Il est à peu près certain que dans le face à face entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, l’avenir de l "Europe va s’inviter autour de la table et il serait étonnant que l’adhésion de la Turquie ne surgisse pas au détour d’une question. Ce pays qui a tant préoccupé l’an passé la classe politique française vient en effet d’entrer de plain-pied dans la campagne des présidentielles françaises alors que les médias hexagonaux se gavent ce matin de " pipoleries " consistant à comparer les présences de certains grands intellectuels du show-bizz (Johnny, Bigard, Clavier, Doc Gynéco…) au meeting sarkoziste avec ceux annoncés à Charlety pour demain. Il est vrai que ce qui s’est passé à Istambul, en comparaison avec cette brochette de grands artistes modeleurs de la culture actuelle, n’offre pas grand intérêt. Et pourtant…
La Turquie est en effet en passe de se choisir son Président de la République ce qui dans le contexte actuel revêt une importance fondamentale pour l’avenir même de l’Europe compte tenu de la position stratégique de ce pays sur l’échiquier mondial actuel. Les Turcs ne s’exprimant pas au suffrage universel pour effectuer ce choix vont sûrement basculer dans le camp de la nouvelle donne politique du proche et du Moyen Orient mêlant religion et politique.
Après un premier tour de scrutin vendredi au Parlement, qui n'a pas permis de désigner le nouveau chef de l'Etat à cause du boycottage des députés de l'opposition, un deuxième vote sera en principe organisé mercredi. Le Premier ministre Tayyip Erdogan, qui a finalement renoncé à se présenter à la présidence, et son poulain Abdullah Gül démentent vouloir faire de la Turquie un Etat islamiste. Ils rappellent qu'ils sont au pouvoir depuis près de cinq ans, période marquée par une forte croissance économique, et qu'ils ont engagé les discussions en vue de l'adhésion du pays à l'Union européenne, signe de leur volonté d'ouverture. Mais leurs discours ne semblent pas convaincre dans un pays où la laïcité demeure une valeur fondatrice de l’émancipation du pays.
Issu de la mouvance islamiste, Abdullah Gül, ministre turc des Affaires étrangères, n'entend pas en effet retirer sa candidature à l'élection présidentielle, mal

gré les pressions de l'armée et une nouvelle manifestation monstre de partisans de la laïcité dimanche à Istanbul. "Le processus (d'élection d'un président) a débuté et va se poursuivre (...). Il n'est pas question que ma candidature soit retirée", a-t-il dit à des journalistes à la télévision ce qui ne laisse planer aucun doute sur l’issue du scrutin qui n’a été que retardée par les parlementaires de l’opposition.
Le Parti républicain du peuple (CHP), principale formation laïque d'opposition, a ainsi saisi la Cour constitutionnelle pour obtenir l'invalidation du premier tour de scrutin vendredi dernier. Cette demande sera examinée aujourd’hui mais on ignore si la décision sera rendue instantanément. Si la Cour donne raison au CHP, Tayyip Erdogan devra convoquer des élections législatives anticipées dans un délai de 90 jours. Le chef de l'Etat sortant, le laïque Ahmet Necdet Sezer, conserverait ses fonctions à titre provisoire dans l'attente de l'élection de son successeur par la nouvelle assemblée. Si en revanche elle donne raison au gouvernement, Abdullah Gül devrait l'emporter au troisième tour, fixé au 9 mai, car alors, il n'aura besoin que de la majorité simple, soit 276 voix, ce que l'AKP peut obtenir sans aucun problème et il en serait terminé du principe ayant permis à Mutafa Kémal, le premier président d’ancrer la Turquie dans la modernité.