Chirac prépare ses valises. Comme les personnes contraintes de quitter leur bureau, il vide ses tiroirs et effectue la répartition de ses avoirs. Un boulot probablement pénible car il oblige à dissimuler les rancœurs accumulées depuis longtemps, à conserver des souvenirs secrets de quelques entourloupes, à ne vivre que pour le passé et, plus encore, à devoir l’assumer. Chirac ne se résout pas à laisser son fauteuil à un autre, comme si, dans le fond, il avait considéré que la France était son pré carré. Il traîne. Il baguenaude. Il ne se livre pas. Il fait durer le plaisir. Il punit en douceur. Celui qui ne fut que le Président d’une minorité de Français, adoubé par la plus large majorité de Français qu’il y ait jamais eue pour une élection présidentielle, se soucie surtout de son avenir.
Mitterrand, en partant, savait que le bout du chemin était proche. La mort rôdait autour de lui depuis des mois. Elle n’avait aucun rapport avec celle politique qui guette son successeur. La sienne allait lui permettre d’entrer dans l’Histoire. En revanche celle qui guette Chirac ne le conduira que dans des cabinets de juges. Grandeur et décadence du destin. Une chute prévisible, qui préoccupe sûrement celui qui se sera réfugié derrière un bouclier constitutionnel provisoire. Il n’a pourtant pas dit son dernier mot, car il a certainement négocié quelques portes de sortie dérobées, indispensables à son avenir.
D’abord, selon certaines sources, il patienterait jusqu’aux prochaines sénatoriales pour effectuer un parcours paisible dans la docte assemblée, via l’élection prévue en Corrèze en 2008. Il y gagnerait une nouvelle cuirasse pour finir sa carrière sous la protection de l’immunité parlementaire. On voit mal en effet les parlementaires le traduire devant la Haute Cour… avec la majorité actuelle de la Droite. En attendant de regagner ce havre de paix, il jouerait au chat et à la souris avec les " petits " juges qui souhaitent l’entendre. Ceux qui ont en charge l'affaire Clearstream, ont émis l'intention de le rencontrer avant de clore leur dossier. L'ancien chef de l'Etat serait donc convoqué à partir du 17 juin prochain, un mois et un jour après la fin de son mandat. Il sera entendu à titre de témoin, comme l'a été son Premier ministre, Dominique de Villepin.
LE ROLE PRESUME DU CHEF DE L’ETAT
Sur le plan technique, cette décision parait normale. Le fil conducteur des procédures engagées par les deux juges a été les notes du général Rondot, dans lesquelles Jacques Chirac est cité. A tous les témoins, ou mis en examen, qu'ils ont interrogés, ils ont posé des questions sur le rôle présumé du chef de l'Etat, sans d'ailleurs que quiconque ait confirmé l'implication de celui-ci dans cette opération de désinformation, impliquant de nombreux industriels et quatre hommes politiques, parmi lesquels… Nicolas Sarkozy, qui pourrait, pied de nez du destin, regarder tout cela depuis l’Elysée et se montre paisible. On trouverait p
our la première fois dans l’Histoire la victime présumée en position de bloquer, magnanime, la procédure visant l’un des possibles instigateurs du complot l’ayant touché. Cette décision de convoquer, comme un citoyen ordinaire, un ex-Président de la République, risque pourtant de faire débat. Elle s'inscrit dans la bataille discrète, qui traverse actuellement le corps des magistrats, sur la manière dont doit être traité Chirac, lorsqu'il aura perdu son immunité. En particulier, dans le cadre des affaires des emplois fictifs du RPR pour lesquelles Alain Juppé a été condamné – d'une certaine manière à sa place – à 14 mois de prison avec sursis et un an d'inéligibilité. Certains magistrats se refusent – au nom de l'intérêt supérieur de la France – à "humilier" Jacques Chirac, tandis que d'autres estiment que, s'il n'est pas condamné, c'est tout l'édifice constitutionnel qui accorde une immunité à la fonction de chef d'Etat, et non à la personne, qui serait mis à terre. Cette théorie aurait des chances de l’emporter, car les postes décisifs dans la Magistrature sont occupés par des hommes sûrs qui survivront quelques temps à un éventuel tsunami électoral. Il serait en effet étonnant que les mutations soient aussi rapides que celle qui a frappé hier… le Recteur de Lyon ! Un exemple parfait de ce qui attend, en revanche, les résistants au système Sarkozy !
PAS ENCORE DE CONTRE PARTIE NOTOIRE
Une autre rumeur circule dans ces milieux généralement bien informés, que Coluche brocardait avec humour. Elle parle d’un accord qui préserverait également Chirac de son infortune programmée… dans une autre configuration politique. Il aurait été scellé par sa fille Claude qui va se retrouver au chômage, et qui aurait conservé des relations amicales avec des personnes de sa génération, particulièrement influentes dans le camp adverse. Cette version purement théorique n’a pas trouvé d’illustration concluante car, à ce jour, il n’y a pas eu encore de contre partie notoire. Sauf à prétendre que la meilleure manière de diminuer Sarkozy serait, dans l’ultime ligne droite, de lui donner le baiser de Judas, il n’y a aucune autre perspective d’aide indirecte. Il est vrai que Chirac demeure un éminent spécialiste du billard à trois bandes, et qu’il a déjà, à de nombreuses reprises, poussé vers les trous des coins des amis… de 40 ans ou moins ! Tous ceux qui le connaissent bien mieux que moi sont formels : il ne pourra pas se retenir de préparer un coup tordu dont il ne gardera plus le secret pour personne.
En attendant, il a testé l’effet produit par un geste amical à l’égard de celui qu’il déteste au moins autant qu’il aime la Corona. A près d'un mois du premier tour, il a accordé son "vote" et son "soutien" à Nicolas Sarkozy dans une brève déclaration -,un peu plus de deux minutes,- enregistrée à l'Elysée. Evoquant ses "choix personnels" pour la présidentielle, le chef de l'Etat a jugé que "les choses sont simples. Il y a cinq ans, j'ai voulu la création de l'UMP, pour permettre à la France de conduire une politique rigoureuse de modernisation dans la durée. Dans sa diversité, cette formation politique a choisi de soutenir la candidature de Nicolas Sarkozy à l'élection présidentielle, et ceci en raison de ses qualités. C'est donc tout naturellement que je lui apporterai mon vote et mon soutien", a-t-il dit. Et comme personne ne sera dans l’isoloir avec lui, on ne peut que lui faire confiance. On sait ce que valent ses engagements… solennels et surtout quelle en est la durée.
POSITION D’HERITIER FORCE
"Je suis très touché de cette décision. Elle est importante pour moi sur un plan politique et aussi sur un plan personnel", a précisé, une heure après, le président de l'UMP. Il aurait pu ajouter " je suis touché et… coulé ! " En effet, cette décision chiraquienne à minima va placer Sarkozy en position d’héritier forcé du couple de Villepin-Chirac, et donc le charger du fardeau d’un héritage qu’il cherche par tous les moyens à ne pas assumer. En quittant le gouvernement lundi, il n’oubliera plus derrière lui le bilan de ses ennemis intimes. Il est certain qu’en d’autres circonstances, ils ne manqueront pas une occasion de rappeler qu’il a été un " excellent ministre " pour que tout le monde sache qu’il a beaucoup travaillé aux… échecs incontestables de certaines mesures.
Cette partie exceptionnelle de poker menteur ne fait que débuter, selon le fameux principe décliné par Voltaire : " Mon Dieu protégez moi de mes amis. Mes ennemis je m’en charge ! ". Le problème, c’est que le jeu se pratique couramment dans tous les camps.
Il va donc falloir que Nicolas Sarkozy fasse valoir quelque part, un soir, sur une estrade, son " droit d’inventaire ", dont on sait ce qu’il a coûté à Lionel Jospin. La formule n’est véritablement pas innocente, et il serait étonnant qu’elle soit utilisée. La cohabitation qui dure depuis des mois entre le Président de la République, sorti par son Ministre de l’Intérieur, va donc tout à la fois prendre fin et… continuer. Une situation ambiguë dont on ne connaît pas encore l’épilogue car, pour exister, Chirac fera durer le suspense. Il ne livrera ses pensées qu’au compte goutte, de telle manière qu’il puisse terminer son mandat sur une évaluation convenable de sa popularité. Ensuite, il évitera les pièges qui l’attendent, avant de chercher un abri convenable.
Le conseil constitutionnel présidé par le fidèle Jean Louis Debré en est un. Le Sénat de Poncelet peut en devenir un autre. Comme dans les polars, on a hâte de connaître la fin de l’histoire, car on mesure le talent inné en matière de trahison de celui qui représente, encore pour quelques semaines, la sincérité et l’impartialité du Président de tous les Français. Au fait, est-ce que son engagement électoral de hier a posé un problème aux citoyens ? Pas plus que n'en avait posé le cumul des fonctions de Ministre de l’Intérieur et celle de candidat officiel aux présidentielles. Mais dès lundi, tout ira mieux : François Baroin va veiller à remettre de l’ordre dans tout cela !
Mais je déblogue…