L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Depuis 1966 et mon entrée dans le monde syndical, j’ai eu l’occasion de traîner mes semelles sur les pavés des rues de Bordeaux, puis sur des revêtements plus nobles. Lentement, au fil des ans, d’acteur motivé, conquérant, je me suis mué en observateur critique de ces mouvements de foule, dont on sait que, faute d’être décisifs ils traduisent une ambiance sociale particulière. J'aime marcher au milieu des autres, sans me ranger derrière une banderole particulière, puis m’arrêter pour regarder, pour humer l’air du jour.
J’ai des souvenirs de journées exceptionnelles comme de bides monumentaux. Je garde en mémoire des moments exaltants et des heures déprimantes. J'ai vêcu des marches triomphales et des retraites moroses. Hier matin, en voyant passer la cohorte des manifestants hostiles au Contrat de Première Embauche, j’ai eu, je l'avoue au risque de déplaire, un moment de nostalgie. Aucune ambiance, aucun slogan repris par les suiveurs des camions sonos. 10 000 personnes ont manifesté au rythme de "C comme chômage, P comme précarité, E comme éjectable", ou encore "CPE marche ou crève", sans trop de succès pour ceux qui les portaient de la voix.
Un silence hivernal, une grisaille de février, un sentiment d’échec induit anticipé planaient sur les rues empruntées. Malgré la foule, on sentait que personne ne croyait véritablement à l’impact possible de ce défilé de protestation. Quelques centaines de mètres, au cœur de ce ruban populaire, confirmaient la sensation de suivre un enterrement de première classe. Le peu d’étudiants et de lycéens constituait le pire des handicaps, car les habitués, rompus aux parcours inutiles, lassés par des luttes répétées infructueuses, traînaient leur tristesse comme un boulet.
AU VENT DE L’ESPOIR .-
Il y a seulement un mois, dans les rues de Santiago, régnait une toute autre ambiance. Un soleil d’Austerlitz inondait la ville et des milliers de calicots, drapeaux, banderoles aux couleurs vives flottaient au vent de l’espoir. Ils surplombaient des visages radieux, heureux de se retrouver dans un combat positif ,pour soutenir une femme représentant, pour tous, sans idéntification particulière, la garantie d’un avenir souriant. Très jeunes femmes, familles, ouvriers, retraités, venaient, dans une ferveur populaire sincère, apporter leur soutien, pour enrayer un processus politiquement impensable. Ces gens, surgis de partout et d’un nulle part où l’on voulait à nouveau les reléguer, apportaient la sensation d’éclairer le chemin de leurs lendemains. Ils voulaient encore croire dans les vertus de la politique, brandissant des bannières comme d’autres porteraient des flambeaux olympiques. Bien au chaud dans cette foule respectueuse et bigarrée, chaleureuse et consciencieuse, croyante et lucide, j’ai éprouvé le plaisir bienfaisant d’un bain de jouvence.
Hier matin j’ai eu, discrètement, une toute autre sensation, celle d’être dans un cortège de bons élèves du syndicalisme, venus témoigner de leur compassion pour les futures victimes de la déréglementation du travail. Le sentiment d’être là pour remplir son devoir l’emportait sur toute autre considération enthousiaste. La désillusion semblait s’être emparée de cette " Gauche " militante, qui cherchait vainement une lueur d’espoir. Aucune élection partielle n’infirme ce désintérêt global pour la vie citoyenne. Aucun sondage ne porte le germe d’une croissance rapide de la popularité des femmes et des hommes convaincus que le progrès social, la justice, l’égalité, l’éducation, la culture demeurent des vertus porteuses d’espoir.
Je me suis pris à rêver dans la rue Nancel-Pénard, d’un rassemblement à la tonalité chilienne, pendant qu’à l’Assemblée nationale on se jetait des questions d’actualité à la face. Malheureusement, il faudrait retrouver massivement la confiance dans les idées pour qu’il en soit ainsi… or, le mal est profond, car la crise prend ses racines dans celle de l’idéal et pas seulement dans le contenu d’un texte de loi !
LE FILS DES ELEPHANTS .-
Le projet du Parti socialiste, " fils des éléphants ", a une gestation conforme aux données génétiques de sa famille d’origine. Il sera énorme dans les mots, superbe dans les contenus, musclé dans ses principes, mais fragile dans sa communication. Or, il devra convaincre de sa viabilité, de sa croissance future, de sa pérennité et plus encore de la sincérité de ses engagements.
Les déclarations royales de Ségolène (elle n’était pas présente dans les manifs), qui ont eu l’heur de réveiller la fibre de… gauche de Dominique Strauss Kahn, donnent un avant-goût de ce qui attend les militants. Et quand, hier soir, lors de Trans Europe Express, la divine Christine Ockrent accueillait… Jack Lang, pour clamer son indignation au nom de la Gauche, on avait une idée exacte de cette triste réalité présente. Il ne suffira pas d’écrire un programme pour qu’il entre dans les esprits. Quand il sera imprimé et prêt, le projet devra, en effet, trouver le leader capable de le porter dans l’opinion. Il sera désigné en Novembre, et on sera rendu au mois de décembre… 2006, à quelques encablures des fêtes, et il sera, c’est une évidence, trop tard, car le laminoir du désespoir sera passé sur les jeunes et les moins jeunes.
LES DRH NE SONT PAS DES PHILANTROPES .-
La situation des demandeurs d’emplois dans leur globalité ne se sera pas améliorée. Tout le monde en est persuadé, car la croissance, seule clé réelle de la création d’emplois, n’aura pas été au rendez-vous. Il est vain de croire (ou de laisser croire) qu’une entreprise va réviser ses positions sur les embauches et les licenciements, sous prétexte qu’une nouvelle souplesse législative aura été pondue par l’UMP. Les DRH n’ont jamais été des philanthropes politiques !
Ils n’embaucheront que si leur entreprise a des commandes, des perspectives de chantiers, de créations potentielles, des besoins forts de main d’œuvre. Elle pourra d’abord continuer à avoir, comme c’est en permanence le cas actuellement, recours à l’intérim, fléau pour les jeunes, dont on ne parle pas du tout dans le texte en débat. Ensuite, elle remplacera ce recours à l’intérim sur des périodes de plusieurs mois, par celui du CPE moins onéreux et tout aussi souple. Enfin, elle tentera de remplacer des salariés sous protection sociale par des jeunes ne bénéficiant plus de la couverture du Code du Travail. Il ne fera pas bon dans quelques mois être dans la même strate d’âge que la fameuse ménagère de plus de 50 balais !
Or, il faut savoir que 2006 sera marquée par une forte réduction des investissements publics (ruine de l’Etat et pseudo décentralisation dramatiquement onéreuse obligent). Tous les prévisionnistes sérieux annoncent une baisse de la consommation, en raison de la baisse constante du pouvoir d’achat. Toutes les statistiques prédisent une forte régression du recrutement des fonctionnaires (éducation notamment). Tous les analystes ne croient pas dans la renaissance de la confiance. L’appel créé par les départs à la retraite sera aussi atténué par les plans sociaux des mises sur le bord de la touche massifs. Le volant des créations d’emploi sera diminué par les délocalisations.
Ce sont les réalités de demain. Les Françaises et les Français le sentent, le constatent, le vivent. Alors les défilés ne leur paraissent pas prioritaires !
Mais je déblogue…