L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Dans la même journée, en écoutant les " informations ", il est possible de comprendre comment fonctionne désormais notre société. Certes, il est indispensable d’assumer la contemplation de plusieurs journaux télévisés et subir les infos standardisées, mais le résultat peut être surprenant. Hier soir, par exemple, tout tournait étonnamment autour du même mot : le silence. Chacun sait que, par les temps qui courent, il vaut beaucoup mieux que la parole. Le silence, tenant la vedette sur toutes les chaînes, sans que l’on puisse s’en réjouir outre mesure, ce n’est guère habituel. C’est même exceptionnel !
Nous sommes, en effet, toutes et tous, habitués à des flots de commentaires différents ou divergents sur des images parfois identiques, venues de lieux identiques, ou censées rapporter des faits identiques. Or, bizarrement, vers 20 heures, les présentateurs lisant le prompteur placé sous l’œil froid de la caméra ne se sont pas aperçus qu’ils vendaient sur TF1, France 2, ou France 3, des formes différentes de silence. Elles auraient pu mettre un titre générique sur ce thème, mais la concurrence les a obligé à envelopper différemment des contenus identiques. Des journalistes vous invitant à feuilleter un catalogue du silence ?… L’événement mérite une observation méthodique.
RECUEILLEMENT INSTITUTIONNEL.-
Il y eut, d’abord, en ouverture des JT, ces secondes filmées par une nuée d’envoyés spéciaux en Thaïlande ou au Bengladesh, figeant l’activité humaine redevenue fourmillante, dans ces villages ou ces villes ravagées, il y a un an, par un tsunami dont on vous montre et remontre la vague déferlante, étrangement… silencieuse ! Ce temps de recueillement institutionnel, aux bords des plages redevenues paradisiaques, avait des allures étrangement solennelles pour des gens murés, depuis un an, pour la plupart d’entre eux, dans un mutisme post-traumatique durable. La télé n’aime pas ces interruptions organsiées du son de la vie, elle qui ne prospère que par la parole distillée par des commentateurs fantômes, afin de renforcer les réalités supposées des reportages. Pourtant, l’audimat exige parfois que l’on vous montre des regards perdus dans le vide. Ils en disent autant que tous les discours de la terre. Mieux, ces lumières montant dans le ciel thaïlandais se seraient passées de tous les mots. Les larmes silencieuses sont plus vendeuses que les cris de détresse. Les JT savent que l’on pleure dans les chaumières.
Ensuite, il y eut les premières séquences sur le désert constituant paraît-il, pour beaucoup, le lieu le plus parlant pour l’âme que l’on puisse trouver. La télé le sait et d’ailleurs, dans quelques jours, pour troubler ce sanctuaire du silence, notre civilisation bienfaisante y enverra des hordes de 4x4 pétaradants et polluants. Histoire de troubler ce qui nous énerve le plus au monde : la paix naturelle! Patientez donc encore quelques heures, et vous aurez droit à la vision de ces nuages ocres soulevés par des véhicules, des motos, des hélicoptères supposés se déplacer sans le moindre bruit ! Le spectacle du Dakar aime bien le battage médiatique, mais surtout pas que l’on dénonce son tapage désastreux !
HUIS CLOS.- L’autre volet du non-dit de ces journaux télévisés concernait la commission d’enquête parlementaire sur l’injustice inhumaine d’Outreau (1). Dans leur grande sagesse, nos doctes députés ont décidé qu’il valait mieux ne pas déballer les mauvais cotés de la justice en public, au cas où les constats feraient trop de tintamarre médiatique. Alors, ils ont utilisé la bonne vieille méthode du huis clos, celle qui permet de laver le linge sale en famille, sans que les conversations des " lavandières " franchissent les murs insonorisés du Palais Bourbon… Il faut savoir parfois mettre l’édredon sur les hurlements à l’injustice que peuvent prononcer les gens du peuple. Sait-on jamais? Un " secret " pourrait être révélé dans les médias, et le gâchis lamentable qui, en d’autre temps, aurait valu, la " une " d’un courageux quotidien traversé par un monumental " J’accuse ! ", prendrait alors des allures graves pour le pouvoir, auquel nous sommes tous obligés de faire muettement confiance. La croyance populaire (contrairement à la loi), répand en effet l’idée fausse qu’il est interdit de commenter une décision de justice. Les députés en ont profité pour mettre un gros bémol au scandale potentiel. Ils ouvriront peut-être les portes, de temps en temps.
DOUCE NUIT.-
C’est probablement dans un autre monde du silence qu’un éminent fonctionnaire du Ministère de l’Emploi dirigé par le " social " Borloo, a rédigé, secrètement, le décret du 22 décembre portant modification d'un article du code du travail, au sujet du contrôle des personnes inscrites sur la liste des demandeurs d'emploi. Bizarre, il n’a été publié que ce… samedi 24 décembre au Journal officiel, dans une nuit où, chacun le sait, le Père Noël porte les cadeaux. Il valait mieux que l’affaire ne fasse pas grand bruit.
Aux termes du texte, l'article modifié permet aux agents relevant du ministre chargé de l'emploi, de se faire communiquer, "sur leur demande", par les administrations fiscales, "en cas de présomption de fraude, toutes données et documents nécessaires à l'accomplissement de leur mission". Il est aussi précisé que les agents chargés de vérifier les déclarations "ont accès aux données et documents nécessaires à l'accomplissement de leur mission, détenus par l'Agence nationale pour l'emploi. Tout cela grâce au silence précieux de l’informatique, extraordinaire instrument pour celui qui veut s’informer sans mot dire. Ni vu. Ni connu. Ni entendu.
Même si je n’ai pas une hostilité de principe au contrôle des revenus, je trouve que le coup de la publication au JO au cours de la " douce nuit, sainte nuit " de Noël relève de la technique bien rôdée du coup tordu, commis sur la pointe des pieds ! Aucun commentateur n’a cependant, hier soir, relevé le choix de la date comme une preuve qu’il s’agissait, forcément, d’un " complot " fomenté grâce à des chuchotements ministériels, dont bien… évidemment ni le Premier Ministre, ni le Ministre de l’Economie et des Finances n' étaient au courant. En l’occurrence si la parole du chômeur est d’argent, son silence ne sera pas nécessairement d’or.
Je ne peux pas résister au plaisir de vous délivrer ce constat de d’Alembert qui a écrit : " Le peu que nous venons de dire est suffisant pour engager les lecteurs éclairés à se tenir sur leurs gardes, à se défier et de la louange et du blâme, et du silence même; car le silence a aussi sa malignité et son injustice ! "
Mais je déblogue…
(1) Lire la chronique " Erreur inhumaine" du 2 décembre