L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Commission d'appel d'offres. Un concept dont le citoyen n'entend vaguement parler que quand les "affaires" débordent dans les médias. Mais sait-il qu'il n'existe pas plus fidèle baromètre de la santé économique de la France?
En effet, de par mes fonctions déléguées au sein du Service Départemental d'Incendie et de Secours de la Gironde (SDIS 33), j'ai un œil sur la vitalité des entreprises, qu'elles soient dans le secteur du BTP ou dans celui des ventes de produits manufacturés ou de services. A raison d'un mardi après-midi par semaine, nous y dépouillons les offres faites par des entrepreneurs, des artisans, des fabricants, des revendeurs ou des multinationales… selon des demandes plus ou moins élevées.
Un premier constat s'impose : le code des marchés publics, réputé avoir été "simplifié" par les stratèges de Bercy, n'a fait que renforcer la responsabilité personnelle des élus, qui l'appliquent en croyant qu'ils ont une liberté plus grande de faire jouer la concurrence. Une fausse bonne nouvelle, car jamais ils n'ont été aussi méfiants à l'égard d'une marge de manœuvre engageant massivement leur responsabilité. Conséquence : ils ouvrent non seulement des parapluies mais plus sûrement des parasols, pour éviter un coup de soleil médiatique lié à une erreur ou à une contestation.
Conçus en fait pour favoriser la sacro-sainte concurrence, les appels d'offres la restreignent dans la réalité puisque seules les structures ayant un solide service commercial savent se tirer du guêpier des différentes formes administratives de présentation de leurs offres. Et Internet n'a pas arrangé les choses! D'énormes dossiers, avec des dizaines de pièces, sont exigés par les donneurs d'ordre, décourageant à l'avance celles et ceux qui n'ont pas de "secrétariat", et plus encore de "technicien" spécialisé. On retrouve donc quasiment toujours les mêmes, en pronostiquant sans grand risque qui l'emportera, car les "combats" se suivent et se ressemblent.. Malheur d'ailleurs à celui qui tenterait de se faufiler dans les mailles du filet. S'il s'échappe vers le large, il prend vite un coup de semonce lors des appels d'offres suivants. La loi n'a pas encore changé les esprits !
Très rares sont, par exemple, les très petites entreprises ; peu nombreux sont les modestes fournisseurs, surnageant dans ces eaux où rôdent les alligators de la construction ou de la fourniture. Ils renoncent donc très vite, en sachant que souvent le fabricant a déjà choisi son revendeur, auquel il consentira un tarif sur le produit demandé. Les autres devront se contenter du tarif normal... Il sait aussi que sur divers matériels, l'exclusivité de distribution est monnaie courante.
Combien de fois se retrouve-t-on, en commission, avec une seule offre et donc un seul prix malgré des dépenses conséquentes pour des publicités multiples et variées appelant à candidatures? Croire que nous sommes dans un contexte de la libre concurrence, c'est espérer un miracle idéologique.
L'économie souffre pourtant de ce paradoxe résidant dans le fait que des chantiers sont retardés faute de réponses dans certaines spécialités. Heureuse est la commission quand elle peut comparer au moins… deux propositions. Ainsi cet après-midi, pour 715 000 € de communications téléphoniques…la seule soumission émanait de France Télécom toujours en situation de monopole commercial sur des sommes importantes, malgré le sentiment que veut donner une pseudo libéralisation des marchés, sensée faire chuter les prix! Au passage, notez, consommateurs ordinaires, que cette entreprise n'ayant plus rien de public, peut ristourner jusqu'à 30 ou 60 % du coût habituellement facturé aux particuliers...pour les collectivités locales. Travaille-t-elle pour autant à perte?
Des bâtiments neufs attendent donc encore leur naissance, un an après la fin de procédures administratives longues. Par exemple, dans le domaine de la charpente ou des constructions métalliques, les entreprises ne veulent plus prendre de risques à moyen terme sur le coût des matières premières et le chantier attend durant des mois des volontaires. Et que répondre aux familles, entendant sur les télés et les radios, ou lisant dans leur quotidien, que la consommation baisse et que la construction s'essouffle, alors que l'appel d'offres lié à une maison intercommunale de l'enfant n'a séduit aucun acteur économique voulant aménager des VRD, une charpente bois ou un système de chauffage…La construction attendra donc des entrepreneurs intéressés, et la fin des procèdures légales complémentaires!
Les marchés publics révèlent la faiblesse structurelle de l'économie française qui ne sait pas s'insérer dans le milieu concurrentiel à l'échelle locale et donc, encore plus, à l'échelle régionale, nationale ou internationale. Ses responsables craignent les chantiers privés avec ses dérives possibles (paiements non officiels, contrôles plus souples, règlements rapides) et boudent les factures acquittées par un Percepteur qu'ils redoutent, les bureaux de vérification omniprésents, les crédits d'Etat retardés, pénalisant leur trésorerie…Résultat : il y a actuellement, dans beaucoup de collectivités, au moins un an de projets budgétisés, enlisés dans un système pourtant présenté comme libéré, juste, fiable, sérieux, compétitif mais d'une lenteur coupable.
Les commissions d'appel d'offres deviennent aussi prudentes que des Sioux s'aventurant dans un défilé susceptible de favoriser une embuscade. Plus aucun risque, plus aucun choix réel : le moins cher, encore le moins cher, et peu importe les conséquences pour la qualité. Même si la notion de "mieux disant" existe, rares sont ceux qui prennent le risque de l'appliquer, détruisant au passage tous les savoirs faire artisanaux et laissant le champ libre à toutes les filières industrielles ou semi industrielles.
Le milieu économique néglige trop le secteur public, en le taxant justement d'être peu rentable, car c'est une évidence, la concurrence est incompatible avec la libre fixation des bénéfices. La mentalité des privilèges existe encore et n'a pas été éradiquée.
Chaque semaine, durant plusieurs heures, dans un fauteuil de "Président" dont personne ne veut tant il est "explosif" je relativise les déclarations des syndicats patronaux : il y a encore beaucoup de travail en France, encore faut-il considérer que l'emploi est la finalité de l'entreprise.
Grâce à ces fichus impôts ou taxes que plus personne ne veut payer, sans se rendre compte qu'ils se transforment en investissements (routes, parkings, ponts, lycées, collèges, écoles, locaux divers, réseaux, maîtrise d'oeuvre, contrôles techniques...) créateurs ou stabilisateurs d'emplois. Les collectivités souhaitent investir, avancer, améliorer le cadre de vie des populations, mais elles patientent maintenant 2 à 3 ans avant de voir le projet devenir réalité.
Mais encore faut-il donc trouver des partenaires pour le mettre en œuvre...Les absorptions, les fusions, les concentrations, les restructurations, restreignent leur nombre et faussent la concurrence sur notre territoire, alors qu'elle se mondialise à outrance sur des filières complètes.
Qui avait parlé de plombier polonais?
Mais je déblogue…