On ne peut qu'être inquiet sur la faiblesse des mémoires à notre époque. Epoustouflant. Eprouvant. Déprimant. La vitesse d'effacement des événements et surtout des prises de position publiques est désormais de l'ordre de quelques jours. La vie politique repose sur cette facilité à énoncer le contraire de ce que l'on a affirmé sans essuyer la moindre critique. La chute constante de la confiance dans les élus vient en grande partie de leur propension à courir en zigzags sans rester fidèles au cap de leurs convictions. Tous les militants qui ont été hostiles à l'Europe proposée par les deux versions du Traité constitutionnel ont bien du mal à digérer le fait que les éditorialistes de la pensée dominante, les aient accusés de tous les maux quand ils se battaient pour que la France refuse une conception libérale outrancière de l'Europe. Les arguments d'alors furent considérés comme « absurdités » déconnectées des bienfaits d'un texte confus, anti-social et même souvent non démocratique. Une avalanche de satisfecit sont même récemment tombés du ciel quand Nicolas Sarkozy a depuis la Pologne exulté en vantant les mérites de la venue en France du plombier polonais... C'est devenu même le nec plus ultra de la nouvelle vision sociale de l'Europe avec un autre thème qui est à la mode celui de l'immigration clandestine... sur lequel va se pencher le futur Président car on sait que c'est actuellement la préoccupation essentielle des européens !
En fait dans tous les pays qui tentent de faire avaler à leurs populations le principe « hors de l'Europe libérale point de salut ! » on a le moral dans les chaussettes. Et malgré l'Euro de football qui va forcément endormir les consciences citoyennes en les transformant en semoule de supporteurs nationalistes on attend le verdict du référendum organisé en Irlande. En effet, voici, à nouveau le sort du Traité que Sarkozy s'est indûment approprié lié à un vote populaire. Drame s'il en est : des idiots qui vont décider de ce que des eurocrates de tous poils ont déjà mis en place. Et en plus des Irlandais, habitants de l'un des plus modeste pays de cette merveilleuse Europe qui selon l'aveu même du futur détenteur du CDD de 6 mois à sa tête « devrait nous protéger (...) mais qui ne le fait pas ! ». En fait on flippe dur à Bruxelles car le contexte ne favorise pas un large acquiescement des Irlandais. On cherche les oui comme les trèfles à quatre feuilles dans une prairie rongée par le doute !
TENDANCE INVERSEE
L'inquiétude monte à l'Elysée puisque on voit mal le sémillant président avoir à résoudre le « non » de ces têtus d'Irlandais avant de se planter sur son union de la Méditerranée dans laquelle tout le monde arrive sur la pointe des pieds et qui bénéficie d'aucun soutien allemand . A quelques jours du référendum irlandais sur le traité de Lisbonne, jeudi 12 juin, l'hypothèse d'un non semble en effet de plus en plus plausible. Les Irlandais, seuls citoyens de l'UE à devoir se prononcer par référendum et non par voie parlementaire, comme l'exige leur Constitution, peuvent considérablement gêner la mise en œuvre des réformes institutionnelles prévues par l'Europe. Le traité doit, pour entrer en vigueur, être ratifié par la totalité des pays membres. "Le non serait une catastrophe", dit un diplomate finlandais sans pouvoir trouver une parade à ce sentiment que l'Europe des libéraux n'offre aucun intérêt pour les citoyens.
Pour la première fois, selon un sondage de l'institut TNS/MRBI publié vendredi par le quotidien irlandais Irish Times, le camp du non est maintenant passé en tête, crédité de 35 % des intentions de vote, contre 30 % pour le oui. La proportion des indécis (28 %) peut encore tout faire basculer. A la mi-mai, un sondage réalisé par le même institut plaçait encore le oui à 35 % des intentions de vote. Quelque 18 % des sondés étaient pour le non et 40 % indécis : le camp du non a doublé et le pourcentage de partisans du traité a reculé de 5 points. D'autres instituts de sondage avaient mesuré ces dernières semaines une remontée du non dans les intentions de vote. C'est indéniable que le phénomène français est en passe de se reproduire et malgré cela on sait déjà que tout sera fait pour le contourner diplomatiquement et qu'on l'oubliera dans quelques mois. Dans l'immédiat on se préoccupe surtout de préparer en France une présidence digne de ce nom. La période bling-bling euroépenne va débuter afin que nos caisses vides soient encore plus vides !
LE POPULISME ET LE FASTE
C'est ainsi qu'après que Nicolas Sarkozy ait largement communiqué sur son projet Euroméditerranée, Brice Hortefeux, le ministre de l'Immigration, a déjà présenté à ses homologues un document de travail visant à sceller un "pacte pour l'immigration" européen. La grande originalité de ce pacte serait la création d'une "Carte bleue", réplique européenne de la fameuse "Green Card" américaine. Composé de cinq chapitres, le pacte proposé par les Français développe évidemment un volet sécuritaire de gestion concertée des clandestins. Curieusement, Brice Hortefeux pourrait se retrouver dans le rôle du laxiste en proposant aux autres pays de "bâtir une Europe de l'asile", une idée bien française assez éloignée des valeurs de certains partenaires. Sur la question de la rétention des clandestins aussi, la volonté française d'harmoniser les lois fera grincer des dents puisque actuellement la durée de détention est fixée à 32 jours maximum en France, moins en Europe du Nord, qu'il n'y a pas de limite en Allemagne et que Silvio Berlusconi devrait proposer d'harmoniser cette durée de détention à 18 mois ! On transposera la technique de l'effet d'annonce jamais suivi des faits dans l'espace de l'UE et surtout on va faire dans l'événementiel de luxe.
Des centaines d'animations sont prévues dans le cadre de la présidence française, dont au moins... quarante en région Rhône-Alpes. Avec entre autres une très attendue réunion sur l'Europe agricole à Annecy au mois de septembre (rappelez moi d'où est Barnier ?). L'autre grand dossier de la présidence française sera la défense européenne. Mais sur ce sujet Nicolas Sarkozy se fait largement plus discret, préférant sans doute attendre le résultat du référendum en Irlande, pays traditionnellement réticent à toute idée de collaboration militaire !
Pendant ce temps et en attendant le passage du bulldozer français, les Slovènes terminent leur présidence sans démériter, mais plutôt dans la discrétion. Beaucoup moins "riches, strass et paillettes", ils auront fait avancer l'Union en réalisant les activités préparatoires à la mise en œuvre du Traité de Lisbonne (pour 2009).
En cette Année européenne du dialogue interculturel, les Slovènes ont organisé à Athènes le dialogue avec les pays méditerranéens les Balkans occidentaux et les autres régions, et en instituant l'université euro-méditerranéenne de Piran. Sous leur présidence, l'Europe aura mis en œuvre des programmes nationaux de réformes, négocié sur le "paquet climat-énergie" et surtout ouvert de nouvelles perspectives vers les Balkans. Mais ce sera vite oublié avec le passage de la tornade sarkozyste qui va révolutionner ce continents e permettant de multiplier les « recommandations » à la France (finances, logement, droit de l'Homme...). Alors il les Irlandais pouvaient rabattre le caquet à tout le monde ce serait plus facile !
DES RECALCITRANTS RECIDIVISTES
On va donc retrouver sur la place publique en France, les mêmes arguments que ceux déployés lors du vote sur le traité constitutionnel. Les « nonistes » sont des attardés mentaux, inconscients et égoïstes qui ne voient pas où se trouve leur bonheur. On sent poindre une campagne identique à travers la presse qui pense bien. On y écrit que « des années de négociations, dans lesquelles l'Europe a investi beaucoup de temps et d'énergie, seront réduites à néant . Le coup sera rude, comme l'a été il y a trois ans le double non de la France et des Pays-Bas. La crise, dont l'Europe avait cru se sortir, sera de retour.
Les progrès attendus du nouveau traité, qui devait, selon ses promoteurs, renforcer le rôle de l'Union européenne dans le monde, seront à remiser au rayon des illusions perdues. Ceux qui ne veulent pas de cette Europe-là s'en réjouiront, ceux qui jugent positifs les changements promis s'en désoleront ». Le Monde cité ci-dessus va entamer quatre jours de croisade anti-irlandaise de culpabilisation !
Ce ne serait pourtant pas la première fois que l'Irlande choisirait de faire cavalier seul. En juin 2001, les Irlandais avaient rejeté, à 54 %, le traité de Nice. En octobre 2002, consultés une seconde fois, ils l'approuvaient par 62,89 % des voix. Entre-temps, les Européens, dans une déclaration solennelle, les avaient assurés que leur neutralité serait garantie. Grâce à une forte participation, le oui l'emportait au second essai. De cette adoption ou non du traité dépendait l'élargissement de l'Union aux anciens pays communistes dont on sait qu'elle a été extrêmement profitable.
Un tel scénario peut-il se répéter ? C'est l'une des hypothèses envisagées au cas où les Irlandais voteraient non le 12 juin. A supposer qu'ils disent oui dans un second temps, moyennant de nouvelles garanties, le calendrier des réformes serait retardé, mais non abandonné. Mais il n'est pas sûr que les Européens puissent demander deux fois de suite aux Irlandais de se dédire. En attendant, si le seul pays appelé à se prononcer par référendum sur le traité de Lisbonne le rejette, c'est mauvais signe pour l'Europe libérale que Nicolas Sarkozy souhaite présider pour sa gloire personnelle. Il n'y a qu'une certitude qui se dégage de cette attitude : l'Europe est incapable de se « vendre » auprès de citoyennes et de citoyens qui n'en perçoivent pas l'intérêt puisque elle est contre toute mesure d'adoucissement de la pression économique écrasant la volonté politique éventuelle. L'un des arguments récurrents des opposants au traité est qu'ils ne voient pas pourquoi voter pour un texte dont ils ne comprennent pas les objectifs et les méthodes. Les eurocrates ont cru malin de faire un texte incompréhensible sans penser qu'il pouvait ne pas passer par le filtre simple de personnes ayant simplement envie de savoir ce pourquoi ils votent. Dommage mais en démocratie (plus chez nous) il peut y avoir des couillons qui cherchent à comprendre avant d'(approuver quelque chose qui leur arrive d'en haut. Ils sont tellement couillons qu'ils ne sont pas décidés à se laisser berner par des mots. Comme je les comprends.
Mais je déblogue...