On oublie trop souvent, dans notre société, le poids des mots, pour lui préférer celui des images. C’est un tort, car la compréhension d’un mot rend la culture nécessaire, alors que celle des images ne fait appel qu’à l’émotion. L’un doit être assimilé, alors que l’autre s’impose. Malheureusement, il arrive de plus en plus souvent que celles et ceux qui critiquent les expressions des uns et des autres soient accusés de parti pris. Or, dans un monde de l’immédiateté, seul le temps permet de vérifier l’impact d’une phrase et d’un mot. D’ailleurs bien souvent, certains d’entre eux résistent à son épreuve et entrent dans des glossaires réputés historiques.
Ainsi il y a deux ans, à quelques jours près, Nicolas Sarkozy prononçait le mot " racaille " et déchaînait un tollé. Pour la gauche, et pour une partie de la droite, c'était un faux pas, une bourde ; c'est sûr, Sarkozy allait dégringoler. Résultat : le ministre de l'Intérieur allait gagner encore en popularité. Après la sortie du président de l'UMP contre la " démission " de certains magistrats, les mêmes mots sont revenus, souvent dans les mêmes bouches. Rares sont ceux qui ont contesté la réalité du diagnostic, mais le ton, la forme, le moment, les fonctions (Ministre de l’Intérieur) ont une nouvelle fois nourri le procès en dérapage. L'opinion a pourtant massivement soutenu les thèses du ministre de l'Intérieur. La " bourde " n'en était pas une : il fallait y voir le produit d'une stratégie politique, audacieuse, mais savamment calculée. Elle a eu les effets escomptés et plus encore elle a procuré les dividendes espérés.
Ce seul mot résume à lui seul la perversité du système voulant que pour conquérir un pouvoir il suffit d’oser s’installer sur les rails de l’opinion dominante. Il restera comme le symbole de l’efficacité en politique, puisque tous les autres ont été oubliés (sauf peut-être le Karcher et tant pis pour la marque) mais celui-ci était profondément entré dans les esprits. S’il fallait une preuve de la nocivité de ce comportement de stigmatisation " rentable " on l’a avec le procès en cours depuis la fin de la semaine dernière pour juger les trois auteurs de la profanation du cimetière juif de Herrlisheim-Hasttatt, dans le Haut-Rhin. Rappelons que dans la nuit du 29 au 30 avril 2004, date anniversaire de la mort d'Adolf Hitler, 117 tombes et plusieurs monuments du cimetière avaient été souillés de croix gammées, de sigles "SS" et d'inscriptions antisémites ou faisant l'apologie du nazisme.
LA RACAILLE A LA RESCOUSSE
Dramatique de voir combien des esprits faibles peuvent prendre à la lettre les notions de " karchérisation " de la " racaille " et comment ils s’appuient sur ces propos pour tenter d’effacer leur responsabilité. Et le pire, c’est que pour seulement trois qui sont passés aux actes, on sait qu’il y en a des milliers d’autres qui ont les mêmes concepts en tête sans concrétiser leurs intentions. Ce trio, dont le chef n’est pas si paumé qu’il le laisse à penser n’a aucun complexe, puisqu’il base toute sa défense sur un seul principe susceptible de leur éviter une condamnation pour racisme : " la racaille ". Pas si bêtes, puisqu’ils ont compris que la justice aurait du mal à les condamner pour un acte en conformité avec les préceptes portés officiellement, sans conséquences, par d’autres. Etant donné qu’il y a deux ans ,ils l’avaient entendu de la bouche même d’un ministre de la République Française, devenu Président de la République, ils le reprennent simplement à leur compte pour assurer leur défense.
Deux des trois hommes jugés pour avoir couvert d’inscriptions xénophobes, antisémites, fascistes, des dizaines de tombes en 2004, ont en effet tout simplement expliqué hier qu'ils n'aimaient pas la " racaille ", mais ils ont bien évidemment nié toute motivation raciste à leur acte. Un citoyen qui s’en prend à la " racaille " ne peut pas être un mauvais Alsacien. Il n’a fait qu’avoir de l’avance sur celui qui avait tenu la même logique, et asséné des mots au mépris des conséquences qu’ils pourraient avoir un jour.
L’essentiel consistait à se concilier le soutien de cet électorat qui pense que l’extermination physique ou morale d’une autre frange de la population résoudra les problèmes sociaux. Alors, pour ces deux graphistes de la honte, la racaille " ce sont des gens qui ne travaillent pas, qui ne s'intègrent pas, qui foutent le bordel ". C’est la réponse de Laurent Peterschmitt, 28 ans, à une question de la présidente du tribunal correctionnel de Colmar. Elle est révélatrice du cancer qui ronge ce monde, les médias irresponsables dupliquant les mots sans même leur donner une explication sémantique réelle. " Et les gens qui profanent les cimetières, vous en pensez quoi ? " a insisté la juge. " C'est contradictoire, ce que je pense et ce que j'ai fait. Je me demande comment j'ai été assez con pour faire une chose pareille ", a répondu le jeune homme.
HITLER NE REPRESENTE RIEN
Laurent Peterschmitt pense aujourd'hui avoir été " utilisé " par Emmanuel Rist, le plus âgé des trois, celui qui fait figure d'idéologue du groupe et était à l'époque son supérieur hiérarchique au sein d'une entreprise de sécurité. Laurent Boulanger, 27 ans, travaillait aussi sous les ordres d'Emmanuel Rist, et se revendique d'Astérix plutôt que du IIIe Reich. La " racaille ", c'était, pour le jeune bagarreur qu'il était, ceux qui venaient perturber la tranquillité de son " village de Gaulois ". Lui non plus n'a " pas réalisé " ce qu'il faisait à Herrlisheim, et se dit prêt à " assumer " ses actes. Hitler ne " représente rien " pour lui. " Je n'ai jamais été fort en histoire ", explique-t-il. Il se réfugie derrière la même excuse pour répondre à l’avocat du Consistoire central, Union des communautés juives de France, qu'il n'a jamais entendu parler des camps d'extermination. " Vous ignorez l'extermination des juifs pendant la Deuxième guerre mondiale, et vous savez comment dessiner une croix gammée ? ", fait mine de s'étonner l'avocat.
On aborde alors un problème fondamental, avec cet aveu de méconnaissance totale ou sélective de l’histoire, dont on ne mesure jamais suffisamment l’utilité qu’elle a dans la formation citoyenne. Or, il y a fort à parier que ce ne sont pas des postes de profs d’Histoire qui seront créés dans les prochaines années, mais beaucoup plus qui seront supprimés, car il n’est plus question de culture mais de savoir, dans le système éducatif. Et croyez moi, l’enseignement de l’histoire, comme l’éducation civique, ne sont pas très rentables économiquement : du temps et du fric perdus ! Or, on le sait, selon une formule paraphrasée, les peuples sans histoire sont condamnés, tôt ou tard, à mourir de froid.
Matière plus ou moins facultative avec des programmes plus ou moins terminés, et une approche globale dévastatrice, elle s’efface devant tout le reste. Le vide des leçons du passé ouvre la voie à tous les abus. " Rist était quelqu’un de très intéressant, il était cultivé, lui", a soutenu Laurent Peterschmitt, qui n’a pas de diplôme. Derrière des mots, il n’y a plus de réalités, car on semble répugner à les mettre en avant. Ensuite, chacun peut y mettre ce qu’il veut et la catastrophe menace. Le procès en témoigne !
L’EXEMPLE VIENT D’EN HAUT
Les deux hommes, ainsi que le troisième prévenu, Laurent Boulanger, 27 ans, se sont rencontrés dans le cadre du travail et on vite noué des liens reposant sur le savoir des uns et la culture défaillante des autres . " Au début, Emmanuel Rist sortait des blagues racistes, et puis petit à petit, ça a empiré ", témoigne Laurent Peterschmitt. Le prévenu exprime ses regrets et enfile le costume du suiveur : " Je ne connais rien au IIIe Reich. Quand je travaillais avec Rist, il me bassinait tout le temps avec ces histoires-là, ça durait des heures. J’étais faux-cul, j’ai été con de pas lui dire que je me foutais de ça… "
Après avoir profané les tombes, il a été " perturbé ", puis " dégoûté ", quand les premières images ont été diffusées par les médias. Trop tard ! Il avait commis l’irréparable par ignorance, en recherchant vite une autre explication. Son mentor a d’ailleurs vite compris. Mais jusqu’à mercredi, on répètera sans cesse la même tactique : s’appuyer sur l’exemplarité des déclarations effectuées par les " hommes qui comptent ", ceux qui bénéficient des plus beaux sondages dont rêve un élu. Comment va-t-on condamner des gens du peuple, ayant seulement mis en application avec un zeste d’outrance ce que pense tout bas l’opinion dominante ? Comment leur reprocher de ne pas avoir su ce que signifiaient les slogans, les signes, les symboles et des inscriptions comme " Juden raus ", " Sieg für unser Führer "…dont cent dix-sept tombes avaient été recouvertes. Boulanger et Peterschmitt ne se raccrochent qu’aux affirmations ordinaires qu’ils comprennent. " Racaille ", ils connaissent. " Fasciste ", ils ignorent. " Antisémites ", ils méprisent. " Karcher ", ça leur parle !
L’avocat d’Emmanuel Rist a d’ailleurs saisi l’occasion de dénoncer un " procès expiatoire : Si je vous dis : "Je vais vous débarrasser de cette racaille", ça vous dit quoi ? ", a-t-il demandé dans une allusion à la fameuse phrase de Nicolas Sarkozy. " Ben, il faut remettre de l’ordre ", souffle Laurent Peterschmitt. " L’exemple vient d’en haut… ", commente l’avocat.
Ce procès devrait être filmé comme le fut celui de Papon, et un documentaire devrait être diffusé sur internet ou mieux sur une chaîne libre, s’il en existe encore une. Mieux : il devrait être ensuite présenté à tous les élèves des classes de cinquième pour qu’ils apprennent ce qu’est un mot… d’excuse ! Celui qui permet toujours au ventre fécond de faire sortir la bête immonde. Les accoucheurs n'en sont pas toujours ceux que l’on croit !
Mais je déblogue…