L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Il pleut à verse dehors et l’on bronze dedans. Il y fait bon et l’on a changé d’air. Celui qui règne dans la salle est totalement différent de celui que l’on a respiré, depuis des lustres, à l’extérieur. Froid, humide, sombre, incitant au repli sur l’isolement, inquiétant, il pèse sur l’atmosphère de la soirée, comme si l’hiver s’éternisait volontairement pour retarder le retour du soleil. Mais l’obscurité du Cinemax Linder n’a pas du tout la même dimension. Elle est légère, chaude, amicale. Nul n’est venu ici pour fuir, ou pour se protéger de l’agression du climat. On y passe, avec l'espoir de trouver un moment de bonheur.
LA MAGIE DE L’IMAGE DIFFUSEE
Dans les regards des uns, il y a cependant de la gêne, car ils croient être pris en faute en cédant à la facilité. Un peu le même éclat que celui des enfants piqués, les doigts dans la bassine de confiture, au temps où elles fondaient lentement dans une cuisine de ferme. Dans celui des autres, on devine une envie gourmande avouée de bonheur, de rire, de détente. En fait, tout le monde est venu, sans vanité et sans illusion, profiter de ce qui demeure le meilleur traitement contre la morosité : le cinéma.
La magie de l’image diffusée collectivement retrouve son utilité et son fondement. Elle permet le partage véritable, puisqu' il y a simultanéité de la perception du spectacle. Dans cette salle, bien évidemment rénovée et transformée, des centaines de milliers de personnes ont renoué, en 80 ans (dont 25 sous la forme associative), avec la spécificité de la race humaine : l’émotion. Les larmes n’ont jamais été seulement tristes, mais très souvent d’une sincère gaieté. Les rires n’ont pas tous été évidemment intelligents ou jaunes. Le film n’a été très souvent que le prétexte à des rencontres convenues. Des chefs d’œuvre y ont été boudés ou ostensiblement ignorés. La facilité a maintes fois frappé. Mais dans le fond, plus que partout ailleurs, l’essentiel demeure d’être là, pour essayer de décrocher du quotidien.
Briser les chaînes de l’habitude, oser sortir pour aller vers autre chose, plutôt que de recevoir sans broncher, prendre le risque limité d’être déçu, ressentir le plaisir d’avoir oublié ses certitudes : ce sont déjà des bonheurs que l’on ne trouve pas dans tous les prés.
LONGTEMPS MEPRISEE
Le cinéma a été durant les trente glorieuses un formidable vecteur social. Il a porté le rêve dans les plus modestes salles de campagne. Il a diffusé aussi une forme de culture, dont on sait qu’elle fut longtemps méprisée. Il a entretenu le débat ou permis d’accéder à des œuvres encore cloîtrées dans les pages de livres négligés. Il y eut ainsi, pour moi, Créon Ciné et mon plaisir d’enfant ou de jeune, de pouvoir toucher des yeux un monde imaginaire que les mots ne concrétisaient pas parfaitement. Le passage paradoxal de la fiction à une autre fiction, plus crédible. Hier soir, j’ai retrouvé cette joie de me retrouver dans ce cocon qui permet la métamorphose de la chenille des idées, en papillon des rêves.
Oh, certes, je ne suis pas ressorti rutilant d'un " bronzage " commercialement bien ficelé, mais de temps en temps, il faut bien laisser sa vanité culturelle au vestiaire de la distraction pure.
Le troisième épisode des " Bronzés " ne correspond pas totalement aux canons de l’humour d’antan. Il repose pourtant sur les principes immuables du théâtre de boulevard. Rien de bien original. Le décor est certes beaucoup plus somptueux que celui, en contre plaqué, concocté par les spécialistes des salles populaires, mais il ne fait pas tout. Ceci permet de remarquer que Feydeau reste le père, le véritable fondateur du comique de situation. Au " Prunus Resort " aussi, les portes claquent. Les quiproquos amoureux se succèdent. Les couples se font et se défont. Les personnages restent conventionnels et caricaturaux. On retrouve évidemment, reformatés, les moments cultes des versions antérieures ayant marché, dont la fameuse boisson exotique ou autochtone, affreusement détestable… Une ou deux répliques vivantes. Mais on est loin de Michel Audiard, de Robert Dhéry ou même de Gérard Oury. La bande du Splendid n’a plus sa verve d’antan. A l’image de son engagement social, et surtout de ses comptes en banque, elle a singulièrement perdu de sa verve ! Elle vit sur ses lauriers, et plus encore sur sa notoriété.
UN RYTHME ULTRA RAPIDE
Il faut bien convenir que la communication autour du cinéma devient au moins aussi importante que l’œuvre elle même. Rien d’étonnant à ce que le " Cinoche " s’étiole en France. Seul l’événementiel médiatique peut sortir les salles de proximité de la crise, puisqu’elles ne peuvent plus suivre le rythme ultra-rapide des durées d’affichage des films. Elles rament, face au fléau que sont devenus les multiplexes, dans lesquels l’intérêt ne réside pas totalement dans la vision de la création projetée sur l’écran, mais aussi dans les possibilités offertes de passer une soirée complète, dans un ensemble aux facettes différentes.
Elles ont beaucoup de mal à tenir, dans un système économique où les DVD officiels ou pirates circulent prématurément, c’est à dire avant la fin du circuit commercial habituel. Ainsi à Créon, se pose la survie du Cinemax Linder tant le nombre des spectateurs a chuté en 2005. On sera par exemple à la limite basse de la simple rentabilité du lieu, située à 10 000 entrées.
Paradoxalement, la France avait amélioré ses scores globaux de spectateurs en 2004, qui avait été une année record avec 196 millions de spectateurs, soit le meilleur résultat depuis 21 ans. Ce chiffre n'avait pas été atteint depuis les 198,9 millions de spectateurs en 1983. C'est le film Les Choristes, de Christophe Barratier, avec Gérard Jugnot (c’est lui qui sauve d’ailleurs les meubles dans les Bronzés 3), qui a été le champion 2004, avec 8,6 millions d'entrées. Il était classé devant deux films américains: Shrek-2 (7,1 millions) et Harry Potter-3 (7,1 millions), selon la FNCF. En 2005 , il en a été autrement puisque la chute a été de 11 % !
Heureusement, en 2006 il y aura eu l’épopée du " Prunus Resort " et les vacances mouvementées des Bronzés vieillissants. Ils ont pulvérisé tous les records depuis leur sortie, et ils s’acheminent vers les 10 millions de spectateurs, ce qui garnira un peu plus les rangées de fauteuils et leur compte en banque. L’art cinématographique n’en sortira ni grandi…ni bronzé, mais si ça permet à toutes les générations de retrouver l’envie de bouger, peu de monde s’en plaindra.
Hier soir, j’étais heureux de vérifier que, l’espace de quelques dizaines de minutes, le ciné rassemble encore pour donner simplement le sourire. Le reste, dans le fond, ce n’est que du cinéma !
Mais je déblogue…