L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Il existe encore des sujets tabous dont il ne faut absolument pas évoquer la réalité, sous peine de se voir taxer de pessimisme exagéré. Et, comme beaucoup des gens de mon entourage m’accusent de voir la vie en noir (elle serait superbe et généreuse), je refreine mes chroniques moroses. Pourtant, ce matin, je suis bien obligé d’évoquer un sujet qui me préoccupe beaucoup et dont le contenu ne dopera pas l’audience de L’AUTRE QUOTIDIEN. Bien au contraire. Car il est toujours extrêmement délicat de mettre sur la place publique un pan entier de la société, dont on ne parle guère.
En effet, depuis seulement dimanche matin, sont arrivés sur mon téléphone portable, trois messages des sapeurs-pompiers relatifs au nouveau fléau des temps présents : le suicide ! En posant des radars automatiques sur le bord des routes " rentables ", le gouvernement a enrayé, semble-t-il, la montée de la mortalité due aux comportements irresponsables d’automobilistes, touchés au porte-monnaie. Le nombre des victimes aurait baissé en 2005. Mais pour les autres grands sujets dramatiques de la vie, circulez, il n’y a rien à voir et ce n’est pas … rentable !
FAITS VERITABLEMENT TRAUMATISANTS
La situation n’a rien pourtant de comparable, entre les nombres loués par la Prévention Routière, et ceux de ce que l’on appelle, dans le langage spécialisé, les T.S. (tentatives de suicide) ou les tentatives réussies, car on se garde bien d’effectuer des statistiques précises sur le sujet. C’est la meilleure manière d’éluder le problème : ne pas l’identifier ! Ainsi, les interventions des services d’urgence ne comptabilisent pas concrètement ce phénomène. Tout le monde s’efforce de fausser les pistes, pour qu’aucun tableau précis ne condamne une évolution sociale, génératrice d’atteintes individuelles, plus ou moins irréversibles, à son intégrité physique.
Quand je lis, par exemple, sur une fiche d’intervention du centre de secours: absorption de médicaments ou assistance à personne, je décode une triste réalité, dont je suis ensuite prévenu oralement. Depuis le début de la semaine, pas moins de 3 sorties sur Créon, ont été consacrées à ces faits véritablement traumatisants pour les personnes qui, discrètement, en ont connaissance.
L'incidence annuelle des T.S. n’a donc encore jamais pu être véritablement estimée. Il y a quelques années, l'INSERM, seulement à partir de diverses enquêtes épidémiologiques, surtout hospitalières a effectué une évaluation. Elle serait de 2 à 2,5 pour 1000 habitants de 15 ans et plus, soit entre 90 000 et 115 000 tentatives de suicide chaque année en France. Mais il s'agit là d'une estimation minimale, dans la mesure où elles ne sont pas systématiquement recensées, et où un certain nombre d'entre elles ne nécessitent pas une hospitalisation.
Le nombre de décès par suicide a cependant connu, en France, une augmentation importante au cours des vingt dernières années, pour se stabiliser actuellement aux alentours de 12 000 par an. Depuis le début des années 80, il y a plus de décès par suicide que… par accident de la circulation, sans susciter de campagne aussi forte que celle dédiée à ces derniers. Ces constats très sommaires donnent pourtant une image globale du fléau souterrain, et ,semble-t-il, honteusement camouflé.
REEL PROBLEME DE SANTE PUBLIQUE
Les caractéristiques des personnes qui décèdent, sont différentes de celles qui effectuent une tentative. Schématiquement, les premières sont plus souvent âgées et de sexe masculin et les secondes jeunes et de sexe féminin. Le suicide constitue donc un réel problème de santé publique, tant par les pertes en vies humaines qu'il provoque, que par les problèmes psychologiques et sociaux dont il témoigne. Mais le silence généralisé masque ce qu’il faut bien considérer comme le mal de la décennie écoulée. L’obésité étant celui de celle qui s’ouvre. En France, par culture religieuse, on évite, par tous les moyens, d’évoquer ces décès dramatiques, non seulement pour ne pas culpabiliser les gens qui font basculer leur vie et en réchappent, mais aussi, pour ceux qui se sentiront plus ou moins responsables de ne pas avoir vu venir la défaillance.
En dix ans de mandat de maire j’ai été conduit, personnellement, à constater sept morts (aucune femme) par suicide, sur le territoire communal. Deux d’entre eux avaient mis fin à leurs jours par arme à feu, trois s’étaient pendus, et deux avaient usé de médicaments. Chaque fois, j’ai été fortement secoué, car il s’agissait d’hommes dont la souffrance n’était pas physique mais exclusivement morale parce que due, d’une manière ou d’une autre, à une forme de trahison. Dans ces cas là, le sentiment d’abandon, de mépris, d’exclusion, constituait la raison fondatrice de l’acte fatal. Le suicide repose sur une sorte de conspiration du silence avant qu’il intervienne, un repli terrible sur soi, et plus encore une incapacité tragique à communiquer. La société égoïste actuelle admet aisément que l’on peut rester seul dans la foule, seul dans la masse et seul face à un destin que l’on se révèle incapable d’assumer.
SEUL FACE A SA PROPRE IMAGE
Notre société ne présente que des réussites individuelles idéalisées, et il est parfois bien difficile pour certaines et pour certains, de se retrouver seul face à sa propre image ou à son propre parcours.
La ruine financière constitue ainsi une cause de suicide, la déchéance professionnelle en est une autre et l’échec scolaire (ou ressenti comme tel) constitue la cause essentielle des T.S. chez les jeunes. Là encore le sujet demeure tabou, mais pourtant il existe, comme si les exigences sociales pesaient lourdement sur le moral des lycéens ou des étudiants.
Quelques milliers de moins de 20 ans disparaissent ainsi chaque année, dans la mesure où tout reposant sur une certaine forme de réussite normalisée, ils se considèrent comme inaptes à poursuivre le chemin de la vie. Les cellules ados des hôpitaux spécialisés affichent complet, sans pour autant que l’opinion publique se pose des questions sur cette réalité bouleversante.
On attend que Mireille Dumas ou Jean-Luc Delarue fassent un spécial " suicide ", pour que le sujet devienne tendance !
Mais je déblogue…