L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
La volonté démocratique devient probablement la plus exigeante car elle emprunte une voie pavée de bonnes intentions mais conduisant trop souvent à l'espace aride de la désillusion. Il faut que la force soit en vous pour ne pas renoncer. Il vous faut une foi similaire à celle animant ces foules de gamins se précipitant un vendredi soir, à minuit, pour aller chercher leur nirvana culturel : Harry Potter. Depuis des années, je tiens bien dans la tempête, mais je m’use. Une fois par trimestre, je propose, en effet, une " rencontre citoyenne ", sur un thème précis, ouverte à tous les habitants volontaires de la commune. Une invitation personnelle est déposée dans les boîtes aux lettres, quelques jours auparavant. Lorsque toutes les questions sur le sujet choisi sont épuisées, la discussion est libre. Aucun tabou, aucune restriction. Les présents peuvent s’adresser directement à leur Maire et lui faire part de leurs récriminations, de leurs préoccupations. Aucun filtre, aucun membre de cabinet, aucun montage médiatique entre les responsables de la gestion collective et les citoyens. Cette initiative a dix ans d’âge et désormais un bilan fiable peut en être réalisé.
Depuis hier soir, en tant que président de la Communauté de Communes, je vais de salle communale en salle communale, pour présenter le bilan de l’année écoulée et recueillir les sentiments des habitants sur une structure encore très méconnue. A Lignan de Bordeaux, il y avait onze personnes présentes dont la moitié étaient des élus locaux. Deux heures de présentation et d’échanges pour un résultat maigre. Ce matin, Créon accueillait la seconde étape. Avec cette fois une cinquantaine d’auditeurs au rendez-vous, dont une large majorité dépassait le statut de quinquagénaire. Plus rassurant…mais, comme l’aurait écrit mon prof de maths, " peut et doit mieux faire ". A la fin, lors du traditionnel pot girondin bouclant la rencontre, chacun ressassait ses regrets de ne pas avoir vu davantage de monde. Eternel refrain : les présents chantaient la complainte de l’élu solitaire. Elle ne me fera pas, pour autant, renoncer à offrir ces opportunités d’échanges à celles et ceux à qui je dois des comptes. Mais il faut un moral d’acier…et le talent d’Harry Potter pour enchanter les foules.
Comme cette semaine, jeudi soir, j’ai vu à Langon, lors du débat public sur la LGV Bordeaux-Toulouse, une salle tellement bondée qu’elle nécessita une décision " héroïque " du Maire autorisant l’entrée de dizaines d’auditeurs potentiels stoppés par le service d’ordre. Je me suis dit que je m’y prenais très mal pour mobiliser les citoyens. Comment là-bas, pour une ou deux grand-messes épisodiques, ont-ils obtenu un tel succès alors que moi, je ne me paie régulièrement que des bides ? Pourquoi les associations ont-elles tenu avidement le haut du pavé, les élus locaux goulûment le crachoir et les habitants frénétiquement le débit de l’applaudimètre, alors que chez moi, depuis dix ans, il faut les capturer au lasso du chantage affectif pour les faire venir ? Quel est le secret de cette réussite ? Où est l’erreur ? Que faire de plus ?
Ce n’est pas une question d’apéro. Celui offert à Créon, même répétitif, a au moins le mérite d’exister, alors qu’à Langon il n’y avait absolument rien à la clé de cinq heures de réunion. Ce n’est pas une histoire de convocation. Celle de Créon avait été envoyée directement à plus de 2000 foyers, une semaine avant, alors qu’à Langon la présence ne reposait que sur le bouche à oreille et le journal…Ce n’est pas une position relative à l’inutilité du déplacement. Celui vers Créon assure d’une possibilité d’expression réelle alors qu’à Langon il fallait une solide expérience de la prise de parole pour trouver sa place dans la longue file d’attente des intervenants potentiels. Ce n’est pas une crise du militantisme. A Créon ils existent et sont très exigeants au sein des conseils, dans leur parti, dans leurs associations, pour obtenir le débat, alors qu’à Langon il leur fallait laisser la place aux leaders d’opinion. Or, ils ne se déplacent jamais !
Alors, il faut se rendre à l’évidence : c’est la présentation du thème qui me pénalise ! Je n’ai jamais su faire : mes comptes rendus de mandat n’intéressent plus personne, même agrémentés d’un montage Power Point, car ils sont " positifs ". Personne ne se passionne pour ce qui est réalisé, pour le respect des engagements pris. Je dois impérativement changer ma conception des rencontres citoyennes. Elles ne sont plus adaptées au contexte social ! Elles ne provoquent plus la polémique et ne touchent pas suffisamment les individus. D’ailleurs, aucun de mes collègues ne prend plus le risque d’en organiser. Ils leur préfèrent un bulletin municipal sur papier glacé, distribué avec leur photo dans les chaumières.
A Langon, tout ce monde était là pour clamer son opposition à un projet. Voici le secret de la réussite des soirées citoyennes " top " : rassembler des mécontentements, des oppositions ; fédérer des égoïsmes, des intérêts financiers personnels ; changer des habitudes ancestrales… Et là, enfin, il y a la foule ! D’ailleurs n’est-ce pas autour de la modification du Schéma de l’agglomération bordelaise que j’ai fait une fois salle comble ? L’installation du tri sélectif au porte à porte avait bien marché. Le stationnement dans le centre ville aussi…
Il me faut donc d’urgence adapter mon schéma de pensée et dénicher les sujets susceptibles de réveiller les consciences citoyennes.
Dans l’ordre du jour, je vais modifier les intitulés des invitations. Tenez, je suis certain qu’une rencontre sur " l’augmentation de vos impôts locaux ", ou sur " l’installation d’une aire pour les gens du voyage ", ou sur " la suppression de l’automobile sur la Place de la Prévôté ", ou sur " la rocade de contournement de Créon ", ou mieux encore sur " la LGV passe par le Créonnais ", ou supérieurement mobilisateur sur " 80 logements sociaux arrivent ! "…attirera ldu monde. Je n’ai que l’embarras du choix. Mais, rendre compte du fait que nous n’avons pas augmenté les impôts locaux depuis 4 ans, que nous construisons une quatrième maison de l’enfant, que nous avons écarté tout programme routier catastrophique, ou que nous tentons d’apporter la mixité sociale par la mixité des programmes d’habitat, n’est pas vendeur ! Je suis dépassé…
La citoyenneté ne se construit plus que dans l’opposition. Il me faut me rendre à l’évidence.
Mais je déblogue…