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L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

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Passage par Santiago pour aller sur le site de Los Dominicos et retrouver tous les produits artisanaux du pays. La carte bleue va chauffer...puis départ pour Santa Cruz pour retrouver le lycée, créé pour la diffusion des technqiues françaises du vin.

Je ne sais pas si cela vous arrive mais, parfois, je rêve d’accomplir des exploits. Les miens ont été, durant trente ans, de réaliser des reprises de volée fulgurantes, dont la course se terminait dans les filets d’un gardien stupéfait. Puis, lentement, une mutation s’est opérée, rangeant au rayon des improbables circonstances favorables ces prouesses footbalistiques. Désormais, je peux vous en faire l’aveu, sur l’écran noir de mes nuits plus ou moins blanches, je ne fantasme pas sur Zinédine Zidane, sur Thierry Henry ou Lilian Thuram, car j’ai tellement vu de matches que je suis un peu blasé sur les déchaînements outranciers que peuvent générer une victoire. C’est sûrement une question de lucidité mais aussi, et surtout, de détachement.
Je me contente maintenant de tout autre chose. Je me vois simplement assis à un une table, arrosée d’une ombre bienfaisante, en train d' écrire sur un cahier d’écolier, face à un paysage écrasé de soleil. Aucun bruit autre que celui du cri aigu d’un rapace flirtant avec les nuées. Je suis seul, dans un silence insupportable, face à une feuille blanche sur laquelle je trace, d’une plume agile, des pleins et des déliés, les contours d’un texte sans cesse répété. L’histoire me plait, m’émeut, me traverse. Je suis l’auteur heureux de … " la gloire de mon père ". Vanité nocturne suprême : je me prends pour Marcel Pagnol !
Combien de fois ai-je rêvé de ce livre, lu et relu à en connaître tous les recoins ? Je suis incapable de les compter. C’est mon refuge, mon havre de paix, mon bain de jouvence. Je prends cette passion pour une " œuvre " que beaucoup jugent sans grand intérêt littéraire, pour un forme de faiblesse. Il me faudrait afficher des goûts plus ambitieux, des prétentions d’auteur plus élevées, alors que je me contente d’un récit aux senteurs de Provence, parfois légèrement artificielles.
Quel homme sensé oserait afficher pareille référence à ce qui demeure un livre, que l’on donnait en d’autres temps à découvrir aux cours moyens ? J’ai beau tenter de me raisonner, je reviens toujours à ces " pagnolades " enfantines qui ne relèvent plus pour moi du temps des secrets. J’aime profondément la simplicité des sentiments, le manichéisme des personnages, les réflexions emblématiques d’une exceptionnelle fraîcheur des caractères. Oui, je sais, je manque singulièrement d’ambition, mais pourtant mon plaisir demeure, au fil des ans, toujours intact. Un peu comme celui que l’on éprouve en retrouvant un visage connu, un lieu douillet ou un sourire avenant. " La gloire de mon père " m’a convaincu que l’on pouvait, en enfance, avoir été, à l’insu de son plein gré, une formidable "éponge" à exister.

L’IMPRESSION DE L’AVOIR TOUJOURS CONNU
Mon passé n’a pourtant qu’un lien très lointain avec celui du petit Marcel. Rien ne me rapproche de lui, mais j’ai encore l’impression forte de l’avoir connu, d’avoir été son copain, d’avoir partagé ses joies ou ses déceptions. Aucune explication rationnelle à ce rapprochement de deux vies bien différentes : époque, région, milieu social, culture… Je n’ai jamais connu les vacances dans la garrigue, les attractions de la ville, les bartavelles ou le romarin… mais je me plonge avec délectation dans les sensations, les sentiments, les appréciations, les impressions. La fameuse " atmosphère ", qu’ Arletty ne souhaitait pas à sa gueule, me prend invariablement aux tripes. Je pourrais voir ou revoir le film tiré du livre des dizaines de fois sans me lasser, car je me prends à en prévoir les " bons " moments, et plus encore, à les relier à des phrases du bouquin.
Le paradoxe, c’est que jamais dans ma jeunesse je n’ai apprécié la lecture ce cette " gloire " dont je ne percevais pas l’importance. Il faut, en effet, avoir la capacité à se pencher sur son passé pour dénicher le bonheur existant dans un récit sans aucune véritable révélation sensationnelle. Tout le talent de Pagnol aura consisté à ne parler que du superficiel, en démontrant combien, vu par un enfant, il devient essentiel.
Je suis certain que de moins en moins de lectrices et de lecteurs en apprécieront la description du métier d’instituteur (d’ailleurs il n’existe plus), que peu de monde se retrouvera, dans les relations autour de la religion entre beaux frères (le débat est suranné), que les longues promenades avec un copain dans la nature totalement préservée relèveront, bientôt, de l’invention pure et simple. Pagnol a su extraire d’une époque ce qui en faisait simplement l’essence à travers, et c'est là son talent, des anecdotes.
Marcel traverse ces années des bonheurs simples en enfant privilégié, car elles lui apportent les matériaux de sa construction personnelle. Il n’en sera pas pour autant le " fruit " attendu, car dans le fond, il prend l’ascenseur social déjà au 1er étage et n’arrive ni du sous sol, ni du rez de chaussée. Ses vacances, son parcours scolaire, ses proches, l’idéal porté par son père, lui donnent déjà une bonne longueur sociale d’avance sur les autres. C’est d’ailleurs ce qui fait le charme de sa confrontation avec Lili des Bellons, car elle illustre parfaitement l’écart faramineux existant entre deux mondes qui vivent côte à côte.

RECHERCHER LES PERSONNAGES DE MA PROPRE VIE
Bizarrement, le livre a été publié en 1957, année où j’ai situé "La Sauterelle bleue". Impossible d’imaginer un instant que j’aie donc pu, à l’école, trouver ce livre qui n’y fera son arrivée que beaucoup plus tard. Les personnages qui sont ceux de la famille Pagnol n’entreront dans ma propre vie que beaucoup plus tard, et me serviront à rechercher ceux de la mienne. Le vieux grand-père d'abord ; le père, instituteur, laïque jusqu'au bout des ongles, utopiste et républicain, profondément aimé ; la mère, Augustine, qui s'était mariée à dix-neuf ans "et les eut toute sa vie" ; l'oncle Jules, natif du Roussillon et "qui allait à la messe" ; Armand, un autre instituteur, avec qui le père de Pagnol s'est associé pour travailler à la reproduction de cartes pour Vidal-Lablache : je les ai connus dans un autre contexte, mais quasiment identiques.
J’ai toujours été frappé par le fait que je n’étais pas du tout dépaysé, plus de 20 ans après. Marcel construit sa personnalité dans son monde, toujours sur le même modèle que moi. La vitesse de changement de la société ne dépassait pas les limites autorisées. Et, tout au long de ma vie, je me retrouverai en osmose avec celles et ceux qui ont parcouru leur monde étriqué d’antan, sur ce rythme paisible. Beaucoup plus que des êtres et des faits, c’est l’expression des sentiments que l’on a en soi, sans savoir les traduire, qui fait l’universalité de "la gloire de mon père". On oublie trop vite que le monde n’a que très peu changé matériellement jusqu’à la moitié du XX° siècle, malgré les progrès matériels. En effet, la vanité humaine réside dans l’espoir de transformer la société par des lois, des textes, des règlements, alors que ce sont les mentalités qui prennent des décennies à évoluer, et rendent vaniteuses les prétentions de gestion des hommes.

KITS STANDARDISES PLUS OU MOINS COMPLETS
Rares, extrêmement rares sont les enfants auxquels on n’apporte pas tout ce que nous croyons indispensable à leur épanouissement. Ils attendent, le " bec ouvert ", afin qu’on les nourrisse de multiples produits tout prêts, réputés aseptisés, sécurisés, sélectionnés spécialement pour eux. Tout leur est livré en " kits " standardisés plus ou moins complets, afin qu’il puisse construire une personnalité jugée parfaite et productive.
La liberté encadrée, surveillée, maîtrisée, ne leur permettra jamais plus d’arpenter, avec des copains, des fourrés de térébinthes et de chênes kermés, des collines comme celles qui dominent Aubagne et sont le paradis du gibier, des chasseurs et des braconniers, de rencontrer une Lili des Bellons au Puits du Mûrier, de chasser de compagnie, plume, poil et "grosibou", jusqu'au jour sinistre de la rentrée… Ils vivent par procuration la vie que leur apporte une télévision stérilisatrice de l’imaginaire, et ils se contentent, la plupart du temps, de tenter de l’imiter.
D’ailleurs, les adultes ne sont guère différents. Il suffit de regarder les réactions au monde du football pour savoir que le mal est profond. Par procuration, eux aussi, des millions de personnes ne rêvent que de gloire. Pas du tout celle de Pagnol, mais celle qui vous transforme en héros, en vedette, en richissime symbole d’une société des apparences.
Brandir une Coupe du monde devant des milliards de téléspectateurs a une toute autre allure que montrer, dans le soleil couchant, deux bartavelles sur une colline déserte de Provence…
Mais je déblogue… 
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