisant que leur allée… était impraticable et qu’ils étaient donc condamnés au repos malgré eux ! Dans ce contexte il est difficile de hiérarchiser les réponses et les moyens. Répondre que tout n’est pas possible tout de suite et pour tous, c’est se condamner à être traité de bon à rien ou mieux d’être accusé de n’être jamais là quand on a besoin de vous !
LES RELATIONS DE BON VOISINAGE SACCAGEES
Toutes les technologies de pointe ne remplacent pas, dans ces moments là, la solidarité physique entre les hommes. Or elle a quasiment disparu. Les fameuses relations de " bon voisinage ", indispensables au moment où l’on se trouve dans la difficulté, sont saccagées tout le restant de l’année. Elles ont donc mal à se renouer lorsque les circonstances renforcent l’isolement. Les gestes de solidarité se raréfient. Les seuls qui prospèrent en pareille circonstance sont ceux qui consistent à le liguer contre un responsable supposé manquer de célérité. Un hameau, un village se soude contre… le seul sur lequel il peut, dans la proximité, déverser son mécontentement. Tous les arguments techniques sont inutiles. Toutes les explications sont vaines. Impossible de rappeler qu’en privatisant outrancièrement tous les grandes entre

prises nationales on a mis à mal leur capacité à faire face au… service d’après cette vente qui est devenue la seule obsession de leurs dirigeants.
Durant ces derniers jours EDF a par exemple dû massivement faire appel à des intervenants privés pour réparer les dégâts et France Télécom patauge dans les difficultés sans pouvoir réellement restaurer un réseau… exploité par des opérateurs concurrents. Inutile de conspuer les élus qui n’ont plus aucun pouvoir sur des structures privatisées contre lesquelles il se sont parfois battus… sans le concours des usagers résignés ou d’accord pour ces options libérales.
Il devient insupportable de devoir pallier, toujours dans l’urgence et avec les deniers locaux les carences criantes des autres organismes. Jeudi et vendredi, les gens réputés en difficulté n’ont que rarement appelé ailleurs que dans les mairies avant de s’adresser à… la Gendarmerie lorsque la réponse ne les satisfaisait pas. Ils mettent la pression dans leur proximité dans la mesure où les plates formes automatisées destinées à recevoir les plaintes. Cette nouveauté permet en fait de filtrer et d’éloigner le danger des mécontentements véhéments et de les transférer vers le local.
LA FRAGILITE DE TOUS LES RESEAUX
Dès jeudi matin, la fragilité globale du système est apparue. En mitant l’espace par une urbanisation non organisée, on a accentué la fragilité de tous les réseaux. Le ramassage scolaire appris une importance particulière puisque 75 % des collégiens du créonnais utilisent les autobus qui empruntent des petites routes vite impraticables. Il a été interrompu durant deux jours. Comme 84 % des élèves des écoles créonnaises habitant à moins d’un kilomètre de ces établissements s’y rendent quotidiennement… en voiture on

n’a vu personne arriver jeudi et vendredi alors que sur une telle distance le trajet ne présentait pas un danger considérable.
Pas de collecte de déchets ménagers et des poubelles qui vont traîner sur les trottoirs durant quatre jours. Pas de livraison de courrier dans un bureau de Poste partiellement déserté par ses agents. Des services de l’ex-DDE non concernés par les routes départementales désormais confiés aux centres routiers du Conseil général peu habitué à cette mission nouvelle. Les " petites " communes privées de matériel et de personnel se retrouvaient dans l’incapacité de gérer une situation de ce type pourtant… fort possible en hiver. A cause de 15 centimètres de neige un territoire situé à 25 kilomètres d’une grande métropole régionale était majoritairement paralysé.
L’isolement tant souhaité par certains nouveaux arrivants prenait des allures de catastrophe et on n’ose pas imaginer les conséquences d’un épisode aussi anormal que celui de février 1956… dont l’impact dura plus d’une semaine. En fait il est à peu près certain qu’il démontrerait l’extrême fragilité de la société actuelle inapte à résister à une situation de crise malgré les affirmations officielles.
SAVANTS ASSEMBLAGES DE DOMINOS
Nous fonctionnons en fait selon le principe des savants assemblages de dominos ou celui encore plus fragile des châteaux de cartes. Un souffle d’air imprévu met à bas tout l’édifice en quelques heures. Nos magnifiques pompes à fric que sont les autoroutes deviennent aussi vulnérables que les vulgaires chemins vicinaux du fait que les camionneurs ne respectent absolument aucune interdiction (d’ailleurs ils sont très rarement sanctionnés

car eux, ils travaillent !) et que les automobilistes payeurs estiment devoir aller jusqu’à destination dans n’importe quelles conditions. Les aéroports éternuent au moindre frimas. Lentement le milieu économique, largement tributaire des transports routiers pour son approvisionnement, de l’état des réseaux pour ses employés devant effectuer des trajets pendulaires quotidiens de plus en plus longs, des conditions purement climatiques se met en berne alors que le contexte n’a rien de sibérien.
Tout au long de l’année les soubresauts de la météo nécessitent des cellules de crise, des mesures d’urgence, des interruptions de services fondamentaux. Alors que le progrès est réputé améliorer le fonctionnement global de la nation il rend en fait l’homme dépendant de ses applications matérielles. L’absence réelle d’anticipation et ensuite le manque absolu de coordination accentuent les défaillances qui se creusent à une vitesse sans cesse plus rapide. Et, comme dans le même temps, les gens souhaitent des réponses encore plus rapides à des difficultés collectives ayant des retombées sur leur vie personnelle, les conflits se multiplient.
En revanche, dès que la neige aura fondu, que les routes auront séché, que les écoles auront réouvertes, que le courant sera revenu on oubliera vite les carences constatées en attendant paisiblement des jours… pires qui démontreront que la leçon n’est que rarement retenue malgré toutes les affirmations rassurantes.
La Préfecture multipliera les avis d’alerte pour se " couvrir ". EDF continuera à réduire ses effectifs au nom de la rentabilité. La DDE supprimera ses services de voirie en raison de la décentralisation. L’urbanisation par mitage de l’espace s’accentuera en raison de la raréfaction du foncier. Et la prochaine fois seulement 5 centimètres de manteau blanc suffiront à faire écrouler le château de cartes.
Mais je déblogue…
Photos Eric Mouchet