L'AUTRE QUOTIDIEN de Jean-Marie DARMIAN, ancien journaliste, maire et conseiller général de Créon (33). La politique et la vie sociale sans langue de bois...au quotidien et contre l'opinion dominante
Nous entrons, dans toutes les collectivités locales, dans la période la plus usante de l’année, celle qui nécessite un moral d’acier, et une conviction forte dans la fonction de maire. Les aléas du quotidien n’existent plus. Le contact avec les gens se réduit. Le silence de la fin de l’hiver renforce le sentiment de solitude, naissant du pouvoir. Plus la taille de la collectivité dont ils ont la charge à ses aises, et moins ils sont sujets à cette crise de mysticisme financier. Ils confient en effet aux " services " le soin de leur éviter la prise de tête. Ou, plus prosaïquement, ils appellent au secours le Percepteur, en lui demandant de prendre en compte le mauvais moment à vivre. Ils se contentent de lire ensuite des litanies de chiffres, sans aucune justification autre que celle de ne " pas augmenter les impôts locaux ".
Tout maire qui se respecte entre, lui, en retraite, s’enferme dans son bureau, et cherche la vérité sur un tableur Excel. Il se réveille la nuit en traquant désespérément des chapitres évanouis ou des dotations salvatrices. Il fait des cauchemars de faillite potentielle, et ne rêve plus que de gains mirifiques au loto. Il sait que, quoi qu’il fasse, ce sera insuffisant pour les uns, et forcément trop dispendieux pour les autres. Avec un brin d’expérience, il ne se fait plus aucune illusion sur son sens de la pédagogie, car à l’arrivée, comme pour tous les élèves, il ne sera jugé que sur son bulletin de notes. Le sien est envoyé dans tous les foyers par le surveillant général des collectivités, que l’on nomme autrement " percepteur ". La feuille d’impôts devient la hantise du citoyen et de l’élu. Alors qu’elle ne reflète absolument pas la sincérité et la réalité du travail effectué au service du public.
DESENGAGEMENT DES PARTENAIRES HABITUELS
Depuis bientôt trente ans, à Créon, les deux Maires qui se sont succédé ont eu cette particularité, assez rare, de se coltiner personnellement leurs budgets. La loi leur confère cette responsabilité, et ils l’ont toujours assumée, sans recours à des tiers extérieurs. Ecrire que, dans le contexte actuel, cette démarche est facile, ce serait trahir la réalité. D’abord, parce qu'il n’y a aucune excuse en cas de dérapage ou d’imprévision. Ensuite, le casse-tête inévitable du "je fais encore plus avec encore moins" n’est jamais aisé à résoudre, et enfin, il faut bien reconnaître que la complexification des procédures ne sécurise guère celui qui doit les appliquer.
Le mois de mars devient donc celui des contradictions, car effectuer des propositions " sincères et véritables " relève désormais de la prouesse, puisque les informations émanant de l’Etat parviennent très tard, et ne sont jamais porteuses de nombres rassurants. Il faut donc estimer, jauger, prévoir avec ses propres " outils ", et l’espoir d’une bonne surprise.
Le désengagement financier de partenaires, se distribuant, dans de faux débats pour téléspectateurs insomniaques, des bombardements de chiffres totalement confus et abscons sur les plateaux de télé ou dans les hémicycles, ne relève pas de la polémique. Il est révélé, palpable, indéniable. Le reste n'est que supercherie, car il se constate au moment où l’on inscrit des recettes sur une ligne de son tableur. Chacun cherche des subterfuges pour masquer la nécessité qu’il a, faute de moyens, de ne plus intervenir dans la gestion locale, laissant le Maire seul, face aux besoins de proximité de la population. Le poker menteur devient une méthode de gouvernement…Il se joue d'autant plus aisément que les gens ne connaissent aucune des règles du jeu, et que l’on peut donc aisément les tromper.
D'UN PITEUX NIVEAU
Mardi soir, par exemple, le budget de cette structure nouvelle, totalement étrangère au contribuable, qu’est le " pays " était en discussion. Il aurait fallu 114 élus présents. Une véritable mini assemblée nationale, avec le même syndrome de l’absentéisme, puisque le premier souci fut celui du quorum… On attendit ce fameux 58° arrivant, sans lequel toute délibération n’était pas valable. Il est vrai que les absent(e)s n’eurent pas tort, tant le débat fut d’un piteux niveau.
On s’apostropha (sans arrières-pensées politiques, soyez-en assurés !) pour savoir si la contribution des Communautés de Communes à cette entité, chargée de l’aménagement cohérent du territoire, devait être de 1,60 € ou de… 2 €. Un enjeu colossal, qui permit au poujadisme le plus basique de s’exprimer. On brocarda du fonctionnaire trop payé, on se gaussa de gaspillages supposés honteux, on en profita pour invoquer le courroux du contribuable pressuré, on mit en doute l’efficacité de toute concertation, on ajouta une dose évidente de mauvaise foi, en effectuant des calculs d’apothicaires ou des analyses simplistes, on ergota sur des sommes dignes d’associations de pécheurs à la ligne. Bref on donna une véritable leçon de non-gestion locale.
En fait, en quelques secondes, un constat politique courageux (mais on ne fait plus de politique, car c’est un gros mot !) aurait suffi à régler ce différend de poids, portant sur…une augmentation de 0,40 € par habitant !
Les élus, à tous les niveaux, ne cherchent plus à progresser, à construire, à avancer pour le mieux-être de leurs mandants mais à démontrer qu’eux savent, contrairement à leurs collègues, économiser l’argent public chez les autres, mais pas nécessairement chez eux. Les plus "libéraux", pourtant soucieux de rappeler ailleurs les vertus de l’initiative, de l’action concrète, du développement économique, font semblant d’être des parangons de gestion publique. On entre dans l'ère du national poujadisme libéral!
Il est vrai qu’avec une seule journée de remorquage du Clemenceau (45 000 € par jour durant 90 jours minimum) leurs amis du gouvernement auraient vite épongé les 0,40 € de sur-cotisation à payer par les Communautés de Communes du Pays Cœur Entre Deux Mers. Mais la mascarade du porte-avions, c’est de la gestion libérale efficace !
AIDE TOI LE CIEL NE T’AIDERA PLUS
En effet, il aurait suffi, pour parler de ce qui s'est passé au Pays, de comparer deux recettes pour démontrer la supercherie d’un système, incapable de respecter ses engagements. En effet, par la loi, Députés et Sénateurs mettent en place des concepts, sans s'assurer que ceux qui les mettront en œuvre auront, sur la durée, les moyens promis pour les faire vivre. La déconnexion entre les lois, et leur application pérenne sur le terrain, constitue en permanence le problème fondamental d’un budget. Impossible de le boucler quand toutes les aides antérieurement assurées se retrouvent réduites à une peau de chagrin ! Le Pays doit cependant continuer : Préfet, Conseil régional et Conseil général l’exigent, mais ils n’ont plus aucun moyen à lui accorder pour son fonctionnement ! Le dicton le plus répandu, à l’heure de la présentation des budgets de toutes sortes, se résume dans un " aide-toi, le ciel ne t’aidera plus! "
En mars, je n’aurai pas moins de 5 budgets différents à bâtir et à soutenir. Au total, ils représentent plus de 5 millions d’€, dont je devrai assumer ensuite la responsabilité de l'exécution.
Je sais déjà que, chaque semaine, je scruterai fébrilement les recettes, et je mécontenterai mes collègues en refusant des dépenses qu’ils jugent pourtant indispensables. Je sais que je n’aurai plus d’aides extérieures faciles, mais qu’il me faudra faire le siège des amis pour décrocher des subventions dont j’ignorerai quand elles arriveront dans les caisses. Je sais que la trésorerie, devenue la hantise des maires qui bougent, nécessitera une surveillance constante. Je sais que, pendant ce temps, j’entendrai des Ministres déclarer qu’ils débloquent des fonds pour soutenir ceci ou pour aider cela.
Je sais que la rencontre citoyenne du premier trimestre, consacrée au budget, n’attirera personne, car je sais maintenant que pédagogie et politique sont comme le jazz et la java de Nougaro. La démagogie de la feuille d’impôts, brandie comme le Coran par le contribuable infidèle, reste la seule vérité que croit connaître le citoyen ! Le reste, c’est de la politique !
Mais je déblogue…