L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Il est incontestable que de beaux jours s’ouvrent pour la majorité présidentielle actuelle. L’UMP a un boulevard devant elle, car jamais la conjoncture ne lui été aussi favorable. D’ailleurs, Crin Blanc (de Villepin) l’a parfaitement compris, en lançant des réformes sociales au profit du MEDEF, qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait réussi à même maintenir sur la table. De manière détournée, il s’attaque aux fondements du système français, casse le Code du travail, ramène l’obligation scolaire à 14 ans, déménage le territoire, remet en cause le droit aux Allocations familiales… Tout cela dans un seul texte de loi fourre-tout, vite présenté, et surtout vite voté au Parlement.
La méthode gouvernementale repose grandement sur celle des responsables du décollage de la fusée Ariane à Kourou : choisir la bonne fenêtre de tir ! On sait en effet que désormais, en politique, il faut opter pour le moment exact, afin d'expédier médiatiquement une réforme discutable. A quelques semaines près, l’effet n’est pas le même, et l’échec menace ceux qui auraient mal choisi le créneau de " décollage " d'un texte polémique. Crin Blanc sait que c’est maintenant ou jamais.
LE MILIEU SYNDICAL RESSEMBLE AUX BALKANS .-
Il a donc calculé au millimètre son offensive, tant au point de vue de la clarté du ciel social, que de l’impact sur l’environnement général. D’abord, il faut bien reconnaître que jamais en France le rôle des syndicats n’a été aussi faible. Que ce soit dans les usines, dans les entreprises, dans le service public, ils stagnent au plan de leur audience. Ils ne trouvent plus, globalement, non seulement des adhérents, mais surtout de l’influence sur celles et ceux qui leur restent fidèles.
Le milieu syndical français ressemble aux Balkans d’avant guerre. Eclaté, incapable de s’entendre, miné par des rivalités internes, discrédité par des compromis de gestion d’organismes paritaires déficitaires, freiné par les difficultés financières croissantes des salariés ou des fonctionnaires, il manque de punch pour mobiliser les couches moyennes.
En 2003, par exemple, seulement 8 % des salariés (7,5 % des femmes et 9 % des hommes) étaient syndiqués. C'est deux fois moins qu'il y a vingt-cinq ans. Les fonctions publiques regroupent près de la moitié des salariés affiliés à une organisation syndicale. Si, dans le privé, l'industrie reste un bastion, l'adhésion à de telles organisations est, de fait, bien plus fréquente pour les cadres que pour les ouvriers. Le développement des formes d'emploi flexibles, depuis une vingtaine d'années, a rendu plus difficile la syndicalisation de tout un volant de la main-d'œuvre, en premier lieu des salariés d'exécution. Et c'est bien parti pour s'accentuer!
La disparition progressive des viviers que représentaient les entreprises nationalisées (EDF, GDF, France Télécom, La Poste et même la SNCF) a enlevé le socle de tous les mouvements sociaux. Par ailleurs, le système de recrutement des enseignants (l’IUFM est une calamité jamais mise en cause dans les échecs de l’Education nationale), prenant en compte majoritairement les recalés des autres filières universitaires, a transformé les salles des profs en réunions du Lion’s Club. On y passe, en râlant sur le niveau des élèves, sans se préoccuper du contexte social duquel ils tentent d’émerger. On agit peu, en se réfugiant derrière l’irrécupérable phrase " ça sert à rien de manifester ou de faire grève, ils font ce qu’ils veulent !". Une excuse, qui permet d’éviter de perdre un jour de salaire, et de se " mouiller " dans un mouvement nécessitant un véritable engagement personnel.
Crin Blanc a des conseillers qui ont travaillé sur l’impopularité, dans le privé, des mouvements sociaux du public (réactions contre les arrêts de travail à la SNCF, à la RATP, dans les aéroports…) et sur le taux de réactivité potentiel d’un salariat, déjà persuadé (délocalisations, fermetures, plan de mise en retraite anticipée) que la précarité de fait existe depuis belle lurette. Un climat d’insécurité sociale règne sur le pays, et il bloque toute velléité de contestation. Il tétanise les initiatives collectives.
LES JEUNES DEFENDENT LEURS AINES .-
Le seul éventuel nuage, dans le ciel bleu de l’UMP, réside dans l’attitude des étudiants et des lycéens. On en est arrivé, en France, à une situation paradoxale, où ce sont les jeunes qui défendent le statut social de leurs aînés, et qui constituent le véritable réservoir de la contestation. Les enfants sont plus engagés que les parents, alors qu’ils sont réputés manquer d’esprit citoyen. Crin Blanc le sait, et il a donc placé la réforme à quelques encablures des vacances scolaires. Demain, il n’y aura pas la zone C (région parisienne) dans les manifs, ce qui diminuera indéniablement leur audience.
Demain, ce sont pourtant eux qui peuvent constituer le brûlot provisoire contre cette loi, mensongèrement calée " sur l’égalité sociale ". Eux, ont peut-être bien lu et bien vu que la loi " égalitaire " prévoyait : une période d'essai de 2 ans, la prescription de la contestation du licenciement ramenée à douze mois (au lieu de 30 ans dans le droit du travail !), la rupture du contrat par simple lettre recommandée avec accusé de réception, après des préavis réduits, une indemnité de licenciement ramenée à 8% du montant total de la rémunération brute (sans cotisations sociales !), l’interdiction d’emploi du même salarié licencié avant un délai de 3 mois, l’attribution d’une allocation d'Etat forfaitaire pendant deux mois (16,4 € par jour !) s’il a été viré après 4 à 6 mois d'ancienneté. Peut-être vont-ils avoir le sursaut que n’auront pas, j’en suis sûr, leurs aînés ?
Crin Blanc sait aussi que tous les mouvements lancés au cours des derniers mois, faute d’ampleur suffisante, ce sont éteints d’eux-mêmes, par lassitude, par contrainte financière, par inquiétude sur les conséquences éventuelles sur l’avenir immédiat (cf Marseille et la SNCM). Il a aussi prévu que le système parlementaire lui permettrait, au Sénat, de revoir à la marge sa copie.
UNE GAUCHE VIRTUELLE .-
La fenêtre de tir est également parfaite sur le plan politique, plus d’un an avant les présidentielles et les législatives. La Gauche n’existe que virtuellement, et se révèlera incapable de se solidariser autour d’un texte commun. Dans un communiqué de presse, Noël Mamère résume la situation : " Le PS propose une réunion petit fours le lendemain de la mobilisation du 7 février. La priorité, c’est la mobilisation contre le CPE. Le rassemblement de la gauche est pourtant une nécessité. Toutefois, le fait qu’on veuille nous réunir sans ordre du jour et sans parler du projet, cela ne nous intéresse pas ". L’ambiance est au beau fixe !
D’autant que les déclarations " impériales " de Ségolène, la nouvelle " Dame de fer ", sur les mérites de Tony Blair, vont arranger les choses : " Face au chômage des jeunes, il a obtenu de vrais succès, en recourant à plus de flexibilité et plus de sécurité . Les jeunes diplômés sont mieux traités au Royaume-Uni qu'en France. Ce n'est donc pas uniquement pour des raisons fiscales que tant de nos jeunes quittent la France pour aller travailler dans la City de Londres. Nous ne devons être bloqués sur aucun sujet, comme les 35 heures par exemple". D’ici à ce qu’elle nous vote la loi sur le CPE…Sarko va en faire une migraine!
Mais je déblogue…