Il ne faudrait jamais partir, car le pire demeure de revenir. En effet, depuis maintenant une douzaine de jours au Chili, loin de tout, mais proche des autres, j’ai eu la délicieuse sensation d’avoir traversé l’Atlantique comme l’âne de la fable avec des sacs de sel sur le dos. En 14 heures du plus long courrier direct d’Air France, j’ai vu fondre la pression quotidienne. Tout s'était évaporé, pour céder le pas au plus beau des passe-temps : découvrir d’autres horizons que ceux devenus étriqués lorsqu’on en découvre d’autres. En fait, la distance constitue un précipice infranchissable, sauf à utiliser le téléphone. En revanche, le retour sur la rive de départ devient vite insupportable, car elle redonne le statut de responsable, alors que de l’autre côté, l’anonymat conférait une liberté absolue.
Dès l’arrivée à Santiago, quasiment un an après les splendides moments vécus lors de l’élection de Michelle Bachelet, il devenait perceptible que l’euphorie était retombée. La réalité avait pris le pas sur l’utopie. Un peu comme si le temps des campagnes était semblable dans tous les pays, et que le mal était universel.
Le 11 mars, la Présidente de la République chilienne devrait donc discrètement célébrer sa première année de mandat. D’abord, parce que ce n’est pas dans sa manière de fonctionner et ensuite, parce que le bilan, globalement positif, est terni par les attaques incessantes dont elle est victime dans les… médias. Ces journaux, ces radios, ces télés qui avaient plus ou moins soutenu son image, et plus encore ceux qui s’étaient déchaînés contre elle, recherchent absolument toutes les opportunités de faire chuter sa cote de popularité. Et en la matière, ils n’y vont pas avec l’étui du stylo. La presse tente par tous les moyens de mettre à mal l’ex-président Ricardo Lagos, soupçonné de se préparer à un come back lors de la prochaine échéance présidentielle de 2010, puisque Michelle Bachelet ne pourra plus solliciter un mandat consécutif.
TRANSANTIAGO FAIT TREMBLER BACHELET Au Chili, fin février, chacun à sa manière préparait la rentrée. Les écolières et les écoliers n’ont pas à arpenter les rayons des grands magasins puisqu’ils doivent impérativement revêtir un… uniforme. Ils attendaient davantage avec anxiété de savoir comment fonctionnerait le réseau Transantiago des transports collectifs que le gouvernement Bachelet vient tout juste d’installer dans une capitale tentaculaire. Des revendications musclées dans les quartiers, face aux délais d’attente ou à l’absence de bus, d' interminables contestations sur l’installation de voies réservées, des horaires réduits, l’absence du parc d’autocars privés brinquebalants, placent véritablement en position fragile celle qui se voulait au plus près des préoccupations du peuple. En respectant un plan promis par son prédécesseur, en voulant rationaliser les déplacements, en améliorant la circulation, en tentant de moderniser un matériel roulant catastrophique Michelle Bachelet a tout bonnement… mécontenté une part non négligeable de son électorat, condamné à utiliser les outils collectifs. Elle est même passée, pour la première fois depuis des mois en dessous des 50 % d’opinions favorables !
Chacun sait combien Ségolène Royal s’est inspirée de la méthode Bachelet pour courir victorieusement vers l’Elysée, en se détachant des éléphants et des appareils des divers partis. Ce choix très innovant pour un pays extrêmement politisé apparaît désormais comme extrêmement dangereux. En effet, selon les analystes il y a désormais un fort décalage entre les organisations traditionnelles bien ancrées sur le terrain et les engagements souscrits durant la campagne auprès des comités de soutien. La première crise de son mandat a, en effet, touché son gouvernement qu’elle avait voulu particulièrement " neuf ". En annonçant qu’elle n’appellerait à ses cotés aucun des ministres ayant exercé antérieurement le pouvoir, elle s’est vite retrouvée obligée de renvoyer certains d’entre eux à leurs études et de rappeler des femmes et des hommes plus aguerris. L’expérience en matière de gestion des difficultés quotidiennes a singulièrement manqué aux arrivants. Il est certain que ce constat pourrait rendre méfiante Ségolène Royal, car les règles impitoyables finissent toujours par générer des exceptions.
DES BOURSES DISCUTEES
Le Chili vit également au rythme des révélations relatives aux bourses présidentielles, réservées aux étudiants soucieux d’aller rechercher une formation de haut niveau à l’étranger. Plus de 97 % de ces aides financières ont été accordées à des étudiants modestes et méritants alors que moins de 3% ont été proposées aux filles ou fils des référents politiques des partis au pouvoir… Un amalgame qui a écorné un peu plus l’image de la Présidente actuelle, alors qu’elle ne fait qu’assumer les erreurs du passé. Impossible de se débarrasser de ces constats qui font que, désormais, elle n’apparaît plus comme irréprochable dans un pays où la Droite possède la main mise sur tous les médias.
Un an plus tard, en déambulant dans une capitale chilienne surchauffée, je ne peux m’empêcher, en passant dans ces rues que j’ai vues joyeuses, colorées, bruyantes un soir de janvier 2006, de constater que je ne retrouve plus que des gens renfrognés, gris, silencieux. Je n’ose pas leur dire que nous vivons actuellement en France dans l’espoir, car il nous faut absolument éviter une désillusion dramatique. Le temps constitue le poison de l’idéal. Il finit par effacer les plus grandes motivations car, forcément, l’exercice du pouvoir use les symboles. Pourtant, il y a des moments différents à vivre.
Au sein de la délégation privée qui s’est rendue à un entretien avec Ricardo Lagos, ex-président extrêmement populaire du Chili, j’ai pu ainsi constater que le recul vis à vis du pouvoir pouvait donner une sérénité exceptionnelle. Comment imaginer un instant dans notre pays, qu’un ex-Président de la République, le jour de… son anniversaire, tout juste remis d’une opération de la thyroïde, accepte de recevoir durant une heure cinq " touristes " de passage pour dialoguer avec eux… sur les élections dans leur pays d’origine et sur les affaires du monde ? Qui pourrait, chez nous, se consacrer durant une heure à dialoguer sur les positions qu’il a été conduit à prendre, face à George Bush ou Jacques Chirac, lors des négociations commerciales ou de la déclaration de guerre en Irak ? Calmement, avec conviction, et surtout avec un sens exceptionnel de la synthèse, il nous a rappelé que bien des problèmes du monde se jouent... au téléphone. Sur la position du Chili, à l’ONU, lors de l’envahissement de l’Irak, j’ai par exemple appris que le Président français avait souhaité un vote négatif .
DROIT DE VETO ET DROIT DE VOTE
" Vous connaissez la différence entre la France et le Chili expliqua à son interlocuteur Ricardo Lagos, c’est que vous, vous avez le droit de veto, et nous, seulement le droit de vote…Si vous vous abstenez, Bush vous en sera reconnaissant car il évitera le veto français. Si nous nous abstenons, non seulement il ne nous en sera pas reconnaissant, mais il nous le fera payer cher ! " Ce constat, délivré avec le sourire, reflète le courage politique qui permet de transcrire ses convictions en actes sur le plan international. " Dans les négociations commerciales mondiales, nous avons délibérément choisi de travailler seuls d’abord avec l’Europe, pour ensuite aller vers les Etats-Unis… Parlons commerce, et ensuite politique, mais surtout ne mélangeons pas les deux " a-t-il expliqué à un Lionel Jospin peu convaincu. Ce qui a fait qu’au début d’une conversation de plus en plus musclée, George Bush m’appelait au début my dear Ricardo et Mister Président à la fin ! " Tout le reste fut de la même veine. Un véritable régal que celui de pouvoir, à l’autre bout du monde, écouter celui qui a tenu tête à Pinochet, avant de l’attaquer un soir en direct à la télévision.
Lorsque nous évoquions ce fait sur le trottoir devant sa maison blanche transformée en siège de la Fondation Lagos, notre ami Claudio à qui nous devions cette rencontre exceptionnelle eut en une fraction de seconde les yeux embués par des larmes. Nous étions bien au Chili, dans ce pays où l’engagement pour la démocratie repose sur des réalités bien différentes des nôtres.
Claudio, ton émotion sincère, furtive, profonde, valait bien tous les programmes électoraux du monde, et vous " Monsieur Lagos " vous m’avez réconcilié avec la politique. Dommage qu’il ait fallu 14 heures de voyage pour aller chercher cette certitude ailleurs qu'en France!
Mais je déblogue…