L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Les oiseaux ne se cachent plus pour mourir. Au contraire, depuis quelques temps, il faut absolument qu’ils acceptent de passer de la liberté vivante de parcourir les cieux, au contact mortel et glacial du sol, à la vue de tout le monde. Tous les gens sont invités à dépister leur agonie ou tout au moins à repérer leur décès. Lentement, mais inexorablement, s’installe le syndrome de la grippe aviaire, qui va singulièrement faire chuter la courbe de l’optimisme hexagonal. Je vous l’avais annoncé, mais ce fut vite oublié (1). La menace viendra maintenant du ciel, ce qui donnera raison, a posteriori, à nos ancêtres les Gaulois qui avaient peur qu’il leur tombe sur la tête. Chaque fois que vous lèverez les yeux vers l’un de ces vols qui griffent les nuages, il vous faudra avoir le même réflexe que les populations ayant entendu, autrefois, le vrombissement des bombardiers au-dessus des villes. Aux abris !
LE MAL ABSOLU DE LA PESTE
Nous allons revenir au Moyen âge, lorsque le mal absolu de la peste rôdait le long des fleuves ou sur les ports. Il sera partout et nulle part. Il surgira aux endroits les plus naturels, les plus protégés, détruisant les frontières que beaucoup voudraient clore aux hommes. Désormais, le danger n’a cure des protections administratives, des radars automatiques, des contrôles répétés, des commissions d’enquête, des conseils des Ministres, ou des grillages destinés à protéger des poules en sursis.
Dans ces cas là, le pouvoir politique n’hésite pas un instant pour adopter la tactique : il décentralise. Alors, il exige du Préfet, son bras séculier sur le terrain, qu’il diffuse la fameuse et inévitable " circulaire " destinée aux… Maires. Le travail n’est pas aisé, car il faut refiler vers les élus locaux, l’intégralité des mesures et donc des responsabilités à prendre. Et il faut bien réfléchir à tout, pour surtout ne rien oublier et se retrouver à un moment ou à un autre " responsable, mais en aucun cas coupable ".
S’il y a un attentat, les maires doivent mettre en œuvre le plan Vigipirate. Si le vent se lève, ils seront prévenus par un message anonyme sur leur portable, d'avoir à alerter, à n’importe quelle heure de la nuit, la population. Si les eaux montent, ils évacueront en quelques minutes les quartiers menacés. Si la neige s’amoncelle, ils déblaieront les rues. Si les chiottes d’une maison sont bouchées, ils seront appelés par le locataire pour déceler le logement insalubre. Si des fêtards s’attardent sur une terrasse, ils interviendront pour faire cesser le tapage nocturne. Et le Préfet pond chaque fois une circulaire... pour valoriser le maire, et lui déléguer ce qu'il ne fait plus.
CHEVALIERS BAYARD EN PUISSANCE
Alors, ne vous faites pas d’illusions, dans la quasi totalité des communes de France, n’ayant ni police municipale, ni service sanitaire, ni moyens de communication opérationnels, ni personnel qualifié, ni moyens financiers pour acquérir du matériel protecteur ou pour suivre une pandémie mondiale, les maires vont étrangler, avec leurs petits bras musclés, comme disait Coluche…, la grippe aviaire ! Chevaliers Bayard en puissance, ils vont retarder l’avancée du virus H5N1, et sauver la planète. Le problème, c’est que le gouvernement n’a pas l’air très optimiste.
Dans sa circulaire, le Préfet de la Gironde n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins. Le " rôle et actions missions du Maire " définis dans la circulaire de la Préfecture de la Gironde (datée du 9 février et reçue le 14 février), au nom de ses pouvoirs de police municipale, relèvent d’un inventaire à la Prévert : " organisation communale (sic), diffusion des informations relatives aux mesures de protection des élevages et de la faune sauvage (sic), l’aide aux personnes âgées ou fragiles, l’évaluation des capacités de stockage et de logistique, les opérations funéraires, la communication ". Excusez du peu ! Et suivent deux pages entières de consignes déclinant ces chapitres.
Le Préfet va même très loin dans sa prévision du cataclysme sanitaire, puisque le Maire, parmi une bonne trentaine de missions, devra notamment " identifier les sites potentiels permanents qui pourraient recevoir les corps sans mise en bière et recenser les sites de stockage de cercueils, cercueils hermétiques et housses… ". Autant de mesures qui ne concernent pas… les volailles mais bel et bien les hommes. Toutes les mairies devront aussi " diffuser des messages de recommandations au public… par tous moyens disponibles : panneaux lumineux (sic). .. et prévoir un standard déporté ou numéro vert… ". Aucun problème : c'est bien connu, les communes peuvent toutes, surtout en milieu rural, potentiellement le plus menacé, répondre à cette sollicitation. On sait que les panneaux lumineux fleurissent dans les villages et les hameaux !
OISEAUX MIGRATEURS DES BANLIEUES
Or, durant le même temps, la télé se veut rassurante. Aucun rapport avec le déferlement d’images spectaculaires sur " la racaille " de Sarkozy, qui semblait chaque soir menacer la France et instaurer la terreur de… la bagnole qui flambe. Les " oiseaux migrateurs des banlieues " avaient été plus médiatisés que ceux qui repassent par les zones humides de notre pays. Ils ont affolé les chaumières ou les lofts. Ils ont tétanisé la veuve des RPA ou affolé les quartiers chics.
Le Pays a vécu, chaque soir, au rythme du nombre des automobiles incendiées, annoncé par PPDA ou par ce remarquable croque-mort de l’info qu’est David Pujadas. Attention, âmes sensibles, le top du nombre de palmipèdes tués par le H5N1 va devenir le feuilleton quotidien. Je propose qu’il s’affiche même, en permanence, dans un coin de l’écran, pour bien motiver les ménagères de moins de 50 balais. La télé vous montrera bientôt que le seul a avoir pris des mesures efficaces aura été " Sarko le Magnifique " durant... la pandémie des banlieues.
Le Roquet de Neuilly sera donc forcément l’homme de la situation pour protéger la France de la grippe aviaire. N’a-t-il pas, d’abord, réussi à enrayer la… " contamination ", par une aseptisation des quartiers malades grâce à la technique du Karcher ? Une bonne désinfection sarkosiste des lieux suspects, et tout le monde serait beaucoup plus rassuré.
Ensuite, ne vient-il pas d’envisager le contrôle des migrations intempestives, en proposant l’immigration choisie ? L’idée est géniale : les cygnes, toutes les races de canards, les oies blanches ou pas, les échassiers divers, seront désormais retenus aux frontières… Ils devront passer ailleurs sous peine de reconduite forcée au point de départ, dans des charters poulaillers spécialement aménagés.
On pourrait aussi envisager l’organisation d’un " aviairethon " avec Gérard Holtz et Sophie Davant. David Douillet et Bernadette Chirac viendraient soutenir, bec et ongle, l’initiative. Les fonds recueillis serviraient à faire du blé, pour que les petites communes puissent financer les mesures demandées par le Préfet, et que les maires... entretiennent correctement leurs poules! Et s'ils devaient enchaîner des canards, ce ne seraient pas forcèment ceux auxquels on pense!
Mais je déblogue…
(1) Relire " POULETS ET INSECURITE " Chronique de L’AUTRE QUOTIDIEN " du 12 octobre 2005