L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Mozart aurait eu 250 ans. Cette année 2006 va donc être une déferlante permanente de biographies, de festivals, d’expositions, d’hommages en tous genres, et chacun va quérir, chez le plus célèbre des compositeurs francs-maçons, " sa " vérité". Sa vie et son œuvre vont être disséqués, pour donner au monde la véritable dimension de celui qui fut, en paraphrasant un mot célèbre, " encore plus grand, mort que vivant ". Que l’on ne s’y trompe pourtant pas, Mozart ne fera pas, pour autant, dans tous les foyers une apparition aussi tonitruante que celle des vainqueurs de la Star’Ac. On en est encore à des années lumières… Il connaîtra un retour en grâce posthume accentué, mais de là à le voir envahir les ondes de ses créations, il y a un abîme infranchissable, en l’état actuel du niveau culturel global de notre société. Il serait d’ailleurs absurde de penser que sa musique était très " populaire " à son époque, et il serait déjà probablement ébahi par sa diffusion actuelle.
Mozart n’a jamais été autant d’actualité dans une société où la notion de " prodige " ne fait que croître et embellir. Durant des décennies, elle avait perdu de son intérêt, au profit de la seule réussite en temps et en heure, alors que maintenant, tout doit être précoce. Il en est ainsi des légumes, des fruits, des apprentissages, des expériences, comme des enfants. Dans de nombreuses familles plane encore ce que j’appelle le " fantasme de Mozart ".
Un mal dont les ravages sont réels, mais sur lequel personne n’ose trop réagir. Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, les parents pratiquent le " mozartisme " sans le vouloir. Dans le domaine de l’éducation, du sport, de la culture, des loisirs il est devenu de bon ton de lancer le plus tôt possible une progéniture réputée " géniale " ou " surdouée " ou " hyper-active " dans le plus modeste des cas.
MAJOR DE POLYTECHNIQUE.-
Tous les enseignants ont eu, par exemple, à régler le problème récurrent des parents venant implorer que leur fille ou leur fil " saute " une classe (entrée prématurée au CP ou exemption de l’ex-CE1), car ils estiment que ce serait du temps perdu. Un jeune qui a un an d’avance, constitue un capital de notoriété familiale non négligeable, jusqu’au jour où il le paie très cher, car pour un " Mozart " qui réussit, il y en a un autre qui bascule dans l’échec absolu. Mais personne ne veut le savoir… Tant pis, le risque est à courir, comme s’il s’agissait d’un " placement ", dont les dividendes seraient à percevoir un jour ou l’autre. J’aime bien d’ailleurs quand François Dubet, sociologue bordelais au franc parler remarquable, explique " que tout notre système éducatif ne travaille, à tous les étages, qu’à une seule finalité : fabriquer le major de Polytechnique ! " car il ne fait que reproduire le symbole de sa propre réussite !
Ce syndrome du " Mozart scolaire " ne frappe pas, contrairement à une idée répandue, seulement parmi l’élite du pays, mais se diffuse de plus en plus dans toutes les couches sociales. Il faut, par exemple, que le " petit " entre absolument à 2 ans à l’école maternelle, alors que nul ne sait exactement les dégâts réels que cause une présence physique quotidienne trop longue dans une structure collective souvent surchargée… et quelles seront les conséquences d’une rupture affective prématurée. Mais il doit être...en avance au cas où il aurait, un jour du retard!
LE BABY QUELQUE CHOSE.-
Le sport génère aussi ses "Mozart" avec la complicité des fédérations. Les " écoles " diverses entament la spécialisation des activités dès… 4 ou 5 ans. On délivre des licences à des enfants soumis à une impulsion donnée par les parents, ou une image télévisée, mais sûrement pas par l’attrait de la discipline concernée. Il existe le " baby judo ", la " baby gym ", le " baby tennis ", le " baby basket "… le " baby quelque chose ", mais pas encore le " baby foot ", car ce serait péjoratif. N’empêche que le ballon rond se pratique, en compétition, de plus en plus tôt, et que le spectacle est sur le bord de touche, où les " impresarii " ne manquent pas. Et pendant ce temps, on sacrifie les profs de gym sur l'autel de la diminution du nombre de fonctionnaires... Or, c'est au collège et au lycée que l'on apprend réellement la pratique sportive. Dommage!
Pour avoir été joueur, éducateur, entraîneur, secrétaire, président d’un club de foot, je sais en effet que certains matchs du samedi m’ont inquiété sur l’avenir du sport. Ils ne sont trop souvent que la caricature d’un monde sportif mercantile, proposé par les pros du " haut niveau ", dans lequel je ne crois pas comme exemple, pour l’avoir côtoyé en tant que journaliste, durant près de 20 ans.
Comme j’assiste à toutes les assemblées générales de tous les clubs, je constate avec désespoir que dans les catégories des – de 15 et – de 18 ans, c’est l’hécatombe. Il ne reste plus qu’à peine 15 % des " Mozart " de la première heure, tant ils ont été usés par une pratique intensive prématurée. Il n’y a plus aucune spontanéité, aucune envie, aucun plaisir de jouer, mais seulement la désillusion de ne pas avoir atteint le niveau des virtuoses. La finalité du sport a pris le large ! C’est la raison qui nous a poussé à développer sur Créon depuis maintenant 10 ans une école " multisports ", afin de proposer un choix véritable aux enfants en âge de participer à la vie associative. Engagement que nous encourageons avec l’attribution des carnets de chèques " Créon + " pour chaque jeune (0-18 ans).
FANTASME DE TAPIE.-
La musique, la danse, n’échappent pas à cette mode de la précocité triomphante. Elle est beaucoup plus présente chez les filles que maman met illico au piano pour qu’elles puissent jouer la " lettre à Elise " devant la famille émerveillée ou qu’elles soient filmées en petits rats lors du gala annuel… La " Mozartmania " a donc de beaux jours devant elle.
Le malheur, c’est qu’elle a du mal à trouver sa place dans une société du profit, de la rentabilité immédiate, de la concurrence effrénée, du matérialisme absolu. La France cultive le paradoxe de naviguer, en permanence, du fantasme de Mozart au fantasme de… Tapie. Elle balance entre le " siècle des Lumières " et celui de l’argent facile.
Elle vit dans l’illusion qu’elle est encore " l’enfant prodige " du monde, celui qui le premier l’aurait ouvert à la culture, au sport, à l’éducation… C’était peut-être vrai il y a 250 ans, mais depuis, il a coulé beaucoup de notes à Salzbourg ou ailleurs. Nos " Mozart ", à nous, s’appellent Magalie, Lorie, Jean-Michel Jarre ou Zidane ! Excusez du peu!
Mais je déblogue…