L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
La famille. Une entité de plus en plus mouvante qui se compose, se décompose et se recompose désormais selon les aléas de la vie personnelle. Nul ne peut prétendre que son caractère sanctuarisé par des règles sociales ancestrales correspond à une réalité actuelle. Elle devient évolutive, conflictuelle ou restreinte et ne correspond plus à des concepts basés sur la continuité. Les racines s’oublient très vite sous la pression d’une société qui exige l’abandon comme rançon de l’efficacité.
On ne vit plus que dans l’égoïsme nécessaire. Celui qui excuse le désintérêt pour ses origines se permet d’occulter sereinement les manquements à la continuité. La famille devient un concept incompatible avec la notion de partage, puisque le chacun pour soi s’applique dans tous les aspects de la vie quotidienne. Il ne faut cependant pas désespérer, car le paradoxe réside dans le constat que les jeunes, certes souvent à cause des contraintes économiques, restent le plus longtemps possible dans le giron rassurant de ce cocon, où la métamorphose vers l’âge adulte dure maintenant parfois aussi longtemps que la gestation des éléphants.
L’IMPORTANCE DU CHEMIN PARCOURU.-
La famille c’est pourtant, avant tout, un espace dans lequel on peut mesurer l’importance du chemin parcouru. La meilleure des appréciations de sa vie personnelle réside dans cette capacité à comparer les évolutions des générations, et à respecter ce que la précédente a apporté à la suivante. Il y a ainsi dans la vogue présente des recherches généalogiques une volonté manifeste de se trouver des repères, destinés à se donner des origines. C’est inévitable, car selon une phrase célèbre " les peuples qui n’ont pas d’histoire sont condamnés à mourir de froid ", et certains se mettent à grelotter. Il en va de même pour les individus, qui devraient obligatoirement connaître la réalité de leurs lignées ancestrales, afin justement de ne pas mourir glacés par la réalité de leur parcours personnel. Il y a toujours en effet une lueur d’espoir dans le passé. Elle permet d’éclairer le présent, car aucune personne n’est le fruit du hasard. Elle n’est que la résultante d’une réalité antérieure, trop souvent méconnue.
Dans les familles, chacune et chacun devraient, dès que possible, par les photos, par la parole, s’emparer des histoires des générations antérieures. Trop d’enfants ne connaissent même pas le parcours de la génération des grands-parents. Ils sont, par la dure réalité des divorces, coupés de ces bienfaits, consistant à apprécier la vérité sur les premières bases de leur construction personnelle. Dans une vie professionnelle, maintenant malheureusement lointaine, j’ai pu constater que, trop souvent, les élèves ignoraient même la profession réelle de leurs propres parents, et celle de la génération antérieure relevait de l’exploit !
LES VERITES DE LEUR HISTOIRE PERSONNELLE .-
Les relations inter générationnelles sont pourtant fondamentales. Il faut bien convenir qu’elles ne figurent pas dans les priorités sociales présentes, qui tournent autour de la maison, du gazon et de la télévision. Pourtant, il faudrait que les " anciens " acceptent de ne pas se considérer comme des vieux cons lorsqu’ils apportent aux plus jeunes quelques bribes de leur histoire, car les plus simples, les apparemment banales, sont les plus riches. Consigner par écrit (pour celles et ceux qui le peuvent) les aspects les plus réels de son parcours, ne constitue nullement une vanité condamnable. Elle offre, au contraire, un exercice de modestie pour celles et ceux qui croiraient, un jour, avoir tout découvert du monde, et qui ignoreraient qu’il y a eu avant eux des défricheurs de la vie. Il est impossible d’être soi-même sans reconstituer les avatars ou les réussites antérieurs.
Peu d’analystes du mal des banlieues font référence à cette rupture réelle que génère inévitablement l’immigration. En effet, pour l’avoir vécu, comme petit-fils d’immigrés, l’absence de références à des visages, à des lieux de vie, à des anecdotes, à des parcours, à des paysages, prive forcément d’une part non scientifique du patrimoine génétique. Le mal se nourrit d'abord de l’absence de racines. Heureux sont celles et ceux qui peuvent, régulièrement, effectuer ce retour aux sources. Plus on accomplit ce parcours jeune, et plus son incidence sur l’avenir sera précieux.
La famille ne doit pas se " défendre " ou se " codifier " mais elle doit se vivre, sans aucun a priori. Justement, plus elle sera large, diversifiée, foisonnante, et plus elle constituera un substrat capital pour la croissance des esprits en formation. Justement, c’est parce que notre société a réduit ce concept à sa plus simple expression que les déracinés gisent au bord des chemins de la vie. Un père ou des pères, une mère ou des mères, un enfant, constituent ce que l’on appelle d’ailleurs, à juste titre, une " cellule familiale ". Mais on sait bien que les amibes, les microbes ou les virus (et je n’en suis pas sûr !), réductions outrancières de la complexité de la nature, ne constituent pas le plus rassurant des éléments.
RECONFORT PRECIEUX .-
Probablement sont-ce mes origines italiennes qui me conduisent à plaider en faveur de ces rassemblements familiaux, qui me réchauffent toujours le cœur. J’y trouve le réconfort précieux de savoir que je ne suis pas isolé, perdu, étranger, absent, au milieu de la foule humaine. La conjonction des générations (j’ai la chance extraordinaire de pouvoir en mettre encore 4 ensemble) me permet sans cesse de savoir d’où je viens, afin de pouvoir deviner où je vais…
Dans le maison de retraite de Créon, où je me rends quasiment chaque jour, je souffre pour ces femmes et ces hommes que la raison a abandonné avant qu’ils puissent apporter aux autres le récit possible de leur propre parcours, dont aucun n'est banal. Je souffre encore plus pour celles et ceux dont on a distendu, déchiré ou rompu les liens avec le reste du groupe " famille ", et que l’on a " déposés " aux objets trouvés de la vie. Quel gâchis ! Le personnel s’efforce certes dans des ateliers de recueillir en permanence les fruits encore agréables des mémoires vives. Malheureusement, c’est souvent au seul bénéfice des autres…car le premier cercle susceptible d’en profiter s’est évanoui, comme celui créé par un caillou jeté sur la surface lisse d’un étang.
Lorsque j’ai accueilli, à deux reprises, à Créon, Sig Ahmed Ahmed qui fut le Président des Touaregs, et qu’au hasard d’une promenade, je lui ai montré la Maison de retraite, j’ai lu, dans son regard, perçant au dessus de son bandeau, un brin d’étonnement. En lui expliquant qu’on ne pouvait plus, dans notre société moderne, prendre en charge les " anciens ", en raison de leur handicap ou des exigences de nos propres vies, il ne m'a pas paru que je l’ai convaincu du bien-fondé social de la démarche. Il a gardé une vision différente de la nôtre du progrès social. Mais elle est sûrement arriérée.
Mais je déblogue…