L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Zéro. Le chiffre culte de l’époque. Durant des décennies, il a symbolisé l’échec scolaire. "Prendre un zéro" constituait la honte susceptible de vous faire passer de mauvais moments à la maison. Impossible d’effacer un tel affront, surtout si la collection se…pointait dans le reste du trimestre. Une première fois dans ma vie, j’ai récolté ce chifrre redouté. C’était en Troisième dite spéciale au Cours Complémentaire de Créon, pour avoir refusé, au nom d’une remarque injuste, de réciter un poème de Victor Hugo ! A l’école normale, un zéro coûtait une " grande sortie " de retenue, et donc quasiment un mois de maintien dans le cloître laïque. J’en ai eu un autre, comme " otage ", pris au hasard dans une salle d’étude pour un mini chahut, sans coupable auto-désigné. J’ai haï ce zéro, car pour moi, il fut, dans ces circonstances, un outil de répression détestable.
Désormais, le zéro ne fait plus peur sur les bancs des écoles, mais par contre, il hante les nuits de tous les responsables. En effet, il tourne à l’obsession quand il est joint au mot risque… Il y eut plusieurs périodes dans l’évolution de l’Homme, celle que nous traversons, avec plus ou moins de bonheur, restera comme celle du " risque zéro ". Dans tous les domaines, cette préoccupation s’est emparée de la société qui a entamé la quête du Graal.
Au moindre zéphyr, au moindre bobo, au moindre comportement suspect, à la moindre bouchée, au moindre événement climatique, ressurgit, plus ou moins masqué, le sentiment que la " sécurité " n’est pas suffisante. Il suffit d’ailleurs que la télé s’empare d’un fait divers pour qu’immédiatement, le pouvoir politique promette, selon l’impact du désastre, une nouvelle norme, une circulaire exhaustive, un décret intraitable ou, cerise sur le gâteau, une loi détaillée, portant le nom de son initiateur.
PLUSIEURS CENTAINES DE TEXTES
En France, il faut savoir qu’un Maire, non seulement doit être parfaitement au courant de milliers de textes législatifs de gestion, mais ils se doit aussi de connaître, sur le bout des doigts, plusieurs centaines de textes techniques purs, définissant des produits, des techniques, des procédés. Compte tenu de son " incompétence de citoyen moyen ", il a donc recours à des bureaux spécialisés, qui se développent à une allure vertigineuse, pour… contrôler absolument tout. Il arrive même qu’on lui demande d’apporter la preuve qu’il a contrôlé les contrôleurs. Si je me réfère à ces derniers jours, à Créon, deux épisodes illustrent cette tendance.
Mardi matin, le vétérinaire a débarqué au restaurant scolaire. Rien de plus normal, et je ne songe pas un instant, à en contester l’utilité. De son inspection, il ressort que globalement les 70 000 repas fabriqués le sont dans des conditions normales mais, c’est une certitude, le… risque zéro n’est pas atteint. Il faut donc que les cuisiniers aient en permanence une feuille et un stylo en mains, et qu’ils se persuadent que le… thermomètre est devenu leur outil de travail essentiel. Prise de température au moment où l’on fabrique le plat. Prise de température au moment de faire cuire le plat. Prise de température au moment où l’on sert le plat, tant dans la salle que chez les personnes âgées… La température, vous dis-je, est devenue la garante absolue du risque zéro, énoncé par la procédure HACCP (Hazard Analysis Critical Control Point ou Analyse des dangers et maîtrise des points critiques).
Nous avons essuyé un blâme sévère, car nous n’accompagnions pas chaque livraison des repas du troisième âge de la traçabilité de la viande bovine. Une étiquette, indiquant la provenance de la bête, doit obligatoirement être communiquée à celui qui reçoit ce service social. La vache folle a frappé !… la Grippe aviaire va lui succéder ! L’an prochain, je vous le parie, il faudra deux étiquettes, avec une supplémentaire pour la volaille. Des prélèvements, dans des pots aseptisés, doivent être stockés avec autant de soin que des lingots dans le coffre de la Banque de France. Au cas où…
Le Maire, responsable de cette structure, se doit d’exiger le risque zéro ! On lui demandera des comptes si, par malheur, un dérangement intestinal collectif frappe les utilisateurs. On exigera que les menus soient parfaits, c’est à dire aseptisés mais goûteux, avec des produits excellents, mais peu chers, servis dans les meilleurs conditions, mais dans un temps rapide ! La quadrature du cercle!
J’attends le rapport du vétérinaire… pour découvrir tous les autres points qui me vaudront une nuit plus blanche que les autres.
TRES LEGER FACTEUR INQUIETANT
Dans un tout autre domaine, il faut absolument anticiper pour être tranquille. L’orgue rénové va, dans les prochains mois, prendre place sur le balcon de l’église Notre Dame de Créon. L’instrument massif, mais splendidement restauré, sera démonté et remonté dans ce lieu qui n’a jamais encore vu arriver pareil occupant. Il existe un très léger facteur inquiétant dans cette initiative. Que faire ? Risque zéro ! Nous avons donc contacté, mercredi matin, un bureau spécialisé qui va effectuer de savants calculs, avant de nous délivrer une autorisation d’installer l’orgue sur le balcon. Sait-on jamais, si une pierre se détachait avec les vibrations ? Ne doit-on pas envisager un effondrement sous le poids ? Comment faisaient-ils au XVII° ou au XVIII° siècles ?
Il en va de même pour n’importe quel chantier, pour n’importe quelle action, effectuée au nom de la collectivité, pour les produits comme pour les outils.
Désormais, la visite de contrôle a autant d’importance que la réalisation elle-même car elle décide en définitive de son ouverture. Vérification de la hauteur ou de la largeur des marches d’un escalier, composition d’un revêtement en matière plastique, pose de panneaux, envoi de papiers vers la Préfecture : il faut prévoir tous les risques afin de les ramener à zéro.
RIEN LUI ARRIVER
Le citoyen exige, selon ses pratiques, ses passions, ses besoins, que l’accident soit impossible. Il monte en avion, fait du ski, emprunte la route, pratique un sport, mange dans un lieu public, construit en bordure d’une rivière, mange du poulet ou de la vache, se promène dans un chemin peu fréquenté, accomplit volontairement des actes plus ou moins prudents, et il exige que la collectivité garantisse qu’il ne pourra rien lui arriver ! Les assurances ne suffisant plus, car elles constituent la preuve qu’il existe bien un risque…
Alors, on aseptise, on standardise, on codifie, pour éviter d’être pris en défaut, avec l’espoir que l’on maîtrisera les aléas du destin, ou les hasards normaux de la vie, jusqu’au jour où une nouvelle brèche s’ouvrira inévitablement dans cette carapace que l’on croyait invulnérable. Pourtant, toutes les précautions, toutes les directives, toutes les vérifications ne parviendront pas à effacer les erreurs humaines, les aléas climatqiues, les imprévus, sans lesquels la science n’aurait plus rien à faire. Le risque du zéro absolu demeure pourtant plus fort sur les bancs du collège ou du lycée que dans la vie courante. Ce n’est qu’une exigence inaccessible, après laquelle court la société civilisée !
Mais je déblogue…