Autour des chroniques de L’AUTRE QUOTIDIEN il y a parfois, en coulisses, du remue-ménage. Ces contestations, plus ou moins franches, me permettent de vérifier la difficulté que l’on a, en France, à considérer qu’un engagement, quel qu’il soit, peut s’accompagner de la liberté d’apprécier l’actualité. Il faut du formaté, de l’aseptisé, du politiquement ou médiatiquement correct et, dès que l’on ose s’exprimer sans langue de bois, il se trouve quelqu’un pour stigmatiser ce comportement. Dans un article que je n’ai pas conservé, un journaliste connu et estimé dans la presse écrite girondine me qualifiait ainsi de " socialiste atypique ". C’est certainement le plus beau compliment que l’on m’ait adressé en quarante ans ininterrompu de vie publique.
Pourtant, depuis que L’AUTRE QUOTIDIEN existe, on ne peut pas dire que mes rapports avec les médias se sont améliorés, comme si les gens qui les animent considéraient que je me mêle de ce qui ne me regarde pas. L’actualité appartient à leur pré carré, et toute critique sur la manière dont il la traite prend vite des allures d’attentats à leur honorabilité. C’est ainsi qu’un soir, j’ai eu droit à une algarade (devant une vingtaine d’étudiants en DESS d’aménagement du territoire ébahis), avec un rédacteur en chef courroucé par un texte écrit le 26 août 2006 (1) et qui évoquait les arrières cours médiatiques. Il n’avait pas aimé que je critique la part people prépondérante accordée par son quotidien à la venue de Nicolas Sarkozy sur les rives du Bassin d’Arcachon. Comme le haut-parleur d’un téléphone permet désormais aux témoins silencieux de profiter des conversations téléphoniques, j’ai pu leur démontrer en direct combien il était délicat d’affronter, comme élu local, la presse de proximité. Le blog, lorsqu’il n’est pas au service des autres médias, mais plus modestement " libre ", et rattaché à une personne du monde politique, dérange dans le paysage. Il est au minimum ignoré, et au pire combattu. D’ailleurs over-blog, la plate-forme qui supporte l’AUTRE QUOTIDIEN ne fait pas figurer les 6700 blogs de la rubrique politique dans son classement général. Ils en sont exclus, comme si cette rubrique puait la malhonnêteté !
En stigmatisant une pré campagne électorale aux présidentielles, entièrement tournée vers le paraître, plusieurs semaines avant qu’elle ne débute véritablement, le texte d’août dernier détonnait trop. Il débloguait irrévérencieusement, notamment en parlant de l’attention particulière que ce journal et la presse en général accordaient à Sarkozy. Ce lui fut vivement reproché ! Et, d’autre part, étant écrit par quelqu’un ayant fréquenté durant deux décennies, de manière quasiment permanente les rédactions, il constituait une trahison inqualifiable.
L’explication en deux mi-temps (beaucoup plus tempérée au cours de la seconde que de la première) ne changea rien à mon appréciation de la réalité incontestable des places accordées aux présidentiables en cette période estivale. La suite ne devait pas, au minimum, contredire fondamentalement le contenu de cette chronique.
Hier, est même sortie une étude savante sur ce que l’on décrit comme étant la mesure de l’impact médiatique des candidats aux présidentielles. Elle constitue une base d’appréciation indépendante du nouveau phénomène hexagonal du rôle des médias, tous supports confondus, dans une élection capitale.
LE PLUS FORT IMPACT MEDIATIQUE
Nicolas Sarkozy, " ministre-candidat-président ", est incontestablement la personnalité politique qui a bénéficié du plus fort impact médiatique en 2006. Loin devant la candidate socialiste, Ségolène Royal, l'actuel ministre de l'Intérieur est celui qui a connu la plu

s forte médiatisation. Son implication dans l'affaire Clearstream, sa prise de position sur les magistrats, et enfin sa déclaration de candidature, restent les moments forts de son année médiatique. Cité par
Le Monde, Bruno Lalande, directeur des Etudes de TNS Media Intelligence affirme :
" En 2006, la pression médiatique de Nicolas Sarkozy est de 38% supérieure à celle de Ségolène Royal". Cette dernière a, notamment, connu un pic de médiatisation, à l'occasion de son intronisation par les militants socialistes mais contrairement à ce que l’on pense elle ne sert désormais que de faire valoir à Sarkozy qui, en plus de ses interventions personnelles, a l’occasion de réagir aux propos de son adversaire. Il n’est d’ailleurs pas souvent questionné sur les autres candidats car ce serait gâcher des minutes ou des espaces dévolus à ses déclarations. Il surfe sur ce système, qui lui offre une vague quotidienne pour l’emmener sur les plages d’écoute ou de lecture les plus favorables.
Il est par contre quasiment impossible de trouver un commentaire développé du " ministre-candidat-président " sur les positions de Le Pen ou de Bayrou car peu de journalistes lui pose des questions à leur sujet : inutile de gaspiller du temps d’antenne et des colonnes précieux. Il conserve ainsi son écrasante avance en présence médiatique cumulée avant la campagne officielle.
De son côté, François Bayrou, président de l'UDF, qui le premier, avait critiqué le traitement de la campagne par les médias, en dénonçant la bipolarisation, a eu un "bruit médiatique" (L'unité de bruit médiatique (UBM) mesure la présence d'un acteur dans les quotidiens, dans les journaux télévisés, et à la radio) huit fois inférieur à Nicolas Sarkozy. Quant aux autres ils peuvent toujours courir, ils ne referont jamais le terrain perdu !
DONNEDIEU DE VABRE JUBILAIT
Cette situation n’est pas le fruit du hasard mais la résultante de la situation économique du système médiatique français. Elle a perdu ou est en passe d’étrangler toute véritable liberté éditoriale. Même si cette affirmation est farouchement combattue par les rares amis que j’ai conservés dans les rangs de ceux qui dirigent le système, je maintiens que la situation devient extrêmement préoccupante. Dans un pays du libéralisme triomphant tous les médias sont sous perfusion étatique !
En présentant, le budget 2007 de la Communication, le ministre Donnedieu de Vabres jubilait : les aides de l’Etat aux journaux (274 millions d’€) ont progressé de 22% en deux ans! Une manière de rappeler aux médias papier, à quelques semaines de la présidentielle, que leur compte d’exploitation dépend pour partie du gouverne

ment… Selon un rapport d’Henri Pigeat publié en 2001 par l’Académie des Sciences morales et politiques, ces aides publiques représentent 11% du chiffre d’affaires de la presse. Un vrai maquis de subventions déguisées : soutien à l’acheminement postal, aux quotidiens à faibles ressources publicitaires, à l’investissement, à la distribution… Sans ces aides indispensables les quotidiens en crise qui survivraient seraient peu nombreux et les emplois qui subsisteraient deviendraient rares en cette ère du profit roi.
Paradoxalement, la faute n’en incombe pas uniquement aux politiques mais davantage aux citoyens, dans la mesure où, ne faisant plus confiance à la presse, ils achètent de moins en moins les journaux, se ruant sur la presse gratuite et oubliant que cette dernière est totalement tributaire… de la publicité et donc du milieu économique. Quand vous tenez les cordons de la bourse aux aides, que vous pouvez débloquer des crédits pour acheter des pages de pub, que vous pouvez délivrer quelques informations sensationnelles, vous devenez forcément plus crédible que celui qui n’a que ses idées à développer. Si vous ne le croyez pas, astreignez vous, dans un quotidien, à découper la semaine prochaine tous les articles consacrés aux présidentielles (nationaux ou locaux) et comparez simplement les surfaces accordées à chaque candidat. Ou mieux, passez au stabilo le nombre de fois qu’un nom est cité durant cette même semaine dans un quotidien. Edifiant !
INFLUENCE DIRECTE ET INDIRECTE
Le cas de la télé est plus complexe. Là, pas de subventions à gogo, mais une régulation omniprésente qui permet de régler les éventuelles velléités d’indépendance. L’influence peut être directe : quotas de programmes culturels, limitation de la publicité pour les enfants… Ou s’exercer par ricochet. En 2000, le gouvernement a réduit la publicité sur France Télévisions. "Si on nous fait des cadeaux, je ne vois pas pourquoi on les refuserait", commentait, narquois, Patrick Le Lay, PDG de TF1. Ses bénéfices ont crû illico de presque 100 millions d’€! Et en cette fin janvier la loi sur l’audiovisuel, en discussion au Parlement, prévoit d’octroyer une chaîne "bonus" sur la TNT à Canal+, à TF1 et à M6 pour des raisons assez contestables. En 1944, le programme du Conseil national de la Résistance visait à "assurer la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères". Celles et ceux qui avaient émis ce vœu seraient effarés de la passivité dont font preuve les citoyens dans ce secteur clé de la démocratie. Ils avalent avec une désarmante docilité tout ce que l’on peut leur " mixer " quotidiennement.
Même si je me suis éloigné de lui en raison de sa dérive vers le centre droit, je suis obligé de me rallier, sans condition et avec enthousiasme, à l’analyse de Michel Rocard dans le Nouvel Obs : " Entendons-nous bien. Je n’ai aucun grief à formuler contre la profession journalistique, sans laquelle il n’y aurait pas de vie démocratique. Ce que je constate, c’est l’évolution préoccupante d’un système. La concurrence entre les médias menace de faire dérailler la démocratie. Dominée par la télévision, qui privilégie l’émotion sur la réflexion, et obsédée par le traitement événementiel, la sphère médiatique a fait démarrer la campagne beaucoup trop tôt alors même que, tous les rédacteurs en chef le savent bien, une campagne présidentielle est un sprint qui se joue dans les dernières semaines et dont le résultat final comporte toujours une énorme surprise. C’est au finish que les candidats doivent livrer leurs propositions les plus surprenantes et chaleureuses (…) Les médias agissent plus que de raison sur la sélection des candidats. Peu importe que ceux-ci n’entendent rien aux grands déséquilibres internationaux qui menacent notre planète du moment qu’ils se prêtent à la mise en scène du people et apparaissent comme des personnalités neuves échappant à la bureaucratie des appareils. En retour, ces candidats prétendument anti-establishment – Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal – font l’objet d’une indulgence médiatique prodigieuse. Leurs bévues respectives auraient déjà valu à des candidats plus classiques une mise à l’index. Mais on les protège. Jusqu’à quand ? En vérité, la "pipolisation" ravageuse comporte de grands risques. Il faut être un saint pour résister à une telle attention! Etre transparent jusqu’au fond de son portefeuille, ne pas avoir fumé un joint, ne jamais avoir trompé sa femme… Les candidats partis trop tôt et surexposés ont toutes les chances de lasser, d’imploser et de finir broyés ".
Cherchez donc qui sera la victime et qui finira broyé(e) ?