Comment arriver à persuader les parents des élèves que le combat mené hier par les enseignants contre les suppressions massives de postes dans le système éducatif... ne concerne surtout pas celles et ceux qui manifestent ? Impossible dans notre système médiatique superficiel de pouvoir, dans un débat concret, lutter contre des idées préfabriquées. On accorde quelques secondes d'antenne pour des explications abordant l'écume des faits mais jamais leur nature profonde.
Xavier Darcos, ancien professeur du Lycée Michel Montaigne de Bordeaux, adore ce contexte qui lui permet de jouer enfin un rôle politique fort en une période où tous ses collègues préfèrent se terrer dans leurs abris ministériels plutôt que de se montrer en public. Même les cadres des fédérations Ump se sont plaints, ce week-end, de cette propension du gouvernement à la discrétion utilitaire. Lui, il a visiblement décidé de se venger sur ses anciens collègues et de démontrer qu'il serait le « Cambronne » d'un sarkozysme moribond. Lui, il est devenu, « un roc, un cap que dis-je une péninsule » face aux vagues d'assaut de syndicats de Gauche ne rassemblant que des fonctionnaires trop nombreux, inefficaces, paresseux et sectaires ! Il met le paquet en sachant qu'il parviendra ainsi à dresser la France idéologiquement anesthésiée contre ces « favorisés » toujours en grève pour défendre leurs intérêts. Or il se trouve justement que si les Françaises et les Français étaient un brin lucides, ils constateraient que quand des enseignants manifestent contre... la suppression des postes ce n'est objectivement pas leur statut qu'ils défendent puisqu'ils sont assurésvde le conserver. Il n'y a aucun égoïsme dans leur démarche, aucun mot d'ordre de revalorisation de leur salaire, aucune volonté de conserver le moindre privilège mais seulement de se battre pour qu'au minimum les élèves trouvent un contexte convenable à leur épanouissement.
Les parents qui seraient tellement enthousiasmé par le « service minimum » vont découvrir au fil des mois qu'il sera quotidiennement appliqué dans le système éducatif. Ils vérifieront que l'Etat lui-même fera le maximum pour que le nombre des enfants ou des adolescents par classe remonte, que les accompagnements actuels disparaissent, que les horaires scolaires diminuent, que les remplacements se fassent attendre... Le Ministre part d'un postulat qui l'arrange : « travailler moins pour gagner plus des avoirs » et il oublie les dégâts collatéraux qu'il va générer.
MOYENS ET OBJECTIFS
Il s'exonère ainsi des conséquences sociales de son obsession à vouloir « casser de l'enseignant » car de plus en plus transparaît sa véritable motivation consistant à créer un fossé entre les professeurs et la population. Il ressasse leur supposé échec collectif pour bien persuader les familles que si le gamin échoue c'est encore et toujours de la faute de ses enseignants mais pas celui d'un système social ayant oublié que la réussite repose maintenant sur bien d'autres critères que les seules connaissances imposées par un programme scolaire ! Il insiste beaucoup sur la non adéquation entre les moyens et les résultats en sous-entendant que, avec les élèves actuels, on peut revenir de fait à une trentaine de gosses par classes en maternelle ou à plus d'une quarantaine dans une classe de seconde !
Xavier Darcos sait fort bien que s'il tient encore un mois il aura « brisé » durablement le système éducatif républicaine par des mesures apparemment disparates mais qui constituent un puzzle non perceptible dans sa globalité. Il est en effet certain que le Ministre veut préparer le terrain à une terrible coupe sombre dans les postes pour la rentrée 2009-2010 et surtout 2010-2011. Il a dans le collimateur par exemple les écoles maternelles qui coûtent extrêmement chers en postes et qu'il veut progressivement réduire pour la compétence éducative à la seule section des « grands ». Impossible d'aborder une telle réforme de front alors il teste une évolution possible par touches successives et complémentaires... avec surtout la volonté de ne pas la formaliser. Il réfute la méthode « globale » mais applique la méthode « syllabique » !
Par exemple si l'on prend le fameux service minimum il est inexact, selon moi, de prétendre qu'il est dirigé uniquement contre le droit de grève et je trouve dommage que la Gauche tomber dans ce piège grossier. C'est en fait un moyen de détruire les rapports historiques entre l'Etat et les collectivités locales sur la responsabilité de l'enseignement ! Et l'école maternelle dans laquelle cohabite du personnel communal qualifié (ATSEM) et personnel de l'Education qui n'aura bientôt plus rien de nationale. En forçant les Maires à reconnaître de fait la capacité de leur personnel à assumer seul... une journée complète de classe il prépare un transfert ultérieur de cette compétence pour les enfants de 3 à 5 ans.
UN ENJEU MASQUE
La première étape se jouera donc dans une tromperie sur le service minimum qui ne servira que de rideau de fumée à une obligation ultérieure pour les mairies de prendre en charge, sans dépenses supplémentaires (elles ont ou elles auront le personnel formé à ce niveau), l'accueil des « petits » et des « moyens » comme elles l'ont fait avec le soutien de la caisse d'Allocations Familiales pour les moins de 3 ans ! Rappelons aux parents qui ne verraient pas venir le coup monté que... l'enseignement préélémentaire n'est pas obligatoire ! Par contre on considèrerait que le cours préparatoire débuterait avec la section des grands. Le Ministère économiserait ainsi des milliers de postes.
Le service minimum accepté par un Maire c'est la reconnaissance de fait qu'il possède de fait les personnels « qualifiés » pour s'occuper des enfants et s'il les a il n'y a aucune raison pour qu'il ne l'utilise pas tous les jours pour assurer un « service d ‘occupation » des bambins subventionné 90 € par l'Etat ! On rattachera la seule « classe maternelle » à une école de communauté avec directeur ou directrice de zone économisant ainsi ces milliers d'heures de décharge actuellement dévolue à ces fonctions à la tête d'une école. Par exemple sur le Créonnais on pourrait regrouper La Sauve, Créon, Cursan, Baron, Haux, Madirac, Saint Génés... et récupérer ainsi avec ce nouveau système pas moins d'une dizaine de postes d'enseignant(e)s. Ce projet est dans les cratons ministériels : on attendra seulement la fin de 2008 pour le mettre « expérimentalement » en œuvre puisque le texte de loi promis par Nicolas Sarkozy obligera les communes à embaucher le personnel qualifié qu'elle n'aurait pas encore. Après la voie sera libre pour son vrai projet !
Xavier Darcos joue avec le feu en dressant en fait les parents contre les enseignants avec comme arme majeure la désinformation dont il se sert en permanence. Il place les élus face aux parents car il sait que dans le fond la seule chose qu'attendent la plupart des familles c'est que face à leurs difficultés financières actuelles, on prenne leur progéniture en charge gratuitement le plus tôt possible. Peu importe qui s'en occupe, l'essentiel c'est que de 7 h 30 à 19 h il soit accueilli quelque part, qu'il mange bien, qu'il ait des jeux dans la cour, qu'il soit surveillé en permanence ! Les Maires sont là pour répondre à cette attente !
REVENIR AUX VALEURS
En fait les enseignants conscients des enjeux s'appuient sur du sable car l'opinion publique n'a toujours pas compris que dans le système éducatif l'essentiel demeure... la technique d'enseignement et pas nécessairement l'apparence des conditions matérielles d'accueil. Le Ministre ne parle jamais de réforme des « méthodes pédagogiques » et il ne s'y risquera pas. Il cause des programmes, des jours de grève, de la création d'une agence nationale du remplacement (bravo le centralisme), des horaires scolaires mais jamais de la nécessité d'une véritable réforme des méthodes car il faudrait alors explicitement reconnaître que l'one ne peut pas s'improviser enseignant(e) ou enseignant avec un CAP petite enfance ! On a lentement persuadé les familles qu'un professeur n'était pas un « technicien(ne) » possédant des « outils » différenciés selon les situations. Il faut aussi pour être honnête avouer que bon nombre d'enseignant(e)s croient encore que leur métier consiste à simplement reproduire leur réussite individuelle dans un système qu'ils ont réussi à s'approprier dans leur parcours personnel. Ce contexte a transformé la situation permettant à un Ministre se prenant pour Zorro de jouer au pseudo redresseur de torts !
Il serait absolument plus utile à la place de multiplier les réformes ponctuelles matérielles, de refonder globalement une école en adéquation avec les valeurs de notre société. L'idéologie libérale conduit uniquement à agir sur les « moyens » avec comme seul souci des « ratios », des « profits ». La création de l'école publique laïque et républicaine reposait intégralement sur une volonté politique portée par des principes humanistes. Elle a mis ensuite des moyens matériels au service de l'égalité d'accès au savoir pour tous.
Voici ce que Guizot écrivait dans sa célèbre lettre aux instituteurs en 1833. A méditer dans le contexte actuel : « Toutefois, monsieur, je ne l'ignore point : la prévoyance de la loi, les ressources dont le pouvoir dispose ne réussiront jamais à rendre la simple profession d'instituteur communal aussi attrayante qu'elle est utile. La société ne saurait rendre, à celui qui s'y consacre, tout ce qu'il fait pour elle. Il n'y a point de fortune à faire, il n'y a guère de renommée à acquérir dans les obligations pénibles qu'il accomplit. Destiné à voir sa vie s'écouler dans un travail monotone, quelquefois même à rencontrer autour de lui l'injustice ou l'ingratitude de l'ignorance, il s'attristerait souvent et succomberait peut-être s'il ne puisait sa force et son courage ailleurs que dans les perspectives d'un intérêt immédiat et purement personnel. Il faut qu'un sentiment profond de l'importance morale de ses travaux le soutienne et l'anime, et que l'austère plaisir d'avoir servi les hommes et secrètement contribué au bien public devienne le digne salaire que lui donne sa conscience seule ». Que tous les parents citoyens veuillent bien lire et relire ce court passage d'un message autrement plus formateur que les déclarations d'un Sarkozy populiste.
Mais je déblogue...