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L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

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LE TROU DE LA SECU

Il y a des journées où je devrais courageusement rester au lit et m’y bercer de mes illusions. Je m’éviterais ainsi de me sentir mal, le soir, au moment où je me pose pour faire le point sur un laps de temps extrêmement court. J’ai le sentiment que ce mercredi aurait bien pu être enlevé de mon éphéméride 2005 sans que ma vie en soit bouleversée. Une succession de moments délicats allant du feuilletage du catalogue des difficultés sociales présentes durant toute la matinée, à l’enlisement d’un dossier prioritaire à cause de la carence d’un bureau d’études techniques dépassé par les événements l’après-midi. Rien de particulier. Seulement la sensation d’être, dans le deux cas, dans l’obligation de mieux faire. La routine en quelque sorte !  
En revanche, une rencontre démoralisante avec la plus dure des misères, celle de la maladie, m’attendait pour conclure ce mercredi démoralisant. Et là tout devint relatif. Sous la plage supposée ensoleillée du pouvoir il y a les pavés gris de sa réalité. Je l’ai pris en pleine " gueule " comme un rappel à l’ordre salutaire destiné à me montrer que la vie passe avant tout le reste.
 
GUERISSEUR SOCIAL
La rançon d’avoir beaucoup vécu dans un village dont on prend la gestion, c’est que se créent des rapports filiaux avec des administrés. Quand un message m’arrive, il n’a donc parfois rien d’institutionnel tant il correspond à un appel au secours, à une main tendue, à une demande impérieuse. Quand on me glisse, à la fin d’une permanence usante, " ce soir, il faut que tu passes chez Reine " je décode illico. Ce n’est pas le Maire qu’elle veut rencontrer, c’est " le guérisseur  social ", celui à qui on prête un pouvoir que mes amis, Marie-Christine le médecin et Hugues le curé ne sont plus en mesure d’exercer. Je deviens alors, dans ces cas là, un recours irrationnel, une sorte de gourou susceptible d’influer sur le cours d’événements que la personne qui m’appelle ne maîtrise plus. En règle générale je le vérifie en entrant. La maison sent l’abandon. Ici on ne lutte plus, on se laisse envahir par le renoncement. On sait que l’ordre reste le privilège des gens ayant encore du temps à perdre. Et elle, Reine, elle pressent qu’elle n’en a plus beaucoup devant elle…" Ah ! te voilà mon petit. Merci… merci… J’ai besoin de te parler. Viens t’asseoir par ici ". Dans ce qui fut un salon je m’installe sur une chaise anonyme. Sur la table deux verres. Elle se pose à coté de moi.
Il y a quelques jours, affolée, stressée, Reine avait sollicité de la Mairie une accompagnatrice pour se rendre à la Fondation Bergonié. Un cancer la dévore de l’intérieur et elle n’osait pas affronter seule la consultation devant sceller son sort. Reflet profond d’une société où la solitude face à la maladie devient parfois insupportable, son attitude me secoue. " Je voulais te remercier, mais je n’ose plus sortir tellement je deviens un monstre ". Cancer des seins qui a entrainé leur disparition pure et simple. Cancer d’un œil lui ayant valu de devenir borgne. Métastases dans le cerveau… Elle garde un sourire naïf comme si tous ces malheurs la dépassaient totalement. Elle se lâche en me contant par le menu son aventure de personne âgée ballottée de services en services, de radiologues en ophtalmologues, de cancérologues en chirurgiens, de cliniques en hôpitaux
"VOUS NE LE VERREZ JAMAIS"
" L’autre jour quand j’ai rencontré le Professeur qui m’avait opérée de l’œil, je ne sais pas comment la conversation est venue sur les gâteaux. Je lui ai dit que pour mes 80 ans on m’en offrirait un très gros avec des bougies partout… Et tu sais ce qu’il m’a répondu ? Ma pauvre dame vous ne le verrez jamais votre gâteau, avec ce que vous avez ! Je m’en suis trouvée mal. Il est parti et m’a laissée seule. J’ai pleuré dans le couloir, sans que personne ne s’intéresse à moi. Alors merci d’avoir permis à une aide ménagère de m’accompagner à Bergonié. J’étais à bout. J’avais peur… " Elle s’arrête durant quelques instants, me sert un Guignolet Kirsch dont mon palais avait oublié le goût depuis belle lurette, et poursuit par le menu le récit de ses avanies hospitalières. L’eau fraîche qu’elle réclame mais que l’on ne veut pas lui donner car elle est sans argent avec elle pour acheter la sacro-sainte bouteille d’eau minérale…Les attentes interminables quand on l’oublie dans un hall ou devant un guichet dont elle ne maîtrise pas le fonctionnement… Le langage incompréhensible  de ces toubibs dont elle a oublié le nom mais qui s’arrangent pour qu’elle ne sache rien de la vérité… Ses quatre jours en clinique privée, sans voir la moindre femme de ménage alors qu’elle, quand, elle y travaillait, on passait faire le lit et nettoyer matin et soir… Elle parle, parle encore, parle toujours comme Robinson Crusoé a pu le faire avec ses briseurs de solitude. Elle est seule face à cette mort qui s'annonce. Aucun accompagnement! 
SANS OSER PARLER D'AVENIR
La médecine n’en sort pas grandie. Son découpage technique et mécanique de l’individu a autant brisé Lucienne que la pieuvre du cancer. Elle est entraînée dans une spirale infernale, installée dans des lieux différents, portée par des visages fugitifs, soutenue par des appareils froids, renforcée par des décisions assénées sans ménagement, aggravée par une rafale irrésistible d’examens en tous genres. Le " guérisseur social " n’y peut rien.  Je trinque sans oser parler d’avenir. J’écoute ses confessions angoissées en l’assurant que je continuerai à la soutenir et que moi je serai là, avec elle, le jour où elle coupera les parts de son gâteau d’anniversaire. Les élus ont le droit de mentir quand ils ne s’adressent plus à une électrice ou à un électeur mais uniquement à un homme ou une femme. 
Dehors, je respire dans le douceur du soleil d’automne. Je marche, soulagé. Ma journée n’a pas été inutile car elle m’a offert ces moments de vérité. Je traverse en diagonale la place carrée de la Prévôté en songeant au trou de la Sécurité sociale, à ce gouffre où ne s’engloutissent pas seulement les cotisations mais aussi une certaine philosophie de la médecine. Le cancer n’est pas que dans les corps des malades. Lucienne, ne l’a pas encore compris. Reine en souffre. Reine le sent. Reine angoisse. Reine désespère. Paradoxalement, pas à cause de la gravité de son état, mais plus sûrement à l’idée de repartir lundi matin dans la gueule de la machine médicale…Etrange monde !
Mais je déblogue…

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V
"Les élus ont le droit de mentir quand ils ne s’adressent plus à une électrice ou à un électeur mais uniquement à un homme ou une femme."<br /> <br /> sorti du contexte, cette phrase est terriblement médiatisable... (clin d'oeil !) <br /> <br /> Plus sérieusement, car cet article permet difficilement l'humour et l'ironie, ce médecin n'avait-il pas justement, le DEVOIR, de mentir à cette dame ? De ces mensonges qui redonnent courage, ou tout au moins, ne tuent pas le courage qui reste en soi.<br /> <br /> Et je ne crois malheureusement pas que cette attitude soit relative au trou de la sécu. Je crois davantage en sa relativité avec le système ultra-libéral dans lequel nous pénétrons, certains très consciencieusement, d'autres par obligation. Ce médecin-là, et d'autres confrères partout ici et ailleurs, n'est-il pas avant tout un salarié qui, bien avant l'éveil de son potentiel "vocation", a été élevé au sens économique du mot travail. Brillant étudiant, peut-être a-t-il poursuivi ses études de médecine sous la pression de papa ou de ses profs, sous la pression de ses besoins économiques (et je ne dis pas qu'être médecin soit systématiquement associé à la notion de Rich€ss€, avec un grand "€"), sans une attention particulière à ce qu'il "voudrait faire vraiment dans la vie" ou comment concilier aspirations, vocation, passion et manger, dormir au chaud, être "bien" (que d'autre remplaceront ici par "heureux" ... question de valeur).<br /> <br /> Car, ne pas "mentir" à cette dame-là, par souci de droiture et de transparence (je sais, je suis toujours trop complaisante), c'est ignorer toutes les subtilités de la relation humaine, tous les degrés de réceptivité individuelle face à n'importe quel petit ou énorme événement, c'est faire preuve d'une grande aptitude à ne pas "Respecter" l'autre.<br /> <br /> <br /> Si toubib, infirmière, assistant social, pompier ou instituteur ne rime pas au minimum avec "respecter l'autre", où allons-nous tous ?
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A
Et des Lucienne il y en a malheureusement dans toutes les villes et tous les milieux. La différence c'est la proximité et la disponibilité d'une équipe dans laquelle quelqu'un peut dire "ce soir il faut que tu passes chez Lucienne" et que le soir même Lucienne ne soit pas seule. Il fait bon vivre à Créon!
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C
C'est en lisant ces lignes, les larmes dans les yeux, que l'on se rend compte à quel point on est heureux. Heureux d'avoir des parents, des frères et soeurs, des grands-parents, des ami(e)s, un travail, une toit, une vie ! Savoir que si un jour mes grands-parents avaient besoin d'aller à Bergonié, je serais là pour leur donner la main. ça me révolte mais à quoi bon être révolté... Oh et bien si ça me révolte et je crois que lorque je traverserais à nouveau la place de mon village, si je croise quelqu'un je vais continuer à lui dire "bonjour" avec une large sourire car c'est par là que commence la force de la solidarité ! <br /> La sociète dans laquelle nous vivons n'a qu'un mot au bord des lévres : l'instant ! A ce sacro-saint instant qui ne cesse de voiler la réalité des choses ! On fini par oublier l'essentiel : les autres !
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M
amer, triste, constatation de la désoranisation humaine et de la dispartition des ECHANGES SIMPLES<br /> Prendre le temps pour parler et expliquer, voire comprendre, devient visiblement un luxe réserver à une certaine élite - faut pas se leurrer<br /> Vous avez raison, c'est un peu tous nos modes de fonctionnement sociétales qui sont malades, et c'est souvent les moins aguerris, les moins entourés, les moins moins qui trinquent<br /> Ou sont les priorités? Pourtant elles me semblent visibles, alors que fait on?<br /> Continuons à faire tampon à nos niveau dans nos engagements, ou doit on faire un immemse effort pour réparer notre inconscient collectif qui continue d'oublier d'oublier d'oublier.....<br /> <br />
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