L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Quand vous découvrirez cette chronique, je serai, du moins je l’espère, quelque part au Chili. En milieu de journée, après 14 heures non stop de trajet, je poserai le pied sur le sol chilien pour y respirer un grand bol d’air politique. Simplement, à mes frais, je m’offrirai une cure de rajeunissement. L’une de celles que même les plus dorées, les plus onctueuses des madeleines de Proust ne peuvent créer.
Dans mon jardin secret, j’entretiens en effet jalousement quelques illusions, dont les graines ont été récupérées auprès de mes grands-pères. Elles sont fragiles et ont, plusieurs fois, été gelées par les durs frimas de la réalité, ceux qui soufflent le dimanche soir aux sorties des urnes. Chaque fois, le traitement a été impitoyable : couper au plus près du terrain les fleurs de la passion, avec le secret espoir que leurs racines redonneraient vie à l’espoir. Chaque fois que l’une d’entre elles arrive à éclosion, en revanche, le plaisir est le même. Je le savoure désormais avec l’intense satisfaction des jardiniers de l’idéal. Je sais qu’elles appartiennent forcément à l’éphémère. Elles finissent inéluctablement par faner, par s’étioler, et par devenir insaisissables. Plus leur venue au monde a été exigeante, plus je regrette profondément de ne pas avoir su ou de ne pas avoir pu prolonger leur existence. Manque d’eau de vie, trop peu de motivation, une trahison des autres, une mauvaise tempête : la culture déjà délicate ne résiste pas aux intempéries extérieures. Le Chili reste pour moi le plus formidable terrain pour l’éclosion des fleurs de la passion. J’en rêvais depuis tellement longtemps.
L’ESCALE MYTHIQUE
D’abord parce que mon enfance a été nourrie des récits écrits des périples de ces marins rudes, durs au mal dont je partageais la quête des baleines ou l’inquiétude du passage du cap Horn. Valparaiso, l’escale mythique avec ses bars louches et ses collines, la ville du paradis, m’a toujours tenté, car c’est de ses rives que sont partis des milliers de conquérants des océans, tous sûrs que la fortune, ou tout au moins la réussite, se trouverait au bout du voyage. Nul n’envisageait le pire. Tous avaient l’optimisme chevillé au corps. Valparaiso, pour moi, un nom magique !
Heureux d’avoir vaincu les terribles vagues de la fin des terres, ou les traversées trop pacifiques d’un interminable océan, ils ont créé l’extraordinaire légende du port du bout du monde, celui de l'illusion de jours forcément meilleurs, quelque part au-delà de l’horizon.
Il y a eu aussi les Andes, que d’autres conquérants avaient eu à vaincre. Mermoz. Combien de fois ai-je contemplé le visage d’ange de cet acrobate des airs ? Combien de fois ai-je relu l’exploit que représentait le franchissement d’une " Cordillère forteresse " avec un " avion de papier " ? Il fut l’un des premiers effectuer cette périlleuse traversée postale que Guillaumet effectuera plus de 400 fois en service régulier.
Marins ou aviateurs ont su transformer, en arrivant ou en partant de cette longue bande de terre, leurs rêves les plus fous en exploits pour l’humanité.
Le Chili a aussi cet extraordinaire privilège d’héberger les plus majestueux oiseaux de la planète, étrangement similaires dans leur allure : l’albatros et le condor. L’un et l’autre glissent interminablement dans les airs pour seulement prendre de la hauteur vis à vis d’une terre de pesanteurs et de mesquineries Peu de pays ont été aussi inaccessibles, ont aussi longtemps tourné le dos au reste du monde, se sont autant mérités que celui-ci.
LE PLUS BEAU PRINTEMPS
Ensuite parce que c’est au Chili qu’était né le plus beau printemps de l’hémisphère sud. Celui qui me permit de croire que la fleur du socialisme pouvait aussi éclore naturellement. Le 4 novembre 1970, Salvador Allende était élu Président de la République, et s'engagea à corps perdu dans la transformation de son pays, obsédé par le respect pointilleux de la démocratie et de ses institutions.
J'y ai appris, dans son aventure, qu’un pays pouvait rêver, pouvait espérer, pouvait se rebeller par son vote. La France y a peut-être compris, grâce à l’exemple chilien, que la Gauche n’était pas vouée à l’opposition aux grands militaires providentiels. Salvador Allende avait eu la patience, l’opiniâtreté, d’attendre son heure. Il était amoureux de la loi, de la démocratie, du Peuple.
Le Chili, deux ans après que j’aie pu m’exprimer comme citoyen pour la première fois de ma vie, m’ouvrait une perspective nouvelle : celle du combat politique démocratique. Elle se referma cruellement, atrocement, le 11 septembre 1973 après seulement trois années d’espoir. Le malheur permit à tous les véritables démocrates de comprendre que rien n’est jamais définitif, et a redonné son visage hideux au fascisme. Une douloureuse leçon, un coup de froid terrible qui, paradoxalement, ne détruisirent pas mes illusions mais leur donnèrent une vigueur accrue, une envie nouvelle de faire payer cette mort.
Les tortures, les exécutions, les exactions diverses, ont transformé le Chili, terre d’asile des voyageurs des rêves les plus fous, en terre de souffrance et d’angoisse. Une mutation entrée dans ma chair et plus encore dans mon esprit, pour laisser une cicatrice douloureuse, à l’évocation chez nous de quelques idées noires. Elle reste vive, et je suis certain que tout à l’heure ou dans quelques jours, elle se réveillera dans le silence de ma conscience.
QUELQUES FLEURS D’ILLUSION SUPPLEMENTAIRES
Enfin, je vais respirer les quelques jours ayant précédé le 10 mai 1981. Du moins je l’espère. Dans les voix, les regards, les gestes, je vais chercher les repères qui ont annoncé la victoire. Je suis déjà profondément heureux de vivre, de l’intérieur, anonymement mais intensément, les derniers moments clés de la campagne de Michelle Bachelet.
Le puzzle très complexe de l’histoire qui s’assemble sous mes yeux ne peut qu’avoir les couleurs du bonheur. Je veux, en effet, encore puiser de quoi nourrir quelques fleurs d’illusion supplémentaires, pour agrémenter mon jardin du quotidien. Je veux retrouver le goût sucré de la victoire, perdu un soir de 2002.
" Le printemps est inexorable " expliquait Pablo Neruda. Faisons lui confiance, pour qu’à mon retour, je puisse vous ramener une brassée de roses d’espoir fraîches, sincères, flamboyantes cueillies au pied des Andes.
Mais je déblogue…