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L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante

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UNE VRAIE FAMILLE EN OR

Il faut avoir été plongé dans le peuple chilien pour comprendre parfaitement la culture politique de ce pays. Là-bas, on ne se pose pas, en effet, de questions très ésotériques sur les positions à prendre. Une bonne part de cette nation ne vit que sur les souvenirs d’une époque terrible dont ne sont habilités à parler que ceux qui l’ont vécue, dans leur cœur et dans leur corps. Cependant, inexorablement, les exilés, les torturés, les bannis, les motivés entrent dans les images des livres d’histoire et perdent leur impact sur une société en mutation.
Sous la pression des " réalités " économiques, des médias américanisés, du syndrome de la mémoire courte, la situation devient fragile et peut basculer lors des prochaines élections municipales, très importantes pour l’avenir de Michèle Bachelet. Rien n’est facile pour celle que Ségolène Royal avait pris comme référence pour son parcours présidentiel. Le combat est quasiment quotidien, autour des avantages sociaux à consentir aux mineurs de cuivre, des logements à construire d’urgence, des transports de " transantiago ", des retombées de la crise énergétique mondiale et de la baisse du dollar, qui diminue l’excédent de la balance commerciale, les questions de société gérées par une église très puissante. La droite, qui attend sa revanche depuis plus de 20 ans, attise les braises pour enfin revenir aux affaires, et libéraliser encore plus une économie marquée par l’omniprésence des retombées des matières premières.
Dans ce contexte extrêmement tendu, un événement a pris des allures de défi. D’ailleurs Claudio, notre ami chilien désormais attaché commercial à l’ambassade de son pays à Brasilia, s’est précipité sur le réseau Skype pour m’appeler de son bureau. Il en était bouleversé, alors qu’à l’ordinaire il a les réactions très contenues de celui qui a connu l’action secrète et l’obligation de dissimuler les moindres sentiments. " As-tu appris la nouvelle me, demanda-t-il immédiatement ? C’est inimaginable… ". Sa voix trahissait une émotion particulière. La même que celle des gens qui apprennent que leur pays a remporté une victoire essentielle. Pour lui, l’arrestation massive de la famille et du clan Pinochet, et leurs mises en prison représentaient un moment capital pour sa vie personnelle. " Enfin… Enfin… " . Pas de revanche dans sa voix mais un soulagement sincère. Il pouvait savourer cet acte concret démontrant que les idées pour lesquelles il avait sacrifié une bonne part de sa vie personnelle étaient entrées dans les faits. Claudio était heureux de m’annoncer que son pays avait réussi à se débarrasser, grâce à un juge courageux, de la chape de plomb qui pesait plus ou moins ouvertement sur son passé.
Pinochet avait en effet réussi à échapper à toutes ses responsabilités indiscutables, par les craintes qu’ils suscitait, par des complicités qu’il entretenait, par des lâchetés qu’il cultivait, par une arrogance qui le préservait, par des soutiens occultes qui existaient… En fait, sa mort, il y a moins d’un an, semblable à celle de tous les faux généraux absents des vrais combats, avait, croyait-on, enseveli les dossiers terribles qu’il traînait comme autant de boulets pour la mémoire de son pays.

UNE ARRESTATION SYMBOLIQUE
La justice chilienne a pourtant courageusement ordonné jeudi dernier l’arrestation de la veuve de l’ex-dictateur Augusto Pinochet, Lucia Hiriart, et de ses cinq enfants pour détournement de fonds publics détenus sur des comptes bancaires secrets aux Etats-Unis. " Les membres de la famille Pinochet ont été inculpés ", a déclaré le juge Carlos Cerda, en charge de l’affaire. Selon lui, " il existe des antécédents abALeqM5jMXXrqHDxaid-wIfsDLtlEuH5cHg.jpgondants qui motivent cette décision sur l’existence du délit de détournement de fonds publics, des présomptions fondées (…) que ces personnes ont pris part à ce délit ".
Pas moins de 17 autres personnes, dont des anciens collaborateurs de l’ex-dictateur Augusto Pinochet, sont également accusées dans cette affaire de malversation et font également l’objet d’un mandat d’arrêt, a annoncé le magistrat en charge de l’affaire. Trois des enfants Pinochet, les deux fils Augusto et Marco Antonio, et l’une des trois filles, Lucia, ont été détenus par la police à Santiago. L’ex-secrétaire personnelle de Pinochet, Monica Ananias, son porte-parole Guillermo Garin et son avocat Gustavo Collao l’ont été aussi.
Tous sont accusés de détournements de fonds publics, commis entre 1980 et 2004, et déposés sur des comptes secrets aux Etats-Unis. Les sommes en jeu s’élèvent à quelque 27 millions de dollars. Un véritable séisme dans ce Chili qui, ne vous y trompez pas, compte encore pas mal de nostalgiques de ce régime de terreur. Ils se montrent, et vouent un culte particulier à celui qui fut ,selon eux, le rempart contre le communisme.
Cette affaire mise au jour en 2004 à la suite d’une enquête menée par le Sénat américain qui avait découvert une centaine de comptes courants détenus au nom de Pinochet et de sa famille, au sein de la banque Riggs à Washington, a donc pris des allures de symbole, car elle illustre en plus la complicité patente entre les milieux d’affaires américains et la dictature Pinochet.
La famille du dictateur, qui a gouverné le Chili d'une main de fer durant 17 ans,  avait, telle une famille royale, assisté à une messe à Los Boldos, la propriété de famille sur la côte face à l'océan, lors du 34ème anniversaire du coup d’état ayant causé la mort d’Allende et porté leur mentor au pouvoir. Ses proches veulent même y faire éventuellement construire une crypte et un mausolée.

LE PERE DU CHILI ACTUEL
" Pinochet est mort, mais il reste le père du Chili actuel ", a déclaré Patricio Navia, un spécialiste en sciences politiques, rappelant que le système économique néo-libéral mis en place par Pinochet n'avait pas été modifié par la coalition social-démocrate au pouvoir. Les centaines de morts, de disparus, de torturés, d’exilés… en auront été les innocentes victimes. Pas la peine d’en faire une histoire , et d’ailleurs ces millions de dollars détournés ne représentent que la face visible d’un système dans lequel le profit constituait le fondement idéologique du pouvoir mis en place. D’autres Chiliens ont commémoré, le 11 septembre dernier, ce 34ème  anniversaire du coup d'Etat du général Augusto Pinochet contre le président socialiste Salvador Allende, pour la première fois depuis la mort de l'ex-dictateur, dont l'image s'est estompée dans le pays. La présidente Michelle Bachelet, une pédiatre socialiste, a appelé au respect des droits de l'Homme pour que " jamais plus " on ne porte atteinte à la démocratie.
Durant une brève cérémonie au palais présidentiel de la Moneda, fortement gardé, la fille d'un général torturé à mort sous le régime de Pinochet, a rappelé qu'il y a 34 ans, le Chili avait " connu des événements tragiques mettant fin à la démocratie et à la vie de nombreux compatriotes ". C'est dans ce bâtiment, attaqué par les chars et les avions, que Salvador Allende se suicida le 11 septembre 1973 après avoir refusé de se rendre aux militaires putchistes (1)
L'ancien dictateur ne passionnait plus guère les médias aujourd'hui et encore moins la jeunesse chilienne. " Ce qui est absolument certain, c'est que les jeunes ne s'intéressent plus à Pinochet ", expliqua l'analyste politique Ricardo Israël. " Les mobilisations étudiantes ne sont plus ni pour, ni contre Pinochet, mais contre la politique du gouvernement ", ajouta-t-il en rappelant les récentes manifestations pour réclamer un meilleur système éducatif. " Pinochet appartient déjà au passé ", avait lancé la semaine dernière Ricardo Lagos Weber, le porte-parole du gouvernement.
Un juge plus courageux que les autres a décidé de le remettre sur le devant de la scène pour quelques heures, puisque la " tribu " aura passé 48 heures en détention. En effet conformément à la requête formulée par un juge chilien, la Cour suprême a ordonné hier la remise en liberté sous caution (une mascarade puisque le montant des cautions s'élève de140 à 415 €) de la veuve, les enfants et 17 membres de l'entourage de l'ex-dictateur Augusto Pinochet, arrêtés pour détournement de fonds.

UNE PERSECUTION INTOLERABLE
Les deux filles et trois fils de Pinochet ont donc vite quitté leur prison, se rendant directement à l'hôpital militaire de Santiago où leur mère, Lucia Hiriart, 84 ans, est traitée… pour hypertension artérielle depuis son arrestation. Elle devait rester à l'hôpital, bien que libérée. La pauvre, elle est véritablement " torturée " par ces communistes qui lui en veulent et lui font monter la tension....Celles et ceux qui sont morts affreusement mutilés dans les centres clandestins de détention de l’armée, avec l’approbation de son mari. L'avocat de la famille, Pablo Rodriguez a bien évidemment évoqué une " persécution politique ouverte et sans précédent ". L'un des fils du général Pinochet a de son côté redit que des motivations politiques se trouvaient derrière son arrestation. On s’en serait douté… Aller en prison pour des motifs aussi futiles que des détournements de fonds relève véritablement de la persécution. D’ailleurs Nicolas Sarkozy n’est pas loin de penser la même chose, et voudrait mettre un terme à cette scandaleuse répression. Il pourrait peut-être offrir l’asile politique à cette famille, otage de la justice dans son pays, et qui, chez nous, bénéficierait de l'indulgence en préparation pour les direigeants d'entreprises.
Ce n'est pas en effet chez nous que de telles pratiques existeraient et qu’une personne ayant détourné des dizaines de millions d’Euros des caisses d’une organisation ou ayant réalisé des dizaines de millions d’Euros de profits illicites serait privée de liberté. Les " affaires " actuelles (UIMM et EADS) seront réglées avec diligence, neutralité et rigueur et nous connaîtront la vérité selon Breton : je n’ai rien vu, rien entendu, rien dit et si mes amis et les enfants de mes amis ont planqué des millions d’€ c’est à l’insu de mon plein gré. Le reste n’est que de la persécution politicienne ! Je prends les paris : vous allez bientôt l’entendre !
Mais je déblogue…

(1) Je vous propose ce texte personnel que j’ai écrit après une visite de la Moneda il y a quelques mois.
Les silences de la Moneda
La traversée du Palais de la Moneda s’apparente à celle que l’on peut accomplir sur les océans. Elle débute dans l’espoir et la fierté mais se déroule dans la solitude absolue. Entrer librement dans un lieu institutionnel avec une étonnante facilité apporte la satisfaction d’être au départ d’un parcours hors du commun. On y passe successivement de l’ombre des couloirs aux soleil éclatant des cours intérieures comme s’il s’agissait de faire partager aux femmes et aux hommes cette vision de l’Histoire des peuples. Impossible de ne pas penser dans cet espace rendu à la démocratie, aux moments atroces dont il a été le théâtre.
Les murs blancs de la Moneda gardp1010087--2-.jpgent le secret des complots, des bruits de bottes, des intrigues et des lâchetés qu’ils ont abrités. Les patios d’une irréprochable propreté ramènent à la joie du partage. La garde présidentielle veille de manière détendue sur ces lieux où l’appareil photo devient la seule arme destinée à construire un avenir au temps présent.
Impossible de pénétrer dans les salles officielles sans être imprégné du drame qui s’y est noué. Inconsciemment le visiteur cherche à se raccrocher à une preuve de ces faits entrés dans les repères mondiaux de la résurrection permanente de la bête immonde. Rien. Les traces ont été estompées par le temps mais l’oubli n’est pourtant pas de mise. Le souvenir demeure mais il est surtout réservé à celles et ceux qui gèrent un Etat encore fragile.
Sur un mur de briques rouges sang, deux médaillons de cuivre rappellent qu’Allende et ses compagnons ont perdu la vie pour avoir voulu transformer leur idéal en réalités populaires. Dénudé, simple, proche de ces matériaux avec lequel on a construit, dans tous les quartiers de la planète, des maisons pour les ouvriers, le rectangle tranche avec le revêtement immaculé qui le cerne. Face à ce coussin de terre cuite soigneusement aménagé il est impossible de parler. La gorge se noue. Les yeux se baissent. Des pensées furtives traversent les regards. Le groupe se serre. Personne n’ose se confronter à la dure réalité de ce profil d’un homme d’Etat ayant préféré la mort à un sort humiliant et sombre.
La minute de recueillement dure dans la pénombre d’un pallier auquel seuls les visiteurs accompagnés peuvent accéder. Elle débute un voyage dans l’émotion. Elle permet de revenir à l’essentiel, à ce qui permet de se construire des certitudes, à ce sentiment qu’il y a toujours tapi dans l’ombre d’un esprit, ce loup qui devient un loup pour l’Homme. Allende est passé par là. Allende a disparu ici. Son sang a coulé, fuyant la vie, rouge comme l’espoir des mineurs ayant extrait le cuivre dans lequel son portrait a été moulé.
En revenant à la lumière, sur la grande dalle aménagée à quelques mètres de la sortie du Palais, au-dessus du musée d’art moderne voulu par Ricardo Lagos, je respire, j'apprécie le soleil, je goûte à la liberté, je m’éparpille, je me sens heureux comme si le poids de l’Histoire s’était effacé. La Moneda ne s’oublie pas comme ces Palais hantés par des personnages silencieux hésitant entre l’ombre et la lumière.
J.-M. D.
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